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HANDBOUND
AT THE
UNIVERSITY OF
TORO.VTO PRESS
LOUISE DE SAVOIE
ET
FRANÇOIS Ier
Il a été imprimé
10 exemplaires numérotés pur papier he hollande
Van Gelder
Keliojj Ducourtiouz & HuiUard
FRANÇOIS 1er JEUNE
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LOUISE DE SAVOIE
B T
FRANÇOIS I
KK
TRENTE ANS DE JEUNESSE
1485-15151
R. de MAULDE LA CLAVIERE
Ouvraf/e orné de irais planches en héliograv<
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERKIN ET Cic, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI 1IES GhANDS-AUGUSTINS, 35
1895
Tous droits rés ;rvé'
873849
La jeunesse de François Ier nous reporte à un
temps justement considéré comme classique
par quiconque n'a pas le goût de la banalité.
Les noms qu'on y rencontre, Bayard ou Borgia,
Machiavel ou Michel-Ange... se détachent
assurément avec une vigueur peu commune ;
l'homme de ce temps-là s'affirme et s'impose,
les extrêmes se heurtent, jusque dans le même
individu, et on respire un tel air de fougue et
de vie que les scélérats semblent martelés eux-
mêmes par Michel-Ange. Cette société, toute
d'esprit et de goût, au demeurant la plus agi-
tée, la plus complexe qui fut jamais, ne s'at-
tarde ni à pleurer sur ses malheurs ni à méditer
sur ses soucis, pourtant graves ; il règne à sa
surface un épanouissement universel de forte
gaîté. Que les uns cherchent le bonheur dans la
2 AVANT-PROPOS
sérénité d'une croyance solide, ou les autres
dans le fatalisme épicurien, tous s'accordent à
le chercher. Une ferme vitalité produit la joie
de vivre. On est individuel et optimiste, ce qui
revient à dire qu'on est jeune.
Nous allons connaître un des éléments parti-
culiers de cette société, en pénétrant dans la
petite cour d'Amboise, où Louise de Savoie éle-
vait François Ier et Marguerite de Valois sous
son aile ; une des rares cours princières qui
subsistassent en France, et l'un des meilleurs
types des petits centres où s'élaborait révolution
nouvelle. Aujourd'hui encore, parmi les esprits
délicats, François I01 et sa sœur conservent une
certaine popularité, moins peut-être à cause de ce
qu'on sait de leur vie ' , que parce que tout ce qu'ils
ont laissé, récits, histoires, lettres, poésies...,
porte le cachet d'individualités nettes, distin-
guées, brillantes. Personne ne s'astreignit moins
qu'eux au convenu, voire aux convenances.
i Les sources de mitre livre sont à peu près exclusivement iné-
dites ou nouvelles, comme on pourra voir par les références.
AVANT-PROPOS ,i
Grâce à cette allure et au pouvoir absolu qu'il
tenait de ses prédécesseurs, François Ier a exercé
sur les destinées de la France une influence
majeure; il apporta sur le trône des idées fort
arrêtées, quelquefois en avance sur son temps,
et ces idées, il les devait pour la plupart à son
éducation, à l'influence de sa mère. Lui et sa
mère se tiennent de si près, qu'en les séparant
on arriverait difficilement à les comprendre;
d'un autre coté, le personnage de Louise de
Savoie n'est pas de ceux qu'on puisse se flatter
de pénétrer d'emblée. Artiste et spirituelle,
Louise paraît, au premier abord, une femme
assez éthérée, ayant pris pour devise, confor-
mément à son initiale et aux traditions de la
maison royale, une paire d'ailes, avec ce beau
cri : « Dieu m'a donné des ailes! Je volerai et
me reposerai. » Malheureusement, l'éther est
grand, et la gent ailée fort nombreuse et fort
diverse, depuis l'archange jusqu'au papillon.
Si l'on en croyait le mot de François 1er que
« souvent femme varie », ou le mot de Diderot
AVANT-PROPOS
qiu\ pour parler des femmes, il faut « secouer
sur ses lignes la poussière dorée de l'aile des
papillons », on descendrait facilement de Fange
au papillon, car Louise de Savoie était femme ;
et même, à nous en tenir aux idées aujourd'hui
dominantes, nous constaterions bientôt que ses
ailes lui ont servi à voler et à se reposer par-
dessus quelques-uns de nos préjugés. Il faut
pourtant lui tenir compte de l'air ambiant et de
la différence des mœurs. Sans cesse, nous enten-
dons célébrer la dépravation de nos contempo-
rains, leurs funestes habitudes de laisser aller,
et certainement il ne nous siérait pas de nous
prétendre promus au dernier degré de la perfec-
tion ; cependant, la vérité oblige à dire que les
courtisans de Louise de Savoie nous traiteraient
souvent de moroses, d'hypocrites. Tout au
moins, nous avons perdu quelques-unes de leurs
habitudes de franchise ; on ne se livre plus, avec
une extrême considération, à l'éducation des
bâtards dans la famille ; un livre tel que Boc-
cace ne figure pas encore sur les programmes
AVANT-PROPOS
des jeunes filles du monde : la citasse, le che-
val, la paume, la belle humeur, les femmes,
l'exclusive préoccupation d'un mariage d'inté-
rêt, quel que soit leur mirage, n'effacent pas
absolument parmi les jeunes gens la beauté
d'un brevet de science authentiquement pa-
raphée.
Mais Louise de Savoie ne se mit pas en peine,
comme elle le ferait maintenant, de raffiner à
ce point l'éducation, sous prétexte d'avenir, ni
de faire pâlir son robuste fils sur quelque science
dénommée politique, pour le sacrer dûment
sage, philosophe, savant. On n'allait même pas
jusqu'à Bossuet. François n'eut que sa mère,
et, faut-il l'avouer? tout le souci de cette mère
tenait en une grande, seule et unique préoccu-
pation : « Le roi Louis XII aura-t-il, ou non, un
fils? » Hors de cette difficulté majeure, il n'y avait
pas grand'chose ; et, pendant dix-sept ans,
Louise de Savoie vécut abîmée dans la contem-
plation des efforts du roi, en proie aux plus
rudes alertes, selon ce qui se produisait. Pendant
AYAM-1T.0P0S
le même laps de temps, les espérances du roi
ont étreint aussi la nation entière d'un souci
terrible, et souvent donné naissance à des
démonstrations touchantes. Notre livre lui-même
n'a pas d'autre trame.
Evidemment, les esprits superficiels, peu
familiers avec l'histoire, trouveront cette trame
mince et seront portés à la dédaigner. Ils
pourraient bien se tromper. Ils jugent de tout
cela avec nos yeux de banquiers, d'artistes,
de poètes, de citoyens quelconques, à qui
l'amour apparaît comme un goût, une parure,
un besoin, une sécurité, une règle, un complé-
ment, tout ce qu'on voudra, sauf une grande
affaire politique. Qui d'entre nous se mêlerait
encore de souhaiter un fils plutôt qu'un neveu
ou un gendre aux personnages en évidence? On
s'en abstient sagement. Dans l'ancienne mo-
narchie, au contraire, le rôle d'un roi consis-
tait à avoir un fils, des fils : l'accomplissement
de ce devoir a empoisonné la vie de plus d'un
souverain ; et, s'il restait en suspens, que d'in-
AVANT-PROPOS 7
certitudes dans la nation, que de difficultés !
On sait combien l'avenir, fatalement, heurte le
présent : les branches cadettes ont expérimenté
les transes et les tiraillements qui en résultent.
Et certes une situation de ce genre ne rendait
pas facile à réduire l'antinomie naturelle de
Louise de Savoie et de Louis XII.
D'ailleurs, s'il faut tout dire, il n'y a pas de
disposition plus fallacieuse, à notre avis, que
d'étaler les choses de l'histoire sur une table
rase, avec une philosophie facile, et de les dé-
clarer petites, parce qu'on les aperçoit à peine.
A la grande histoire, majestueuse, écrite par
des gens d'un talent remarqué, habitués
aux regards d'aigle, la vulgaire vie répond,
trop souvent, que les grandes choses, ce sont
les petites. Nous les appelons grandes, parce
qu'elles nous troublent, et peu nous importe
qu'elles doivent un jour faire sourire nos
descendants... Si de petites difficultés ont
paru grosses à Louise de Savoie, si elle s'en est
émue ou glorifiée, c'est, j'en conviens, qu'elle
AVANT-PROPOS
ne pensait pas à nous. Mais je crains aussi que,
pendant quelque temps encore, il ne nous faille
prendre notre parti de trouver, comme ici, dans
l'histoire, ce roman bizarre, ingénieux, faux, où
le macabre perce sous des airs de plaisir, et le
ridicule sous un masque macabre : ce jouet,
où farce et drame s'agitent sur un fond in-
différent, qui est un morceau de papier blanc.
Que de petites marionnettes fassent de grands
gestes , qu'elles s'épuisent pour s'amuser ,
qu'elles s'enrichissent sans en jouir, qu'elles
versent le sang pour s'embrasser le lendemain,
c'est l'ordre, et les philosophes auraient bien
tort d'en philosopher : ils ont même tort, à ce
qu'il semble, de proclamer Dieu seul immuable,
puisque lui seul fait les frais du changement;
il renouvelle le décor. Nous, nous changeons
toujours, c'est vrai, mais nous ne varions
guère, du moins jusqu'à présent.
LES PARESTS DE FRANi OIS /<
La célèbre Anne de Boaujeu accueillit et adopta
une nièce de son mari, une petite fille de cinq ans '.
qui venait de perdre sa mère et se trouvait sans
appui, ayant pour père un pauvre cadet de la mai-
son de Savoie, le comte de Bresse, auquel une vie
mélangée de prison 2 et de domesticité n'avait
guère rapporté d'argent ni de considération. En-
tièrement à la charge de sa tante, l'en tant vécut
maigrement. Elle recevait, au jourde Tan, 80 livres.
pour s'acheter une robe de satin cramoisi de
Venise, afin de pouvoir se montrer 3. Ainsi vouée
1 Dépêche de l'ambassadeur Dàndolo, i mars 1515 (Archives de
Venise).
» V. le banni Bollati de Saint-Pierre (Miscellanea di storia Hé-
lium/, XVI . 445).
3 V. notre Histoire de Louis XII, t. III.
10 LES PARENTS DE FRANÇOIS 1er
dès sa tendre enfance à une existence inférieure et
précaire, Louise de Savoie reçut en partage ce que
nous appellerions volontiers les vertus d'anti-
chambre : l'art de dissimuler, la patience exté-
rieure, une mémoire implacable; d'ailleurs, mince,
maigre, intelligente, plutôt façonnée pour la ruse
que pour la force.
Dès qu'on put songer à l'établir (les princesses
se mariaient ordinairement à douze ou treize ans),
Anne de Beaujeu reprit un ancien projet de
Louis XI '. Ce prince, grand faiseur de mariages,
comme on sait, avait, en 1478, tiancé Louise, alors
âgée de deux ans, au comte d'Angoulème, qu'il
voulait éloigner'2 de la plus riche héritière de la
chrétienté, Marie de Bourgogne 3. C'étaient des fian-
çailles d'occasion, sur le papier; elles pouvaient
y rester, comme bien d'autres, puisque même des
mariages dûment paraphés et consommés sous les
yeux de Louis XI s'en allaient en fumée.
Le liancé. précisément, paraissait dans des dispo-
sitions peu favorables. On le connaissait pour un
jeune homme de caractère facile et faible, comme
ceux de sa race, comme eux affiné et vraiment
prince par ses traditions de bon goût, mais un peu
lâchement élevé au collège, sous la haute direction
1 Dép. de Dandolo, S mars 1515. Arch. de Venise.
'- Dép. de l'ambass. milanais à Turin. 18 sept. 1478. Kerwyn de
Lettenhove, Lettres et négociations de Phil. de Commines, 1, 203.
:; De Corlieu, Recueil en forme d'histoire..., p. 136.
LES PARENTS DE FRANÇOIS 1er I 1
de Louis XI et le préceptorat plus immédiat d'Arnault
du Refuge ' ; orphelin de père 2, émancipé à dix-sept
ans 3 et agissant en conséquence. Sa mère, Margue-
rite de Rohan, atteinte d'une sénilité précoce '.
qu'elle devait peut-être à ses malheurs, comptail
moins que jamais, pour lui ni pour les autres.
D'ailleurs, rien de plus triste, et, il faut l'avouer,
rien de plus mesquin que la petite cour de Cognac :
comme, pour se racheter des Anglais, le précé-
dent comte avait dépensé le plus clair de son patri-
moine et la dot de sa femme, qu'il épousa sans
la voir, en une heure de détresse, à titre de
transaction dans un procès contre le vicomte de
Rohan \ on vivait dans les privations et l'ennui,
les yeux fixés sur l'horizon où devait apparaître
l'héritière, ardemment rêvée, qui ramènerait l'ai-
sance, l'animation, ou, si on préfère, qui restau-
rerait la gloire de la maison. En attendant cette
vision bénie, le jeune comte goûtait fort une très
noble demoiselle du service de sa mère, MUe Jeanne
de Polignac, tille du gouverneur d'Angoulême,
1 Jean du Port des Roziers, Vie du comte Jean d'Angoulême,
p. 66.
2 V. notre Histoire de Louis XII, t. I, p. 285, 286.
3 Hommage au roi, 16 août 1476 (PP. ï4, XLII).
4 II ne faut pas prendre trop au sérieux l'arbitrage décerné par
l'auteur du Débat de la noire et de la tasnée à deux daines fort
estimées, dit-il, la duchesse d'Orléans et la comtesse d'Angoulême.
L'auteur parait être Simonnet Caillau, qui était au service de la
duchesse d'Orléans.
5 V. notre Hist. de Louis XII, t. I.
12 LES PARENTS DE FRANÇOIS 1
Henri de Polignac. Qui dira les débuts, sans doute
fort délicats, de cet amour? Nous n'en connaissons,
quant à nous, que deux épisodes de valeur bien
inégale. Dès 1 477, Charles l'ait à Jeanne de Poli-
gnac nn présent de chemises1, et, comme la beauté
des chemises jouait alors un rôle tout particulier,
qu'on laissait aux vieilles femmes l'antique gaine,
simple et montante, pour arborer, en un galant
décolletage, de fines toiles de lin. avec des plissés,
avec des garnitures de broderies en lil de soie, en
argent même ou en or :, on peut voir, dans un présent
de cette nature, une certaine recherche d'amitié.
L'autre épisode est la naissance d'une fille, qu'on
nomma du nom de sa mère. « Jeanne, bâtarde de
M. le comte 3 », car le comte la reconnut.
Le projet d'épouser Louise de Savoie se trouvait
donc bien fâcheusement ne répondre ni à la raison
ni au cœur du jeune Charles: Anne de Beanjen
se garda d'insister prématurément, parce qu'elle
trouvait d'abord, dans la situation politique, bien
d'autres gros soucis. Mais, en 1485, lorsqu'elle
commença à respirer, elle constata que sa nièce
venait d'atteindre l'âge de dix ans'1, et elle chargea
l'évêque d'Angoulême, Robert de Luxembourg, de
raviver les souvenirs du volage cousin.
1 Tif. orifj. Polignac, 21, 27.
- Lu Raffaella, tr.nl. d'Al. Bonneau. Paris, Liseux, ISSi. p. 111.
3 K. 77.7.
'• Elle était née à Pont-d'Ain, le 11 septembre 1476, à cinq
heures et demie du soir.
LES PARENTS DE FRANÇOIS lrr 13
Le fiancé, nous Lui devons celle justice, ne
négligea rien pour éloigner le calice: lui, si peu
belliqueux de sa nature, il alla jusqu'à se mêler
à l'insurrection de 1487, jusqu'à la fomenter.
Il massa des troupes près de Saintes, il élabora
des plans de campagne : malheureusement, l'ar-
mée royale descendit comme un ouragan, surprit,
tourna, balaya troupes et capitaine jusqu'à Blaye,
où elle les captura. Charles, réfugié à Montlieu,
brusquement écrasé « comme une gauffre entre
deux fers », revint en bonne forme à Cognac ',
accepta une grosse pension, diverses faveurs l, et, le
1(3 février 1488, il souscrivait devant un notaire
de Paris son contrat de mariage. Quel contrat! Une
dot de 35,000 livres, payable en trois ans. alors
que son père, au comble de la misère, avait trouvé
une dot de 60,000 écus d'or comptant :! : l'obligation
de constituer à sa femme un douaire de 3,000 livres
de rente, qui représentaient à peu près les revenus
nets de la maison 4. La régente voulut bien faire
ajouter par le roi le don gracieux de la seigneu-
rie de Melle, estimée à 20,000 livres. Le comte se
maria: on lui remit aussitôt la seigneurie, dont il
rendit hommage le \6 mars5. Quant à la dot. il
" Hist. de Louis XII, II, Hl. L73, 176.
2 Fr. 2037'J, pp. 6:;. 66; Clairamb., 237, f" 289.
s Hist. ms. de Rohan, Bibl. de Nantes, ms. 1808, p. 77.
1 Godefroy, Hist. de Charles 17//, p. 569; Corps de Dumont,
III. II, 192. '
•' PP. 44, XLV.
14 LES PARENTS DE FRANÇOIS Ier
éprouva toute sorte de déboires, et probablement
il ne l'aurai I jamais touchée, si, cinq ans après (en
I i'.t:'. . M. el M"" de Beaujeu, devenus dur et
duchesse de Bourbon, n'eussent soldé de leurs
propres deniers ce qui restait dû, 13,000 livres '.
C'est ainsi qu'à douze ans Louise de Savoie, éle-
vée, mariée, dotée par sa tante, entra en possession
d'un mari de vingt-huit ans, lequel ne se crut pas
tenu, apparemment, de tout bouleverser pour elle
dans sa maison. Elle reçut la grande directrice,
Jeanne de Polignac, pour demoiselle d'honneur,
Jean, le frère aîné de Jeanne, pour un des maîtres
d'hôtel. Elle eut d'abord une fille 2, qu'on nomma
Marguerite comme sa grand'mère, puis un fils,
appelé François, qui naquit le 12 septembre 14943.
On donna pour chambellan à cet enfant un frère
cadet deMllede Polignac, Élie4.
Par suite d'aventures que nous ignorons, le
comte se trouva encore père de deux tilles appelées
Souveraine r> et Madeleine 6.
i Wst. de Louis XII, p. 208 : Catal. d'une collection d'auto-
graphes, Et. Charavay, 22 janvier 1887, n° 112.
" Née le 11 avril 1 i92.
3 Brantôme dit que François 1er, né le 12 septembre, à neuf
heures du soir, en 1494, avait été conçu le 10 décembre 1493, a
dix heures du matin (Éd. Lalanne, VIII, 123). Le jeune prince eut
pour un de ses parrains François de La Rochefoucauld, le plus im-
portant de ses vassaux, qu'il créa comte en 1528 (Pat. d'avril 1622;
constituant la terre de La Rochefoucauld en duché-pairie).
1 Tit. orig. Polignac, n" 40.
ft Ms. Clairambaut, 307, f° 155.
6 Fr. 20379, f» 21.
LES PARENTS DE FRANÇOIS I H»
La jeune comtesse, promptement façonnée à son
étal, accepta gaillardement tous les enfants de di-
verses provenances : elle éleva Souveraine ; Jeanne,
plus tard titrée comtesse de Bar, prit rang- à la cour
dès l'enfance. Madeleine seule, probablement issue
de souche modeste, resta un peu dans l'ombre.
Ces détails intimes ont leur importance dans
l'appréciation psychologique du caractère de Louise
de Savoie. Evidemment, la situation de Louise
n'était pas sans exemple, notamment dans la mai-
son d'Orléans, où Dunois, élevé, lui aussi, par
Valentine de Milan, avait même illustré et glorifié
la bâtardise. Cependant le comte Charles semble
avoir un peu trop oublié les égards dus à une
femme de douze ans. donl l'éducation restait fort
incomplète, et qui devait d'autant plus facilement
subir certaines influences qu'elle-même tenait
moins de place. On peut faire honneur à son mari
d'idées, un peu avancées, sur les choses de la vie,
qui se superposèrent dans l'esprit de Louise à une
dévotion enfantine et mécanique ; ces idées, détail
qui confirme l'hypothèse, n'appartenaient pas en-
core aux mœurs ambiantes de la France; elles u y
acquirent droit de cité que plus tard, et même
Louise de Savoie et ses enfants ne furent peut-être
pas étrangers à leur diffusion. L'état d'âme qui
s'imposait à Louise présente, au contraire, en Italie
de nombreux spécimens; il y régnait abondamment.
Nous nous contenterons de citer comme exemple la
16 LES PARENTS DE FRANÇOIS Ier
petite peinture de mœurs que tracera un jour le car-
dinal vice-chancelier de l'Eglise romaine Pompeo
Colonna dans une Apologie des femmes*, dédiée à
l'illustre et chaste Vittoria Colonna. Que de traits
peuvent se rapporter à Cognac! Le cardinal énu-
mère, à la louange des femmes, les divers courages,
d'inégale valeur, dont elles font preuve. Leur « cou-
rage domestique » consiste dans le profond dé-
vouement à la direction du ménage, la patience
envers des serviteurs impertinents, ennemis même.
l'extrême sensibilité à l'égard de leur mari etde leurs
enfants, dont les moindres maladies leur causent
mille tortures. Mais, selon lui, quel autre cou-
rage, plus grand et plus rare, il leur faudrait, pour
ne pas se laisser prendre aux pièges d'une société
où tout proclame leur domination, pour repousser
l'assaut des mille petites entreprises agréables,
pour parer les mille coups habiles des amants :
argent, cadeaux, serments, larmes, soupirs incan-
descents, complicités des servantes : « Ah, s'écrie
Pompeo, je vénère les femmes chastes, je ne sais
pas de combats plus durs, plus périlleux que ceux
de la chasteté, de la pudeur: combats permanents,
où la victoire ne l'est pas! » Quant aux maris,
le courage vis-à-vis d'eux consiste à opposer la
patience, selon les modèles antiques : telle Strato-
ricequi, voyant son mari au désespoir de n'avoir pas
1 Apologia Mulierum, traité inédit ;Ms. ancien appartenant à
l'auteur).
LES PARENTS DE FRANÇOIS Ier 17
de lils, choisit elle-même et lui amène la plus belle
servante de la maison, et élève leurs enfants : telle
Emilia, dissimulant toute sa vie un scandale domes-
tique pour ne pas nuire à Scipion l'Africain. Et, en
•effet, parmi ces triomphantes beautés de la Renais-
sance, parmi ces reines du monde, adulées, chantées,
peintes, gravées, célébrées sous toutes les formes
comme ne furent jamais les Césars, combien évi-
tèrent le sort commun ! Vittoria Golonna, une nuit
qu'elle se trouvait avec son beau mari, vit arriver
une de ses propres demoiselles, éperdue d'amour.
Elle feignit de dormir, et le cardinal l'en loue très
haut.
Si l'on se demande quels liens subtils pouvaient
bien rattacher la courde Cognac aux petites cours
italiennes, où le plaisir et un néo-paganisme sensuel
s'emparaient déjà si parfaitement de l'art, on en
trouverait sans doute de plus d'une espèce. La si-
militude même des situations ne suffirait-elle pas
à engendrerla parité des tendances? Seul en France,
ou à peu près, le comte Charles représentait les tra-
ditions artistiques des ducs Louis et Charles d'Or-
léans, ou du bon roi René, si fin connaisseur pour
tout ce qui n'était pasde sa royauté. En Italie, on se
moquait du roi René, parce que la vie tram-aise, de-
venue stationnaire, semblait avoir produit en lui sa
dernière Heur; et, en France même, il était naturel.
pour reprendre le mouvement interrompu, de jeter
les yeux vers le pays qu'au contraire une vitalité
18 LES PARENTS DE FRANÇOIS l"r
prodigieuse transformai I, pour ainsi dire, de jour
en jour; la maison d'Orléans s'y trouvait d'autant
plus portée qu'elle se rattachait fortement à l'Italie
par l'aïeule commune, Valentine de Milan, et par
la possession d'Asti. Louise de Savoie, elle aussi,
quoique née en Bresse et (''levée en France, ne
représentait-elle pas des alliances, des amitiés
d'outre-monts? Mille motifs, auxquels il faut ajou-
ter l'oisiveté et l'effacement politique, devaient
pousser à faire de Cognac un centre d'art, en même
temps que de plaisir, à l'italienne.
Tout le monde s'en mêla fatalement. Marguerite
de Rohan, dont onconnaîl un livre d'heures avec son
portrait ', accepta elle-même d'un nommé Imbert
Chandelierun Traita moral, envers, orné d'enlumi-
nures ?. 11 faut dire que Chandelier, amateurde chan-
sons, de jeu et d'orgue, demandait, pour toute rému-
nération, à être nourri >. Il se trouvait alors de
ces artistes pour qui vivre sans souci semblait une
1 V l(i du Catalogue de la bibliothèque de M. Firmin-Didot
(vente de 1882 .
- l-'r. 1673.
:; !■' LO. H demande à la comtesse de mettre ce livre su us les yeux
de Monseigneur qu'il a aimé du temps de sa naissance, pour lui
rappeler l'auteur qui décline ».
« Pour taire fin de re propos, Madame,
Surtout désire que soiez advertie
Comme je viz : c'est sans tort l'aire à ame,
Faisant balades, rondeaulx et chiere lie.
Jamais ne souffre en moy merencolie.
Incessaument je jour de l'eschiqoier,
De fleustes, d'orgue», en menant doulce vie.
Comme voiez en l'istoire au premier (allusion à la miniature .
... Mes cu.'ur et corps vous vouldroient servir.»
I.F.S PARENTS DF. FRANÇOIS l"r 10
récompense; on pouvait être Mécène à bon marché!
et encore Chandelier se lit-il peindre offrant son
œuvre avec tous les signes du respect. <!;ins un appar-
tement bien idéal, à pilastres classiques, à marbres
rouges et verts, avec un orgue dans un coin.
Le beau-frère du comte, Charles de Goétivv, pava
en personne son tribut, par une allégorie de sa
façon en prose et vers, passablement prétentieuse,
Discours entre Entendement et Raison, qui a le
mérited'une belle illustration1; la première peinture,
vraiment exquise, résume le poème : Raison, très
parée, et Entendement (un simple bon garçon) con-
templent la tige de lys généalogique du comte d'An-
goulême-. Quant au jeune prince lui-même, ses re-
venus ne lui permettaient sans doute pas d'enrichir
sa bibliothèque3; il entretenait pourtant un délicieux
enlumineur, Robinet Testard 4, dont nous croyons
reconnaître la main dans la décoration du livre du
sire de Goétivy. Testard gagna la faveur de Louise de
Savoie, et resta à son service jusqu'à un âge avancé.
Il exécuta, dans ce moment, un curieux et fort
beau travail : il illustra un volume, qui comprend les
Echecs amoureux, et un autre traité, composé, à la
fin du xive siècle, pour le duc Louis Ier d'Orléans 5.
1 Fr. 1191. — 2 F" 27. v°.
3 Sénemand, La bibliothèque de Charles d'Orléans, comte d'An-
gouléme, au château de Cognac en 1496. Paris, ls.il, in-8. — Cf. La
Borde, Les dites de Bourgogne, III. p. 44i.
4 Fr. 7856,843.
•'Ms.fr. 143. Ce manuscrit célèbre a été souvent décrit par
MM. Paulin Paris. Quentin Bauchart, Bradley (Dictionnary ofminia-
20 LES PARENTS DE FRANÇOIS 1
V Archiloge Sophie l. Nous en dirons quelques mots,
parce <jne ces peintures nous montrent les tendances
et les goûts de la petite cour.
Tout d'abord, sur la première page du manuscrit,
celle où jadis on peignait l'auteur dans la plus
humble attitude, l'auteurdes Échecs amoureux, fort
laid et fort vulgaire, se présente assis sous un dais;
il a sur ses genoux son volume, un grand livre
rouge, doré sur tranches avec orfèvrerie et fermoirs,
et il ouvre sans façon un bahut, placé à gauche, sur
lequel se trouvent des rafraîchissements. Voilà un
auteur glorieux et bien mangeant! Adroite, par
une large baie, on aperçoit dans une autre salle une
table à échiquier, décorée, sur son montant, des armes
d'Angoulême, et entourée de diversjoueurs : d'abord,
une dame, vue de trois quarts, en costume de fantai-
sie ; sa robe àmanches à gigot est rouge, sa ceinture
turist), etc. : ces savants y ont vu une allusion ;m procèsdu maré-
chal <li' Gié et ont reporté sa composition à l'année 1504 nu L503.
L'écusson cadet de France et Savoie, qu'on y voit, est celui du
comte d'Angoulême, et la table, figurée à la première miniature,
porte le seul écussonde France, ce qui ne laisseprise à aucun doute
et l'ait évanouir toutes les conjectures qu'on a échafaudées autour
«le ce manuscrit : de plus, l'écusson cadet de Savoie (f° 198 v), est
antérieur à 1496. A partir de cette année, Louise de Savoie n'eut
plus à porter de lambel dans ses armes, observation qui nous a
permis d'établir un premier classement de ses manuscrits. Celui
dont il s'agil ici appartenait non pas à elle, mais à son mari.
1 Ou Sophilogium. Cette compilation fort populaire fut impri-
mée de bonne heure, parmi les incunables de Cologne. (V. Main.
n° 10470. Cf. Le Livre intitulé de Bonnes meurs compilé par frère
Jacques le Grant de l'ordre de Saint- Augustin (Brunet). Une édition
donnée à Paris, par Michel Le Noir, à l'enseigne de la rose blanche
couronnée, est omise par Brunet.)
LES PARENTS DE FRANÇOIS Ier 21
verte, sa coiffe noire avec une branche de houx sym-
bolique ; un homme à l'air fatigué, au teint bruni, en
robefourrée, avec un collier d'or et un chapeau rouge,
regarde le jeu par-dessus son épaule, comme mù par
une curiosité passionnée; il tient en laisse un chien,
symbole de fidélité. Dans la joueuse, jeune, blonde,
maigre, mince, un peu ronde, on reconnaît facile-
ment Louise de Savoie. Son voisin, c'est, croyons-
nous, son mari, le chien l'indique; il a un type
original, notamment le long nez, qu'il léguera à
François Ie'1. On voulait des portraits, des allu-
sions, des images à la fois jolies et amusantes, c'était
le luxe de ces manuscrits, luxe très personnel et
peu banal ; malheureusement les allusions sont si lé-
gères que nous avons de la peine aujourd'hui à les
saisir. Ici, la joueuse a pour partenaire ou vis-à-vis
un jeune et beau page à boucles blondes, avec un
chapeau ronge et une branche de houx, qui siège mo-
destement sur un escabeau et qu'on ne voit que de
dos. Quel est ce page heureux? Nous ne nous char-
geons point de le dire.
L'encadrement de la miniature se compose de
roses rouges, de pavots, d'œillets bleus et rouges,
de graines rouges, de myosotis ; on y voit une
huppe, un paon, un hibou, un pavillon, et, dans le
bas, l'écusson d'Angoulême-Savoie.
1 Jusqu'à présent, on a vu, sans preuve, selon nous, un por-
trait du comte d'Angoulême dans l'Homme à l'œillet, de la col-
lection Gaignières (VII, f" 58).
22 LES PARENTS DE FRANÇOIS lrr
Los charmantes peintures do la suite du volume
se rapportent à des scènes d'amour ou de mytho-
logie : une des plus curieuses représente la Mu-
sique, fort en honneur à Cognac1. L'artiste, bien
français, quoique imbu des exemples flamands,
néglige un peu les animaux, mais quel art char-
mant, quelle vie, quelle vérité, quelle finesse dans
les ligures ! Il garde encore le sens et le goût des
primitifs, leurs qualités comme leurs défauts : la
tendance légère au grossissement des tètes, le
recours fréquent à l'or; il lui faut un visible effort
sur lui-même pour complaire à un maître ama-
teur de scènes légères. D'ailleurs, point de vergogne
dans les épisodes d'amour... Lue des miniatures
représente naïvement, sans périphrases, l'opéra-
tion de la castration2; une autre, la baignade de
Vénus, avec de jolies petites filles nues, timides,
correctes, grêles, à la mine futée, qui attendent
leur destin, pendant que Vulcain, du haut d'un
trône, en regardant sa femme se baigner, leur
adresse une épouvantable grimace 3. Le type ca-
ractéristique de Louise de Savoie reparait sans
cesse : mince et même sèche, la robe bien ouverte,
les cheveux d'un blond châtain relevés sous une
coiffe, le front haut, les sourcils minces et légère-
ment arqués, la peau blanche et fine, de maigres
joues peu colorées, la bouche et le menton mi-
1 Reproduite ci-après, paye 65. — 2 F" 28. — 3 F° 104, v°.
LES PARENTS HE FRANÇOIS I 2il
gnons, le nez droit cl massif, les yeux gris en cou-
lisse, un pou boursouflés, au regard qui se dérobe.
Louise joue le rôle de Dame Nature. Ici, la Nature
ouvre à un amant richement vêtu (qui ressemble
fort au page du début) les portes d'un château
décor*'1 de l'écusson marital. Plus loin, elle endoc-
trine l'amant '. Une fois même, elle figure à demi
nue, en sirène. L'Archiloge Sophie, qui complète le
manuscrit, répond à d'autres idées : les idées de
pompe et d'ambition; on le sent, de suite, plus
officiel et moins intime. A la première page, Louis
d'Orléans, l'aïeul glorieux et le fondateur de la
maison, apparaît en costume royal, tout simple-
ment, c'est-à-dire en grand manteau et coiffé d'un
bandeau d'or et de diamants, sous un baldaquin
bordé aux couleurs de Savoie (rouge et blanc). Sur
le vitrail du fond, dans chaque angle du haut, les
armoiries du comte, et au milieu de la pièce une
belle réunion de Heurs : trois œillets rouges, trois
roses blanches, une rose rouge. Toujours du blanc
cl du rouge 2.
Après cette grande œuvre. Testard en aborda
une autre. Il illustra3, pour le comte4 et pour sa
1 F" 198. v". — 2 F» 359.
3 Quand nous parlons de Testard, nous entendons parler de s..n
atelier; car, si le procédé technique ne varie pas, l'exécution trahit
des mains fort diverses et extrêmement inégales.
1 Nous nous écartons ici de l'opinion de M. Quentin-Bauchart,
qui, dans son savant et piquant ouvrage : Les Femmes- biblio-
philes (I, 19;, attribue entièrement à Louise l'honneur d'avoir luit
exécuter le Boccace.
24 LES PARENTS DE FRANÇOIS I
femme, un exemplaire deBoccace, Boccace, le favori
des cours, qui va devenir celui de Louise de Sa-
voie el de ses enfants. Transcrit avec soin par
l'écrivain Michel, le Boccace reçut cent quatre mi-
niatures, dont les soixante-dix-neuf premières
témoignent d'une variété d'idées, d'un brio, d'une
gaité extraordinaires. Toujours spiritualiste, l'au-
teur continue à négliger les accessoires, surtout
l'eau, la mer, pour subordonner son effet aux
physionomies, souvent parfaites. Ici encore, la
plupart des figures sont des portraits; mais l'ar-
tiste, en homme discret et spirituel, ne prodigue
pas les indications; la ressemblance lui suffit.
Nous ne jurerions pas qu'une très jolie femme, eu
trainde délacer sa robe bleue devant un lit légère-
ment garni aux couleurs du comte, ne représente pas
M"e de Polignac1. Nous rencontrons plusieurs fois le
comte lui-même, soit en curieux qui regarde par
nue fenêtre2, soit en tireur d'arc3, soit surtout en
Hercule enlevant Déjanire, et saDéjanire, bien que
fort souriante, ressemble peu à Louise de Savoie K
Un vieil homme très laid, mais évidemment impor-
tant, que Testard avait déjà représenté comme l'au-
teur des Échecs amoureux, revient encore à la fin du
volume, sous le nom de Boccace 5; précédemment,
il remplit un rôle rébarbatif, celui de garde ou
de geôlier0. Sémiramis, en robe d'or, avec une
1 F° 24, v». — 2 F° 68. — 3 F» 24. — ' F- 21. — •'• Dernier F1.
6 F° 45, v°.
LES PARENTS DE FRANÇOIS Ifr 2Î>
houlette et un chien, dans une chambre dont les dé-
tails de décoration sont empruntés aux armoiries
des Rohan, nous rappelle Marguerite de Rohan ' ;
Opis, « espouse du très ancien roy Saturne, »
dans son oratoire, pourrait bien être la vertueuse
Charlotte de Savoie, veuve de Louis XI, tante de
Louise '-'.
L'artiste, suivant la mode du temps, célèbre chez
les femmes les cheveux blonds et les yeux gris
bleus. Louise de Savoie, par bonheur, avait les
yeux gris et des cheveux assez châtains pour
supporter l'adjonction d'un reflet convenablement
métallique. Testant rend à merveille le fin modelé
de la blonde; il aime les formes gracieuses, déli-
cates, plus spirituelles que sensuelles, le rendu
minutieux du vêtement, dont le détail, encore
traité avec un peu de rigueur et d'insistance, lui
sert à encadrer les physionomies d'un chatoiement
délicieux ou de mille brimborions étincelants, et
cela consciencieusement, sans recherche de réalisme.
On ne trouvera plus, dans tout ce volume, d'images
d'apparat; à peine, dans le bas de la miniature
initiale, un petit écusson du comte, et nichée, ac-
croupie, sur un des rinceaux de l'encadrement, une
femmelette en turban, chargée de bijoux d'or,
armée d'une sorte de sceptre... L'artiste n'a cher-
ché qu'un régal discret. Il n'acheva point par lui-
i F» 5. V. — '! F° 1.
20 LES PARENTS DE FRANÇOIS 1
même ce plat de roi : dans les vingt-cinq dernières
miniatures, qui sont lourdes, incorrectes, qui n'ont
plus la linesse de touche, la transparence, l'entrain
du début, ou sent le pinceau d'un élève, appliqué
d'ailleurs, suivi de près, conseillé, qui accomplit
un progrès de feuille en feuille, et qui, à la fin, ne
devient pas trop indigne du maître sous les yeux
duquel il travaille. Pourquoi cette jolie œuvre,
entreprise avec amour, mais qui renfermait des
plaisanteries peu obligeantes pour Louise de Sa-
voie, passe-t-elle brusquement en des mains secon-
daires? Nous pouvons admettre une explication,
tirée des événements.
Dans un Journal quelle a rédigé et que nous
citerons souvent, Louise enregistre la mort de son
mari sous une forme laconique : « Le premier jour
de l'an 1496 ', je perdis mon mari. » Ceci ne sent
pas les larmes. La comtesse montra, pourtant, le
plus consciencieux désespoir : installée au chevet
du malade, elle envoya chercher les plus célèbres
médecins. Jean de Saint-Gelais, son chambellan
intime et son historien, nous apprend qu'elle pleura
beaucoup : elle disgracia le médecin ordinaire,
comme coupable de la fluxion de poitrine qui avait
emporté son mari '-'. L'historien Jaligny, attachée
M. et Mme de Bourbon, nous révèle aussi le bruit
1 lor janvier (1495, ancien style ; L496, style romain).
2 Corlieu, ouvrage cilé, p. l'M>.
LES PARENTS DE FRANÇOIS Ie1" 27
répandu à -Moulins que. sans la présence de ses
enfants, la jeune veuve serait morte de son affreux
désespoir. Nous en doutons, attendu que le Journal
de Louise résume ainsi sa jeunesse : « Les adver-
sités et inconvénients qui lui étaient advenus en
ses premiers ans. » Plus tard même, les flatteurs
célébrèrent le 1er janvier comme une date fatidi-
quement heureuse de la famille.
Voilà donc Louise de Savoie veuve à dix-huit
ans. avec une fille de trois ans et demi et un lils
d'un an ; elle put d'autant plus se croire en pos-
session de sa liberté, que sa belle-mère ne vivait
pour ainsi dire plus : on lui avait fait faire un
testament en février 1193. Mais celte liberté per-
fide ne produisit pas tous les résultats attendus. En
mourant, le comte avait bien pris des dispositions
convenables en faveur de la femme qui le pleurait
si chaudement : après une foule d'aumônes, de
donations pieuses, de fondations, qui grevaient le
budget de ses successeurs, il instituait héritiers ses
enfants légitimes et léguait seulement 2,000 écus
d'or à la bâtarde Jeanne, o00 écus à chacune des
« demoiselles à marier de la comtesse ». Sa veuve
serait tutrice des enfants, avec l'usufruit des do-
maines, et elle devait être assistée d'un conseil de
huit exécuteurs testamentaires, désignés par le tes-
tateur lui-même, et comprenant, notamment. Élie
de Polignac, Jean ou Lyon de Saint-Gelais, sei-
gneur de Saligny, et Jean de Saint-Gelais, seigneur
28 LES PARENTS DE FRANÇOIS Ier
de Montlieu, chambellan de la comtesse. Solen-
nellement, en présence de toute la maison, Louise
jura d'observer le testament l qu'elle venait
évidemment d'inspirer. Mais, aussitôt la mort du
comte, le duc Louis d'Orléans, chef de la famille 2,
aidé du maréchal de Gié i Pierre de Rohan, cousin
issu de germain de la comtesse Marguerite), ré-
clama la tutelle, en alléguant que Louise n'avait
point l'âge de vingt-cinq ans, exigé par les coutumes
pour l'exercer. On se disputa, on récrimina avec
une grande courtoisie. La comtesse objecta que. si
on l'obligeait à réclamer son douaire, on mettrait
le patrimoine de la maison d'Angoulême dans une
cruelle situation... Le conseil du roi se hâta de
régler cette grosse difficulté par un expédient : le
duc d'Orléans reçut le titre de tuteur honoraire ; la
jeune comtesse devait lui soumettre les comptes,
les projets d'aliénation, les nominations d'officiers,
et les officiers prêteraient serment à l'un et à
l'antre. Ainsi s'apaisa, tant bien que mal, un conflit
qui menaçait de devenir fort aigu. Louise de
Sa vi lie, ulcérée, cela va sans dire, n'en laissa rien
paraître. Louis d'( Irléans et Gié prirent la direction
de la maison : le duc prescrivit un inventaire, et
envoya l'un des siens, M. de Hochechouart, sei-
gneur de Ghampdeniers, passer l'inspection géné-
rale, réunir le conseil comtal, tout régler et tout or-
1 Procédures politiques du règne de Louis XII, p. 716-722.
2 PP. 44, LU, LUI.
LES PARENTS DE FRANÇOIS I°r 29
donner. Il faut croire que ce M. de Ghampdeniers, qui
depuis joua un grand rôle, remplit sa difficile mis-
sion avec « l'esprit des Mortemarl ' ». car Louise de
Savoie fit offrir à son cousin trois beaux lévriers,
engage d'amitié2. La jeune femme continua donc
ses errements de dissimulation. Elle affecta de ne
rien modifier et de rester, dans sa maison la plus
intime, entourée des gens de son mari. Elle se
donnait des airs de souveraine en signant les actes :
Loi/se, tout court ::. comme les rois, mais elle gar-
dait comme « demoiselle » d'honneur Jeanne de
Polignac, ainsi que la bâtarde Jeanne appointée
de 74 livres par an. Parmi ses autres serviteurs,
nous nous bornerons à citer son médecin, « maître
Julien » ; son apothicaire, (iilles de Villevert;
Andrée Lignage, nourrice de son Mis 4; Mar-
guerite Texier, nourrice de sa fille. Chose remar-
quable, son chambellan Jean de Saint-Gelais dis-
parait presque seul et n'a plus de titre officiel. Il
n'assistait pas aux derniers moments du comte, et,
dans la Chronique qu'il a écrite, il affecte même
1 Méry de Rochechouart. seigneur de Mortemart, était, à cotte
époque, célèbre coi e brillant conteur (Jean d'Anton. IV, 361).
-' Fr. 20178, f- 91, 93, v».
3 R. 17. 7. — V. notre Histoire de Louis XII. t. III, p. lis 2, 383.
M. Leroux de Lincy dit, par erreur, que Louise se retira en 1496 à
Chi i.
4 Andrée Lignage fut aidée par une antre nourrice, Louise
Frouyne. Toutes deux restèrent appointées par François Ier, la
première à loi) livres par an. la seconde à 50 (rôle de 1313,
l'r. 21478, f" 41).
30 LES PARENTS DE FRANÇOIS I
d'ignorer les graves incidents dont nous venons de
parler. A l'en croire, tout se passa sans difficulté et
le défunt avait choisi lui-même le duc d'Orléans
pour tuteur des enfants : chose possible, si l'on
veut ', mais que contredisait le testament produit,
par Louise.
Homme Louise de Savoie. Jean de Saint-Gelais
est la prudence même et ne dit que ce qu'il veut
dire. Sa réserve excessive en cette circonstance,
son erreur voulue nous mettent sur la voie des
motifs qui portaient à croire Louise de Savoie trop
jeune pour se gouverner seule sans contrôle. Il
aurait fallu une bien grande force de caractère à une
femme de dix-huit ans. ouvertement reniée par
son mari, mise au fait par lui-même de tous les
laisser aller de l'existence, vivant dans une petite
cour oisive, uniquement préoccupée d'art et sur-
tout de fadaises, pour ne pas subir les effets de ce
milieu, ne fût-ce que par désœuvrement. Comme
le disait le sage cardinal Pompeo Golonna, l'assaut
est continuel et la victoire ne l'est pas.
1 Le dur d'Orléans était intimement lié avec son cousin. Le
comte lui avait même rendu grand service, malgré sa pauvreté,
en lui prêtanl in extremis à Novare 10,000 francs moyennant une
rente de 1. 01 in francs, que l'on racheta plus tard à Louise de Savoie.
(Fr. 20381, 14.)
Il
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
Du jour de son veuvage, Louise de Savoie appar-
tient à l'histoire, par le double rôle qu'elle devait
au testament dont nous venons de parler, comme
directrice de ses enfants et d'une petite cour. Nous
allons raconter son grand effort de lutte jusqu'en
1515, époque à laquelle son labeur porte ses fruits.
L'arrangement imposé par le Conseil du roi con-
férait au duc d'Orléans une action purement exté-
rieure et assez précaire. D'autres événements
vinrent encore aider à l'essor de Louise. En 1496,
son père devint duc de Savoie. Au commencement
de l'année suivante, Marguerite de Rohan rendit
son âme à Dieu1; Louise n'éprouva, cette fois,
aucune difficulté : elle lit inventorier par Elie de
Polignac, aidé de ses deux argentiers, Drouin Gal-
lus 2 et Georges du Cimetière, le maigre mobilier
1 Jean du Tillet et Sainte-Marthe fruit mourir Marguerite de
Rohan en 1 168. Mais elle vivait encore en 1496, d'après le P. Labbe.
2 Ou Draco Gallus, argentier île 1483 à 1504 (P. 1413, f" 3: TU.
:i2 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
de la défunte. Rien de plus facile à remplir que
celle mission. Saut' une bonne cave garnie de cent
vingt pipes de vin el un certain luxe de draps el
de serviettes, il n'y avait à supputer qu'une coupe
d'or, quelques misérables ustensiles d'argent en
plus ou moins mauvais état, cinq tapisseries aux
armes de la famille, quelques verdures, des car-
reaux de tapisserie ou de velours '. Tel était le nid
de notre fastueux François Ier.
Habituée à cette misère. Louise de Savoie devait
apprécier et aimer l'argent. Mais elle aimait aussi
l'art et les lettres, et elle continua d'autant plus
naturellement les traditions de son mari, que ces
traditions étaient également les siennes et celles
de sa famille; sa tante, la reine Charlotte, avait été,
jadis, bien heureuse de rencontrer dans la lecture
une diversion aux ennuis conjugaux; son oncle.
L'évêque de Genève, Jean Louis, était un bibliophile
convaincu ; son frère, (maries, plus tard encouragera
Claude de Seyssel ~. Louise conserva donc et l'enlu-
mineur Testant et l'écrivain Jean Michel : bien plus,
elle soigna, (die agrandit la bibliothèque de son
mari. Cognac ne tarda pas à briller encore : artistes
et joyeux romanciers devaient s'y trouver en pays
ami. Tout ce qui touche la jeune veuve va prendre
Gallus"). Jean Gallus ('tait procureur de la comtesse à Épernav
(X1" lis:;. 20*;, y). Cf. P. 1403.
' 20 avril 1497. Fr. 22335, f" 293 et suiv.
* L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits. 1, 184.
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE 33
l'empreinte de rameur de la vie et de la gaîté,
d'une gaité parfois un peu nerveuse. Louise allé-
guera rarement comme emblème la cordelière1,
chère aux veuves, aux moines, aux chastes, fût-elle
en or: elle prendra, comme son mari-, la sala-
mandre, animal bien dépourvu d'ailes, mais éter-
nel, voluptueux, né dans les flammes et y vivant,
ou encore la sage chouette, oiseau de Minerve el
des ténèbres 3. Le feu, les ténèbres ! Les fleurs,
aussi, elle adorera les fleurs, surtout le myosotis,
puis l'œillet rouge, la pensée, la rose, toutes les
fleurs : campanules, asters, camélias, soleils 4. per-
venches, coquelicots, bluets : on lui en peint à pro-
fusion, depuis la plus exquise, la fleur des champs,
jusqu'à l'œuvre étrange de quelque savant jardi-
nier ou de quelque miniaturiste 5 ; la fraise aussi,
et en particulier une certaine grosse fraise ronde
caractéristique, d'aspect savoureux et charnu; ses
fraises mériteraient un herbier à part 6. Tout le
monde aimait les Heurs et les fraises, mais il faut
bien croire que Louise de Savoie s'y complaisait
spécialement, car nous nous apercevons que, pour
prendre possession d'un manuscrit récemment
acheté, elle faisait peindre sur la tranche son écus-
son, et dans la marge initiale des fraises, des fleurs,
avec entrelac de cordelière 7.
i Fr. 1393, 2:i2.
2 Le P. Hilarion de Coste, Éloges et Vies, II, 167.
3 Fr. 1393, f° i. — * Fr. 1393. — 5 Fr. 2:i2. — * Fr. 1393. — ? Fr.
252, f° i, v".
3
1!) LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
Elle paraît aussi avoir partagé la passion de ses
contemporains pour la musique.
Au reste, une tendance générale portail les per-
sonnes d'un rang distingué à s'installer agréable-
ment dans L'existence, à rechercher tout ce qui peut
la charmer, ['(''lever, la raffiner. Dispersé dans les
châteaux et les gentilhommières, le mouvement
n'y trouvait point autant d'élan, ni le même éclat,
ni la même précision qu'en Italie : mais un certain
fonds commun d'appétit intellectuel était le même.
Les pures beautés du sport baissaient un peu dans
la faveur mondaine : Les arts, si précieux qu'ils
fussent, de bien sauter, de bien danser, de chevau-
cher excellemment, et jusqu'à la chasse elle-même,
ne semblaient plus suffisants pour remplir la vie.
De nobles châtelains trouvaient un secret plaisir, je
ne dirai pas seulement à soutenir ou à aimer des
écrivains, des artistes, mais à le devenir eux-
mêmes. Charles de Coétivy,.que nous avons vu faire
des vers, avait «les imitateurs dans la région de
Poitiers. Le poitevin Bouchet nous apprend1 que
le jeune prince de Talmont, iils du sire de la Tré-
moille. «ne fut onc du nombre des oiseux; tous-
jours pe?vwit île l'esprit ou des yeulx, ou bien du
corps » il composait des rondeaux, il faisait de la
musique. Et, sans chercher plus loin, nous allons
ici présenter an lecteur une famille, qui tenait le
1 Le temple <!<• bonne renommée (1517), f' ix.
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE 35
liant bout à Cognac, type achevé d'une lignée de
cour à cette époque : la famille de Saint-Gelai s.
Les Saint-Gelais, déclarés descendre des anciens
comtes de Lusignan '. se rattachaienl sinon à des
ancêtres grecs * > 1 1 romains, tout an moins à la fée
Mélusine: ils vivaient héréditairement d'offices de
cour ou de bénéfices ecclésiastiques2. Leur race
foisonnait: l'aîné, selon l'usage, conservai! le gros
des domaines, pour y faire souche, et le reste
se glissait partout. Ils abondaient à la cour de
Cognac ; on en trouve trois, écuyers en même
temps, Jacques. Baud e1 Tranchant :! : Jacques se
tif députer près du roi, en 1471, par Marguerite de
Kohan '*. Baud passa à la cour de Louis XI, où il
devint chambellan, pensionnaire, capitaine". Un
1 Brantôme, V. 16.
- V. nul. IV. 20228: IV. 26102, 760 : TU. Saint-Gelais, 107 et s.; IV.
20222. On trouve des Saint-Gelais au xiii" siècle (V. not. Bibl. de
l'Institut, îns. Godefroy 149, f" 127, v, Hugues de Saint-Gelais,
chevalier, Guillaume de Saint-Gelais, éciiyer;. Les généalogies
siini loin de concorder entre elles ; nous suivons ici la filiation
donnée dans le ms. fr. 20222, et TU. Saint-Gelais, 11)7 et suiv. V.
aussi La Thaumassière,.Hz's^. du Berry, p. 969; Lettres de Louis XI,
11, 25. Il y avait aussi ■ autre branche, dite de Saligny ou
Seligny, descendant de Mibygol ou Merigot, autre (ils de Charles.
et frère par conséquenl de Jean I" etde Pierre. — Cf. Charles de
Saint-Gelais, évéque d'Elne (1470-75) ou un Poitevin en Roussillon
fin xv" siècle, parE. de Foucher, in-8°.
3Cull. Bastard, 1292, 898, 900: TU. Saint-Gelais, i: Gai. d'au-
tographes, 2!) mai 1886, Eug. Charavay, n° 133: Archives du Collège
héraldique, n" 680.
* Onill. du 2i déc. 1171. TU. Saint Gelais, S.
:' Reçu de 12 livres puni- un quartier deses gages, comme écuyer
panetier, 22 avril 116:!. TU. Saint-Gelais, 3. Reçus de 1494 à 1500 :
:{0 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
autre, Charles, licencie es lois, débuta en 1487 par
offrir au comte d'Angoulême une traduction du
Régime des Princes, de Gilles Golonna1 ; celui-là,
plus tard, traduisit le livre des Machabées-, écrivit
même, dit-on, une Politicque*, ei devint évoque
d'Angoulême sous François Ier. Comme on l'aper-
çoit, les Saint-Gelais étaient gens d'esprit, élégants
et beaux diseurs, et le modeste entourage des
les derniers sont d'une main très tremblante : lit. Saint-Gelais, 1 1 ;
ras. Clairamb. 222. f" 182, 223, f° 313, 224. n- 103, 408. 363; fr.
25782. f" 146, 147; Portef. Fontanieu, cl" de 1499; Fonds Bourré,
Caf. Veesen, 536 : Archiv. des Pyrénées-Orientales, 15. 283, 2U2.
1 Fr. 1204.
'-' Les excellentes magnifiques et triomphantes Croniques des
très louables et moult vertueux faietz de la saincte hystoire
de bible du très preux et valeureux prince Judas machabeus ung
des ix preux très vaillant iuif. Et aussy de ses quatre frères
Jehan: Symon: Eleazar et Jonathas tous nobles hardyes vaillan
machabées filz du bienheureux prince et grand pontife Mathias.
Lesquelz en diverses batailles sièges de villes, forteresses et
assaulz de guerre ont subtillement et victorieusement demons-
trés plusieurs grans et merveilleux faietz d'armes... Le présent
volume contenant les deux livres des Machabées nouvellemêt
translaté de latin en françois el imprimé par Antoine Bonnemere
marchant libraire démontant a Paris, a lenseigne de saine! Mar-
tin, rue sainct Jehan de Beaulvais, 1514, in-fol., goth., \\«. en
bois.
3 Attribuée aussi à Jacques, évèque d'L'zès (Brunet). On attribue
également à Jacques une œuvre intitulée :« Cest lestrif de science
de nature et de fortune fait et accompli le XXe jour daoust l'an
mil CCCC quatre XX et VIII. » La dédicace, très modeste, « à
Mgr », sans signature, expose que l'auteur (dire ce peu de chose,
« pour ce que je scay que naturellement appettez investiguacion
de lettres et divercité de nouveaulx escrips, pour double raison,
l'une pour décorer et enrechir vostre hanlte noblesse et celsitude
des vrais aornemens de sapiance si comme tous seigneurs et
princes faire le doibvent, l'aultre pour en yceulx escrips prandre
recreacion deduyt et passetemps. » (Fr. 1155.)
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE 3T
comtes d'Angoulême leur servait de marchepied :
tous ambitieux et scrupuleux comme des cour-
tisans.
L'un des plus brillants, le cadet Pierre1 avait tenu
une place assez considérable ; il géra les affaires de
son maître, prisonnier des Antilais (bien qu'un
moment prisonnier lui-même), et il resta ensuite
l'homme de confiance, ce qui lui valut, de la part
de Louis XI le cadeau de la vicomte de Fronsac 2.
Il avait laissé cinq fils 3: nous ne parlerons pas de
deux d'entre eux, qui bornèrent leur ambition à
un riche mariage, ni de Jacques, voué à l'Eglise,
qui se glissa près de Louis XI et, à force de « dire les
heures4 » du roi, obtint l'évêché d'Uzès; — malheu-
reusement Louis XI mourut presque immédiate-
ment, et le chapitre d'Uzès eut le mauvais goût de
mettre au cachot le courrier apostolique qui lui
1 Nous voyons un Jean de Saint-Gelais rendre hommage le
10 décembre 1483 pour le château de Saint-Gelais qui dépendait
de la seigneurie de Saint-Maixent (PP. 44, XIIII'LVIII . Le chef
de la branche aînée, Jean, mort en 1448, laissa un fils unique,
Jean, seigneur de Saint-Gelais, morl en 1460, qui eut Jean 111,
lequel eut pour fils Charles, mort en 1330. Tous ces Saint-
Gelais se marièrent deux luis, sauf Jean 111. Tranchant, cadet
de Jean 11. et Antoine, cadet de Jean III. furent évêques de
Luçon.
- Saint-Gelais, Histoire de Louis XII, éd. Godefroy, p. 25, 20 ;
77/. Saint-Gelais, 6, 7. n : Jean du Port des Roziers, Vie de Jean,
rmnle d'Angoulême, p. Lit: lat. 17059, 173.
:; De sa femme Philiberte de Fontenay.
1 Saint-Gelais, Ilist. de Louis XII, p. 43. Saint-Gelais ne nomme
pas son frère, mais Jacques seul était en âge de remplir cet
office.
38 LE VEUVAGE DE LOL'ISE DE SAVOIE
apportait le nom du jeune courtisan, en sorte que
Jacques n'entra en possession de sa prébende
qu'avec beaucoup de peine, et grâce à L'intervention
énergique du grand Conseil deCharlesVIII '. — .Mais
il nous faut produire d'une manière très particu-
lière les deux autres fils, Jean et Octovien, car
Louise de Savoie subit leur charme, et un jour
François 1er apportera sur le troue beaucoup de leurs
goûts.
Jean de Saint-Gelais, seigneur de Montlieu2, que
nous avons déjà rencontré parmi les exécuteurs
testamentaires, semble, à Cognac, le pendant de
Jeanne de Polignac. Ce n'est pas qu'il lût très
jeune : né en 1457 3. il touchait à la quarantaine
quand sa comtesse devint veuve. Il avait débuté à
cinq ans près du duc Charles d'Orléans4, et quatre
ans après à Cognac 5, qu'il ne quitta plus, quoique
inscrit dans la compagnie de Gamaches 6. C'était le
pivot de la cour: il faisait tout; c'esl lui qui, dans
la crise de 1487, donna l'hospitalité au comte
1 Bernier, Procès-verbaux des séances <ln Conseil de régence du
roi Charles 17//. p. 13, 68, 161.
- A Montlieu, Pierre de Saint-Gelais portail le titre de sei-
gneur de Montleu - [TU. Saint-Gelais. 6, 9 : en 1485, 1 187, 1490,
1495, un Louis de Saint-Gelais a le titre de seigneur de « Mons-
tcreul, Montereul, Monteru, ou Monterou ■> (ici.. 10 : ms. Clair, 223,
f08 2«J'i. 307, 321 . qui ne doit pas être le même que Montlieu.
3 V. notre ouvrage Procédures politiques du règne de Louis XII,
p. 368.
i Hist. de Louis XII, p. 1.
5 <■ Huit ans, dit-il, après l'expulsion des Anglais. » hl.. p. 27
(c'est-à-dire après la morl du dur .
» (?) TH. Gamaches, n 139, v°.
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE :>'J
Charles1, qui probablement négocia la soumission
et le mariage, qui, par la suite, alla solliciter près
de M. et Mme de Bourbon la liberté du duc d'Or-
léans, et s»' laissa choyer, fêter, figura avantageu-
sement dans les banquets et les bals, et partit enfin
fort satisfait, quoique le duc d'Orléans restât en
prison2. Chambellan de la jeune comtesse dès le
premier jour, ses allures un peu intimes prêtaient
aux commentaires. La variété de ses aptitudes
montre la souplesse de son caractère : dans ['His-
toire de Louis XII, qu'un motif politique L'induisit
pins tard à écrire, on sent un homme spirituel,
brillant, léger, plein d'aisance et de goût, une intel-
ligence 1res Littéraire, très aiguisée, que nul scrupule
ne gêne. Taire ou habiller une vérité qui Lui dé-
plaît Lui semble, comme historien. La chose du
monde la plus logique ; il le t'ait du ton d'un char-
meur de profession. Nous ne savons son influence
sur Louise que par des indiscrétions ; il ne s'en
vantait pas, il s'effaçait dans les cas difficiles, vo-
lontiers il se présentait comme une victime. Tou-
tefois, près de la jeune veuve, on s'accordait à lui
décerner la première place.
La seconde appartient à Octoviende Saint-Gelais,
né à Cognac en 1468 3, ancien élève de Sainte-
1 V. notre Hist. de Lotus XII.
2 Même Histoire.
3 On le fait naître en 1406 : nous avons publié un texte où il
déclare être né en 1 168 Procédures politiques, p. cxx.iv;. La
notice que lui consacre la Gallia Chrisiiana est assez inexacte.
40 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
Barbe1, père2 d'un enfant qui devait devenir très
célèbre comme poète efféminé et licencieux, Mellin
de Saint-Gelais, ainsi appelé en souvenir de la fée
Mélusine3.
Destiné dès son berceau aux bénéfices ecclésias-
tiques, « le gentil évesque » (comme on disait 4),
fin, musqué, excita, de bonne heure, un engouement
incroyable. C'était un homme du monde, plein d'es-
prit et de verve, avec une grâce extrême, un savoir-
faire sans pareil. A sa sortie du collège, il devint
protonotaire et ne songea plus qu'à se pousser.
Que lui fallait-il ? une œuvre retentissante, une
traduction en vers. Quel Père de l'Église alla-t-il
choisir? L'illustre Pie II, ./Eneas Silvius Piccolo-
mini : un moderne, un italien, qui avait eu, comme
saint Augustin, plusieurs manières, une jeunesse
agitée, puis un pontificat éminent. Ces deux points
extrêmes séduisirent sans doute Octovien ; pour le
moment 5, il ne s'attacha pas à la seconde manière,
1 Séjour d'honneur. Ainsi, dit-il, que ses frères. Y. notre ouvrage
La Veille de la Réforme, p. .'i29.
- Cependant Symphorien Champier, dans sa préface de VHis-
toire de Bayard, traite Mellin de neveu d'Octovien, et une généa-
logie ms. (77/. Saint-Gelais) lui assigne pour père un Nicolas de
Saint-Gelais, frère aîné d'Octovien. Tous les autres généalogistes le
font fils d'Octovien. M. Blanchemain (Notice sur Mellin de Saint-
Gelais) fait naître Mellin le 3 novembre 1487.
3 «Et celluv là qui sa Melline adore, » dit Ronsard, en parlant
de Baïf.
1 Les hardiesses des princes, par Jean Sala.
« Quant, au premier, le livre translatai
D'Euryalus et de Dame Lucresse. » (Séjour d'honneur, IV.)
LE VEUVAGE DE LOUISE DL SAVOIE il
ni aux traités de théologie ou de polémique qu'elle
comportait ; il s'en prit à un roman de jeunesse.
légèrement charnel, Y Amour d'Euryale et de Lu-
crèce; il enleva rapidement sa traduction, car An-
toine Vérard, le libraire à la mode, la publia le
6 mai 1494. L'héroïne est une belle dame de Sienne,
couverte d'or et de diamants, Monde comme les
blés, mariée à un riche personnage, Ménélas, « in-
digne d'un tel trésor et prédestiné à être trompé
par sa femme, et, comme on dit, à ceindre son front
d'une couronne de cerf dix cors » (ainsi s'exprime
le jeune théologien) :
Petite bouche et lèvres coralines,
Plus vermeilles que ne fut onc coral,
Lucresse avoit, de estre baisées dignes
Et doulcement morses sans faire mal :
Petites dens plus blanches que cristal,
Entre lesquelz sa langue armonieuse
Faisoit ung son plaisant et cordial
Avecques chant et voix mélodieuse.
Son corps estoit de toutes pars louable...
... Facessies yssoienl de sa bouche
Et parolles exquises à merveilles...
Euryale, seigneur de la cour de l'empereur Si-
gismond, la voit et reçoit le coup de foudre ;
Lucrèce également. Elle s'en désole, nous devons
le dire: elle voudrait pouvoir aimer son mari. Hé-
las, il est d'inexorables prédestinations!
iJ LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
Faire ne peult chasteté demourance
En haulx palais : tel lieu lui est contraire.
On devine le reste: malgré les résistances inté-
rieures de Lucrèce une correspondance, un frère
bâtard pour courrier, la défaite de Lucrèce, une
rencontre, et là un essai de défense, un vain appel
de Lucrèce à l'idéal, une énergie heureuse d'Eu-
ryale, retracée sans fard ; en lin. l'irrassasiabilité des
amoureux rassasié»... Lucrèce va en pèlerinage et
en rapporte un nouvel amoureux; cette fois, le
mari se plaint : il a tort, car sa femme l'égaré;
bientôl nous la retrouvons dans les bras d'Euryale.
Heureux instants, trop courts ! A partir de ce mo-
ment, les malheureux vont vivre de tourments.
Euryale, amené à Rome par son prince, y tombe
malade; il revient à Sienne, et voilà qu'il lui faut
repartir sans avoir vu Lucrèce que de loin et sans
lui parler autrement que par lettres. Lucrèce prend
le deuil et meurt de chagrin: Euryale finit par
épouser une demoiselle, sur l'ordre de l'empe-
reur...
Je ne pense pas qu'on ait jamais pris ce genre
d'œuvres pour type d'un exercice de séminaires:
le monde spécial auquel appartenait Octovien ne
les jugeait pourtant pas aussi anti-ecclésiastiques
qu'on pourrait croire '. pourvu qu'il s'y mêlât,
1 on admettait, fort bien, dans le haul clergé, des habitudes
assez mondaines. Le grave Jean d'Auton raconte qu'en 1507 l'ar-
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE ^3
comme en Italie, un ingrédient officiel de dévo-
tion, qui lirait encore moins à conséquence. Can-
didat à un évêché, Octovien dédia donc son livre
au roi el le mit sons l'égide de la sainte Trinité '.
Il inséra même quelques légères excuses, à
l'usage des censeurs trop rigides. Le roman origi-
nal avait-il empêché son auteur de devenir pape?
In éminent pape? Ne fallait-il pas se distraire en Ire
deux prières?... « Car, selon commune opinion,
Tousiours prier n'est pus nécessité. »
Octovien invoquait pieusement le Créateur.
chevêque de Son?, Tristan de Salazart, assistait, armé de pied en
cap, au siège de Urnes, et que quelques jours après, à un bal donné
il Milan, Louis XII lit danser les cardinaux présents.
i Lystoire de Eurialus et Lucresse vrays amoureux selon pape
pie, éd. goth.,peti1 in- 1 . suivie de la traduction, par « JohannisFlo-
ridi ». de ['Histoire de Guisgardet Sigismotide, del'Arétin. Imprimé
le G mai 1493, par Ant. Vérard. Au folio 1, une gravure de bois
représente un pontife assis, faisant étudier son livre à des jeunes
gens, l'nis. on lit cette dédicace :
En lonneur de la sainete Trinité,
Louenge de vous, < barles roy très chrestien,
De latin en françois j'ay translaté
Lystoire du très for! amoureux 1 i •:• 1 1
D'Eurialus cl di Lucresse, le maintien
Qui en amours ont eu durant leur vie,
Ainsi que la descript, ou temps ancien,
Eneas Silvius, nommé pape pie.
Cf. Les angoisses et remèdes d'amour du Traverseur .1. Boi cheï)
àson adolescence, auquel est adjousté une plaisante histoire d'Eu-
riale et Lucresse rédigée en langue latine pur .-Eneas Sylvius,
poète excellent, et depuis trad. en vulgaire françois. Rouen, Abrah.
Cousturier, L599, pet. in-IJ.
44 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
Dès mars ou avril 14911, à vingt-trois ans, le
fécond protonotaire mit la dernière main2 à une
autre œuvre, originale, et depuis longtemps polie
avec amour. Le Séjour d'honneur.
Il s'inspirait, celle fois, de Dante, ou plutôt de Vir-
gile. Le Paradis des Cieux ne lui étant peut-être pas
aussi clairement connu que les Champs-Elysées,
ou ne lui offrant pas le même intérêt, il prenait
son vol à la suite du chantre d'Énée, mais diploma-
tiquement. Plus deStyx IS'il va dans l'autre monde.
c'est pour y rendre visite aux personnages influents
d'outre-tombe: Louis XI, Mornac (le Jean de Saint-
Gelais de la duchesse d'Orléans), ou à tels au-
gustes vivants : Anne de France, « autre Sémi-
ramys, ou nouvelle royne des amasones, » le roi
Charles VIII (pauvre cerveau), qui devient ici
« Salomon, quant au fait de Prudence, » Scipion,
Camille, Fabricius, Ptolémée, Papirius, etc. etc.
Le piquant du poème réside dans la mise en
scène de l'auteur par lui-même. Octovien est là,
simple clerc, dans un cabinet de travail, seul, triste,
1 La composition dura plusieurs années, car Octovien parle de
Louis XI comme l'ayanl vu «il n'y a pas six ans •. Ainsi, en 148S,
une partie iln texte était déjà écrite.
- L'impression esl par Antoine Vérard, le 2.'j août 1499, et signée
de « messire Octovien, lors protonotaire et depuis évesque d'An-
goulême ». L'ouvrage a eu plusieurs éditions depuis 1519. Sa date
exacte ressorl de ce fait qu'Octovien vante la reddition de Nantes
par le sire d'Albrel février 1491) el dit que le duc d'Orléans se
trouve encore à la grosse tour de Bourges (d'où il sortit en mai
1491. V. La veille de la Réforme, p. 329.)
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE 45
sans amour: tout à coup brille un rayon, que dis-
je?une apparition. Elle n'a rien de mystique. C'est
une belle déesse blonde cl grasse, « Sensualité » ;
elle parle, elle rappelle les daines d'autrefois, elle
s'exclame, à la vue des paperasseries. Octovien
va-t-il l'écouter, la suivre? On devine qu'il hésite,
et on devine qu'il accepte. Les voilà partis pour un
pays idéal : doux pays de Fleurie-Jeunesse, de
Mondain-Plaisir, où coule, de chute en chute, le
fleuve de Mondaine-Liesse, chanté par Boccace.
Dans ce pays-là, Octovien rencontre ses amis, ses
chefs, qui naviguent agréablement (à quoi bon dis-
simuler?) sous la direction de Fol-Abus. Ensuite, la
pérégrination s'accentue en aventures frappantes.
L'Enfer! Le clerc vogue sur la mer Mondaine, il
assiste à un bal fantastique, infernal. Si voilà
l'Enfer, c'est qu'on ne dépose [dus à la porte « huile
espérance ». Octovien se grise, il se laisse entraîner,
la vertu fuit... Il passe de là, longuement, par la
forêt des Aventures; finalement il aborde au palais
splendide, admirable, « où tous cueurs tendent et
désirent, » le Paradis, essentiellement terrestre,
dont la Cour a les clefs. Il s'entretient, en cette
sphère, avec Ambition et Age; tout s'achève sur
une audience de la Raison.
La Raison ! Octovien est-il évêque? Pas encore;
candidat, oui. En réalité, il est toujours assis à sa
table, parmi ses papiers. Il a fait un voyage, un
voyage autour de sa chambre, à travers ses souve-
40 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
nirs : il y a revu, notamment, la dame qui lui ins-
pira Euryale, et il soupire...
Mais maintenant, puisque porte lunettes,
De Cupido ne m'acointeray plus :
De sa maison suis chassé et forclus :
Plus ne feray ne rondeau lx ne ballades,
Cela n'est pas restaurant pour malades...
Malade, c'est-à-dire épiscopable! Car. enfin, il ne
s'agit pas de couvent, niais d'évêché. La Provi-
dence n'a-t-elle pas créé Octovien courtisan, grand
seigneur, cadet? Il ne s'est pas créé lui-même, et
que fait-il. sinon tout simplement suivre le cours
de sa vie. puisqu'il est homme et mis au monde
pour «< avoir chevaulx et grosse prébende ; en boiste,
le- cent mille escuz d'or..., aller es lieux où puisse
venir dames à gré et damoiselles. pour faire le
transy d'amours..., (avoir toujours le barbier près
pour agencer cheveux, chantres, lut z. tabourins.
rebecs... » Malgré ses maladies, il ne rêve que ban-
quets (d ébats,
L'accueil des dames, aussi leur bienvueillance,
Les doulx regards, leur sage contenance,
Et leurs devys...
Nous possédons encore un magnifique manus-
crit de ce Séjour d'honneur, offert par l'auteur lui-
même1 : l'artiste l'a rehaussé d'admirables bor-
1 Fr. 12783.
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE il
dures de fleurs, de fruits el d'animaux, parmi
lesquels nous revoyons la sa la ma udre l. Cinquante-
cinq miniatures montrent Octovien en laïque, dans
les différentes scènes de son roman; à la lin. on
trouve beaucoup de blasons de cardinaux.
Octovien devint des lors le parangon de bien
des dames, le phénix, l'immortel poète-, l'homme
d'espril et « déveine3 » par excellence. Il ne s'at-
tarda pas dans son triomphe. Il se lit charger par
Charles VIII de traduire une nouveauté italienne.
Le Livredes persécutions des crestiens, de Boniface
Simonetta 4. Puis, comme, brusquement, un souffle
militaire et chevaleresque emportait la jeunesse,
il lança une satire, une exhortation enflammée,
patriotique :
Nous employons le temps à voluptez...
Abitz portons couppez, eschiquetez,
i F' M) v". dans In bordure.
2 « Donl a jamais en sern mention. » (Épître de Pierre Ger-
vaise à Jean Bouchet, vers l'!20: insérée dans les Épistres fami-
lières de Jean Bouchet. ép. 22).
n -.m,, : G la\ s. rc ér. nd orateur...
De vos escripz les livres sont tous pleins.
Vostre bon bruict vulle par champ et plains...
Dépl. de Guill. Crétin sur le trépas de Jean Okeghem, publiée
par Ern. Thoinan. Paris. 1864, 8°, p. 37), etc.
3 J. Bouchet, Épîtres 57, 61. 07 : « La veine gentile, fort amou-
reuse. »
; Imprimé en 1492, à Milan, in-f". Imprimé, avec bois, par Vé-
rard, in-4°, s. I. n. il.. 232 ff. D'après Colletet, Octovien remil au
roi cette traduction en 1 i96.
48 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
Pimpelotez, larges et fagotez,
Souliers pattez d'une estrange manière1...
A ce moment de la vie d'Octovien, l'évêque d'An-
goulême, Robert de Luxembourg, vint à mourir :
le chapitre cathédral élut à sa place un bon cha-
noine, Jean-Elie de Collonge. Le comte Charles, qui
vivait encore, ne pouvait pas laisser passer cette
occasion unique d'obtenir l'évêque de son choix, un
prélat dont le monde raffolait. Sur la présentation du
roi, Octovien reçut la mitre. Collonge intenta un
procès : Octovien ne se soucia d'un tel détail et se
lit sacrer à Lyon, en très grand apparat, devant le
roi, les ducs d'Orléans et de Bourbon, les comtes
d'Angoulême, de Foix, de Nevers, de Montpensier,
bref toute la cour. Le 17août 1 195, il opéra une entrée
pompeuse dans sa ville épiscopale, escorté du comte
Charles et de huis les officiers; il alla prendre posses-
sion de la cathédrale, aux sons des fanfares, et célé-
bra une messe de la Vierge. Deux ans après, son
obscur compétiteur s'estimait bien heureux de se dé-
sister moyennant une pension de cinq cents livres -.
1 Le poème, également militaire, d'André de la Vigne, La Res-
source de la chrestienté, fut offert par lui au roi (m. fr. 1687,
exempl. à tontes marges peintes) et au comte d'Angoulême
(m. fr. 16U9, exempl. sur papier, très ^simple, portant à la pre-
mière page l'écu du comte : France, à lambel chargé de crois-
sants de gueule). L'auteur parle de Gharlemagne, etc. 11 s'excuse
de n'avoir pas la science et la prudence « de Virgille ou Bocace ».
2 Gallia Ckristiana, II, 1018 : Vies d'Octovien de Saint-Gelais,
Mellin de Saint-Gelais..., par Guill. Colletet, publiées pour la pre-
mière fois par E. Gellibert des Seguins.
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE 49
Tel fui le tuteur ecclésiastique légué à Louise
par son mari.
Ce jeune prélat de liante mine, mais souffreteux,
comme il le disait, usé parle plaisir1, prit sur elle
un ascendant singulier. Jean de Saint-Gelais erii-
(lait le corps et se trouvait en droit d'appeler la
cour de Cognac « un second Paradis »; Octovien
guidai! l'esprit. Certes, pas plus dans ce temps-là
(|ii en d'autres, le clergé n'a manqué de prêtres
éminents, de moines respectables, de prélats sans
reproche (comme le cardinal d'Àmboise), et cepen-
dant, si l'on s'en rapportait ace que raconte Louise
de Savoie dans VHeptaméron, on ne verrait partoul
«pie des ecclésiastiques licencieux el lions vivants;
Louise choisit comme objet de son admiration n\\
élève de Boccace, un peu païen, et spirituel, et gra-
cieux, et amoureux : le grand prêtre de la lin du
siècle.
Ce pontife se multiplait. On a publié sous son
nom et celui d'André de la Vigne secrétaire (lu
père de Louise de Savoie, le Vergier d'hon-
neur, un récit fort actuel, où. parmi des pièces de
vers de provenances variées, on en trouve qui
semblent difficiles à concilier avec une signature
épiscopale : la ballade grossière contre les moines,
à propos de bernardins donl les dames de Moulins
pleuraient le départ ; la verte poésie sur la satisfac-
1 Blanchemain, notice citée.
50 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
lion des dames de Florence à l'arrivée de l'armée
française l ; le Dit, très sale, des dames de Tours sur
un sujet semblable.. . Il s'y mêle des louanges
excessives en l'honneur d'Octovien, « riche en tous
sens, sage et parfait, prince des bons... De vous
louer tout le monde s'aplique... », lui disait-on. .
Octovien lit sa cour à Louise de Savoie en tra-
duisant pour elle les Epîtres d'Ovide, encore
inédites en français ; ce travail s'acheva le 16 fé-
vrier 1497 2. C'est alors que, probablement, aban-
donnant le Boccace dont nous avons parlé, l'enlu-
mineur de Louise se mit à illustrer l'œuvre du
joyeux prélat. Pour entrer dans l'idée profonde du
traducteur des lettres « que les dames escrivoyent
à leurs marys et amants », il s'agissait de glorifier
la femme, et toujours mince, blonde, aux yeux
gris bleu. Chaque illustration forme ici 3 un petit
tableau, plutôt qu'une miniature, un portrait de
femme à mi-corps: nous avons ainsi la monogra-
Et leur semblaient estre a ung paradis
De voir Françoys en leurs terres marcher ;
Car bien scavenl que pour enharnacher,
La nef Venus d'amoureux advirons
Et pour a point
Qu'ils n'y vont pas ainsi que bougerons.
2 1496, ancien style. Fr. 25397, titre en tête de la table. M. Pau-
lin Paris [Les Manuscrits français, t Vil) estime que cette tra-
duction fut faite par ordre de Charles VIII, niais il observe lui-
même, dans le cadre de la miniature initiale du manuscrit qu'il
cite des emblèmes qui ne peuvent se rapporter qu'à Louise de
Savoie: alternativement, une aile noire, la lettre L et les quatre
ailes d'un moulin à vent.
3 M. fr. 875.
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE VA
phie, pour ainsi dire, de seize femmes et de trois
hommes. Le type varie peu : il a vingt ans, la
forme encore un peu grêle, la poitrine bien déve-
loppée1; et cette femme forcément écrit presque
toujours. L'artiste a su pourtant broder sur ce
canevas uniforme des variations étonnantes de
pose, de physionomie, de costume. Pour marquer
plus d'âge, il rend la femme plus brune. On lèsent
un peu empêtré, en sa qualité de miniaturiste,
dans des dimensions solennelles, neuves pour lui:
il lui faudrait enhardir, élargir son pinceau, il n'ose
pas ; ça et là, on voit l'effort, la gaucherie ; cer-
tains raccourcis n'échappent pas à la critique. Il
se reprend mieux dans les étoiles, vives, gaies,
brillantes, malgré le poids des plis, et, surtout
dans les tètes. Unes, où un simple détail de physio-
nomie, un plissement de lèvres... lui suffisent
pour dire la douleur, le chagrin, la joie; ses
femmes parlent, leur cœur vibre, leur sensibilité
s'exprime avec distinction. L'inspiration de Louise
de Savoie ne se révèle que discrètement, par
quelques vitraux armoriés, notamment deirière
une grande Pénélope à turban 2 qui rappelle fort
la comtesse, par un L, également placé dans un
vitrage 3.
1 Dans l'une de ces miniatures, f° lxxi, v°, qui nous donne un
portrait exquis et vivant de Louise de Savoie, Laodomye écrit :
« L...se » (le mot Louise intentionnellement brouillé).
2 V. Bouchet, Êplstres familières, ép. 72.
s p° T, V".
52 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
Quanl aux trois hommes fourvoyés dans celte
galerie, nous ignorons ce qu'il faut en penser. L'un
des trois, honoré d'un vitrail aux armes de la
comtesse, écril ils écriveni tous) des mois qui
semblenl flamands '. Avec un peu d'imagination,
on pourrait le prendre pour un artiste aimé, qui
veut se faire deviner; un autre, très brun, trace
deux vers qui commencent par « Va-t'en ''. » 11 y
avait à la cour de Louis d'Orléans un jeune sire de
Vatan, ami intime du prince et 1res gai compa-
gnon. A-t-on voulu jouer sur son nom? Nous n'en
savons rien.
Octovien de Saint-Gelais se lit honneur de cette
traduction d'Ovide, dont le succès extraordinaire
s'est maintenu pendant tout le xvie siècle : publiée
pour la première lois en 1500, elle a eu un grand
nombre d'éditions, souvent artistiques :;. Il en
existe également plusieurs manuscrits ' ; l'un d'eux,
assez médiocre, parait destint'' à François d'An-
goulême '■'. Il reproduit la dédicace (pie le jeune
évoque adressa au roi pour protester contre des
accusations qui finissaient par l'émouvoir. Après
i <, Oger Varigot van Orp van Alderraert, «puis « teler abrév.)
commesy do gelf vidont met bedat so ergulis. »
* Une partie de ces vers d'aï ir est cachée par la main de
l'écrivain.
s V. Duplrssis, Essai bibliographique sur les diverses éditions
d'Ovide, Paris, ISSU.
1 Cf. iï. 873-877.
6 Fr. 23397. La miniature on tête de fépitre VIII représente un
camp, dont la lente principale porte un F.
I E Yl'.i Y \(,\] I E LOUISE DE SAVOIE 53
s rire montré, dans la miniature initiale, bien
humble, en surplis, la tète rasée, Octovien ex-
plique qu'il a choisi celle œuvre d'Ovide parce
que son contenu et sa haute valeur artistique dé-
lienl les détracteurs1. Ovide a toute la vogue
parmi les amis d'Octovien; il es! pour eux ce que
Virgile avait élé pour les autres.
Les graves historiens de la littérature considèrent
comme le chef-d'œuvre d'Octovien une petite com-
pilation romanesque, signée de lui - cl d'un cer-
tain Biaise d'Auriol :;. La Chasse et le Départ
<C Amours. S'il en étail ainsi, il faudrait convenir
que la contrition épiscopale a peu duré. -Mais on
1 Le poète Macé de Villebresme traduisit aussi une épil re, sous
Louis XII. V. Epistre de Cleriande la Romayne à Reginus son con-
citoien, translatée de latin en franco j-s par Macé de Villebresme,
l'ung des gentilz hommes de la chambre du Roy. D'après les ma-
nuscrits et l'édition gothique de la Bibliothèque nationale, avec
des notes, par G. Guiffrev. Paris, imp. Claye, 1875, in-8, figures sur
bois.
'-' Les manuscrits ne donnent pas de date, el les éditions impri-
mées paraissent un peu postérieures; ce recueil fut édité en 1509
par Vérard et, sans doute, par Philippe Le Noir, par la veuve
.1. Trepperel, par la même el Jean Johannot. Mais il nous paraît.
difficile que le nom d'Octovien figurât en tête du volume, surtout
après sa mort, si le jeune prélal n'eûl été pour rien dans son
agencement. D'après Brunet, Vérard a aussi publié sous le nom
d'Octovien une petite œuvre très aristocratique et chevaleresque,
le Trésor de noblesse. Ce Trésor fut imprimé pour Charles VIII,
sans nom d'auteur (« composé par nng notable el excellent doc-
leur en lois ») à la suite du Gouvernement desprinces et avant les
Fleurs de Valere le Grant, le tôul en un volume in-'r (Vérard,
sans date. Au verso du dernier feuillet, un bois représente
Charles VIII à la chasse, qui recuit le don de l'ouvrage.
3 Natif de Castelnaudary, fixé à Toulouse, chanoine de Castel-
naudary, prieur de Denisan, en 1508.
54 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
démêle difficilement la participation réelle d'Octo-
vien dans cette œuvre l. Ce qu'on constate, c'est
que les vers placés sous sa signature ne lui appar-
tiennent pas, mais que leur publication anonyme
ne pouvait déplaire à Cognac. Nombre d'entre eux
ont pour auteur Charles d'Orléans, chef de la mai-
son d'Orléans et d'Angoulème. Le bon Charles,
qui rimait pour s'amuser, tenait un registre exact
de ses poésies, et c'était le cadeau qu'il taisait le
plus volontiers, car il n'était pas riche. A Cognac,
on connaissait bien ses œuvres, et publiées ou non
sous la signature d'un éditeur quelconque, per-
sonnelle pouvait s'y tromper. Octovien n'opéra que
de légers démarquages. Toutefois, le duc Charles
d'Orléans chantait l'amour à l'ancienne, avec nue
fadeur, une décence extrêmement distinguées.
L'éditeur réchauffa un peu l'ensemble en y intro-
duisant dos pièces d'allure plus légère, dont voici
un échantillon :
En voyant sa damex au matin,
Près du feu où elle se lace,
Où est le gent cueur qui se lasso,
De regarder son beau tétin?...
En voyant sa dame, au malin,
En ung beau corset do satin,
Quant on la tient et on l'embrasse,
C'est ce que tout ennny efface.
1 V. dans la Romania (1892, p. -riS 1 et s.) In note de M. Piairet
et la nôtre.
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE 53
Ou celui-ci :
Si vous voulez que je cousche
Eu la couche
D'emprès vostre lict, ma dame,
Jamais mot, par nostre dame.
N'en ysera hors de inabouche!
Je seray comment une souche,
Sans que touche
En riens ou ayez diffame !
Si vous voulez que je cousche,
Moins qu'une petite mousche,
Qui se mouche,
Ainsi l'eray, par mon àme !
Ne craignez pas que nul blasme
Vous en ayez ne reprouche,
Si vous voulez que je cousche.
Ainsi parlaient les Alfred de Musset du xve
siècle '.
Il y a aussi des pièces réalistes (car rien n'est
nouveau) : témoin la ballade de l'ABG, fort grivoise,
à propos d'une lettre de l'alphabet; il y a surtout
des mots réalistes, des mots de la fin difficiles à
répéter. Qu'eût dit le bon Charles d'Orléans de se
voir ainsi encadré! On trouve encore des satires,
des pièces de circonstance : le tout cousu sur une
sorte de canevas très lâche, très clair. Imaginez
1 Coïncidence assez curieuse, Denis Musset, aïeul d'Alfred de
Musset, était alors un des agents les plus actifs et les plus anciens
de l'administration de Blois. (V. not. K K. 902, fu xiv, v°.)
56 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
la cour de la reine d'Amour, peuplée de courtisans,
<|ni sonl Beauté, Loyauté, Hardiesse. Espoir «le
jouir, el autres. Les personnages honorés <!e si
beaux titres mènent une vie délicieuse ; ils
chantent, ils ('content des oiseaux : Fra Angelico
n'a rien inventé de mieux dans l'orchestration de
ses paradis. Arrive l'Amant Parfait; qu'il soit
heureux, nous ne lui ferons pas l'injure don
douter. On chasse: le Cerf d'Amour se prend dans
les lilets. Jouissance sonne l'hallali.
An fait, ces courtisans de la ('liasse et Départ
d'Amour ne rappellent-ils pas la collection par-
faite des courtisans qui meublaient certaines cours
d'Italie, jusqu'au programme de leur politique, sauf
les petits coups de poignard? (l'est l'enseigne tracée
par Pérugin dans son tableau du Louvre ; et, si
maintenant nous nous souvenons du mot concis
de Jean de Saint-Gelais, ce maître «lu silence, que
Cognac « était un second Paradis», il semble que,
presque malgrénous, un rapprochement s'impose.
Oui, dans la Cour d'Amour ou partout ailleurs, le
jeune évoque d'Angoulême chantait un paradis:
mais ce paradis était sur terre; c'était celui de ses
diocésains.
Il v a malheureusement, jusque dans le lin esprit
d'Octovien, je ne sais quel arrière-goût de mélange
sacré fait pour déplaire aux gens de notre âge.
amis de la spécialisation. Aujourd'hui, la vertu est
une profession et le vice en est nue antre. Le
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE '•>'
système contraire lil précisément la virtuosité propre
du temps de Louise de Savoie; la délicatesse con-
sistai! dans la mixture. Aucun temps ne l'ut plus
réfractaire et plus indifférent aux discussions
dogmatiques que celle époque appelée l'époque
de la Réforme. La croyance religieuse résultail
moins d'une doctrine, d'un raisonnement, que
d'une habitude invétérée et profonde; c'étail un
vêlement, qu'on jugea convenable de mettre
au goût du jour: et. comme on ne s'habillait plus
pour s'habiller, mais pour se parer, on tailla en
plein drap, on broda, on découpa, on festonna. Foin
des vieilles bures montantes ! on se décolletait. Les
vrais Luthers <\u temps, c'est Alexandre VI, c'est
( Ictovien, c'est Louise de Savoie ; ils sont légion: et
il importe bien peu à notre observation que. plus
tard. François 1"' se soit déclaré catholique, tandis
que sa sœur semblait suspecte d'hétérodoxie
.Mais, s'il faut absolument satisfaire les amateurs
de classification, admettons jusqu'à un certain
point, pour Louise de Savoie, la doctrine de Sterne,
que les françaises passent par trois âges : coquettes,
déistes, puis dévotes. Louise passa par ces trois
couleurs.
Sous son premier aspect, elle participe à un état
bien répandu alors, du moins en Italie: elle ressent
une sorte de nervosisme, inquiet, impressionnable,
nù se mêlent la galanterie, la dévotion, la supersti-
tion, la magie, avec absence plus ou moins carac-
;')8 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
térisée de doctrine sérieuse. Elle le confessera fran-
chement dans sa vieillesse; elle va employer la pre-
mière partie de sa vie à chercher un remède contre
je ne sais quel vide persistant : tons les moyens,
tous (elle le dit), lui seront bons pour poursuivre
« contentement » de son esprit, et sans l'atteindre.
Une couronne de cheveux blancs la réduira seule
à la paix, par une formule d'existence presque
claustrale ; elle découvrira, dit-elle, qu'il faut lire en
se levant, chaque matin, quelques beaux psaumes,
pour en parfumer sa journée, et, avant souper,
«donner pasture » à l'âme d'une lecture sérieuse;
passer en revue, le soir, toute sa journée, implorer
Dieu pour les fautes, le remercier pour les grâces
et s'endormir dans la paix du Seigneur. Tel est
le prêche qu'on découvre dans V Heptaméron, au
milieu de souvenirs moins dévots et de prédi-
cations bien discordantes sur le monde catholique.
Ce qu'il lui fallut d'épreuves pour en arriver là,
(die en convient.
A Cognac, elle eut trop le sentiment de son rôle
de grande dame pour méconnaître officiellement
le caractère social de la religion. Quelque jeune
ecclésiastique bien intentionné a parfaitement pu
lui offrir les Méditacions de Cymaige de vie1. Le
libraire Vérard, qui lit plusieurs fois le voyage de
Cognac, en 1497, pour la fournir de beaux livres,
1 Fr. 1817, aux .innés Cadet de France-cadet de Savoie, dans le
I' initial.
LE VEUVAGE I>L LOUISE DE SAVOIE 59
mit dans sa bibliothèque unroman en deux volumes,
Tristan; un livre do philosophie, la Consolation
de Boëce ; un Ordinaire des chr es tiens, une Orlo<jc
de dévotion, un livre d'heures : tous ces volumes
dorés, bien reliés ; les heures ne contiennent pas
moins de deux cent cinquante-trois miniatures ' ; il
y a là de quoi satisfaire les yeux, sinon le cœur.
La comtesse, comme son évèqne, avait la dévo-
tion spirituelle et de bonne compagnie. Un corde-
lier lui laissa un souvenir de gaîté inénarrable.
Un dimanche, il avait reproché aux maris de battre
leurs femmes; c'était son droit, cl cependant on
s'en amusa follement : on disait que les femmes,
une fois libres, devenaient intolérables; si bien
que le cordelier, contrit et contrarié, essaya, dans
le sermon suivant, de tout arranger par une sortie
à outrance contre les femmes. Qu'est-ce que la
femme? cria-t-il. Un démon! « Chassez le démon
avec la croix, la femme avec le manche de la
croix. » A la petite cour, on ne se tint plus de
rire; des paris s'engagèrent pour expliquer le revi-
rement du cordelier: c'était du machiavélisme,
ce moine voulait tourmenter à tour de rôle les
maris et les femmes afin de désunir les ménages!...
Les deux sermons défrayèrent la cour pendant bien
longtemps.
1 Comte df Laborde, La Renaissance des arts à la cour de
France, I, 62. Le British Muséum possède les Heures de Louise tle
Savoie (Sloane ms. 2710).
60 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
Mais, si Louise <Ie Savoie croyait qu'un pèlerinage
ou un vomi quelconque pû1 Lui assurer un bonheur
terrestre, elle ne riait plus. François de Paule, un
vrai saint d'ailleurs, simple, pieux, austère, vivait
alors au Plessis-lès-Tours, où Louis XI l'avait ins-
talle ' dans la vue politique d'acquérir ainsi nue
influence sur le Ciel: bien à son insu, certes, « le
bon homme ». comme on l'appelait •'. inspirait un
enthousiasme extraordinaire3, surtout aux femmes
stériles. Aune de France lui attribua la naissance
de sa fille Suzanne. Anne de Bretagne la naissance
de Claude de France, et Claude elle-même la nais-
sance de François II K
Louise de Savoie crut à ce moine-là, puisqu'il
servait si commodément. Un an après son mariage,
déjà désespérée de ne pas avoir d'enfants, elle vou-
1 Commines; JJ. 231, f° 52.
- Ce qui a l.i il Mire plus tard, à Mellin de Saint-Gelais, à propos
de smi portrail :
Le nom de foy et de bonté
A tant m sprit anesconté
une je croy qu'il est en nature
Moins de bons hommes qu'en peinture.
:; Lit. 10860, f°*8, v°. et suiv. e1 passim.
1 Vita et miracoli di S. Francesco di l'un/a. descritta da Monsi-
gnor Paolo Regio Vescouo di Vico. /// Venetia, Presso S. Battista
Somasco, 1 .".0 1 ; pet. in-S. — Vita et miracula S. P. Francisci a
Paula, sui sœculi thanmaturoi, Ord. Minimonim institutoris, a
li. P. Franc. Victon, ejusd. Ord. Lut. Paris., 1627, in-12. — Vita et
Miracula Sancti Francisci de Paula, fundatoris ordinis Minimo-
mm, de novo lipis creusa et novis tabulis et miraculis aucta,
li;:;.;. ./. Le Clerc excudit. in-4. Anne de Bretagne avait installé un
couvent de Minimes dans son manoir de Nigeon, à Chaillot, près
Paris.
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE Gl
lait un lils, et un lils de grand avenir. Elle vint
trouver « le Père», qui la recul à merveille, lui
promit un lils et lui annonça que ce lils serait roi ' .
Pour Louise, un mol de ce genre devenait un
dogme: elle ne l'oublia pas, elle en nourrit sa vie,
et elle voua au saint un enthousiasme profond.
Plus tard, lorsque les circonstances la fixèrent près
de Tours, elle allait, avec ses daines, surtout avec
Jeanne de Polignac, piller pieusement le jardin du
pauvre cénobite, et comme, le lendemain matin, les
dames retrouvaient une égale profusion d'herbes
ou de fleurs des champs, elles criaient au miracle
et se répandaient en récits à ce sujet-'. A la mort
de François, ses religieux l'ensevelirent pauvre-
ment, dans un cercueil de bois, sur les bords du
Cher: Louise, avec la passion concentrée qui la
caractérise, s'indigna de celte parcimonie : elle s'en
fut elle-même, dans un carrefour, choisir une vieille
auge de pierre, qui n'appartenait à personne et que
quatre hommes chargèrent sur une charrette. Il
parait, au dire des anciens du pays, que cette auge,
jusque-là immuable, avait résisté même à la pous-
sée de cinq bœufs, en sorte que l'économie de la
comtesse tourna à la gloire du saint. Louise, en-
tourée de sa maison, lit exhumer le corps, que,
malgré dix ou douze jours de sépulture, on retrouva
i llilarion de Coste. Éloyes et Vies des femmes illustres, édition
«] • 1647, II. 160.
2 Fr. 18320, I" 09.
62 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
absolument intact, au point que le célèbre peintre
Bourdichon l'embrassa et moula le visage. Elle-
même, elle s'approcha, elle prit la main ; elle ne se
retira qu'après la cérémonie, en disant tout haut
sa joie ; plus tard, elle s'occupa activement, avec
son fils, de la canonisation1.
Quelle puissance attribuait-elle donc à saint
François, d'aller ainsi l'exalter, jusque dans son
cercueil, elle qui, dans la vie commune, ne
pouvait pas entendre seulement prononcer le
mot « mort » sans interrompre, sans s'exclamer:
« Mais oui, nous savons bien que nous devons
mourir2! » Evidemment, elle croyait. Mais, s'il fal-
lait absolument se prononcer sur l'espèce spéciale
de sa foi, nous prendrions volontiers comme sym-
bole une miniature de 1517, où le Christ expirant
sur la croix tient dans une main la couronne
impériale, dans l'autre le drapeau de Savoie en
guise de labarum3. Voilà une grande image!
Il faut aussi parler de la magie. Puisqu'on ne
pouvait se défendre du besoin de sonder l'impal-
pable et l'inconnu, les esprits intelligents reve-
naient alors aux méthodes des mages : sorcelle-
rie, évocations, science des esprits, secrets dérobés
1 Proc.de canonisation: Acta Sanctorum, Aprilis, I, 160, 192,
1',»:;. 217 IL
- Brantôme, IX, 151.
3 Ms. fr. 13429, f" xxi. v". Remarquons que ce labarum pou-
vait aussi passer pour la croix de France (la croix blanche sur
champ rouge, du médaillon de l'ordre de Saint-Michel).
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE Ci*
aux plus vieilles pratiques de l'humanité, repa-
rurent triomphalement dans la science et reprirent
la place d'où l'on expulsait la théologie démodée.
C'est grâce aux délicats « amis des lettres », comme
l'observe A. Maury, que les antiques thèses re-
prirent ainsi faveur1. Il se trouva des prédicateurs
pour réclamer: « A Rome, s'écriait Savonarole,
nous ne voyons pas un prélat, pas un homme
riche, qui n'ait près de lui un astrologue pour
diriger sa conduite'-. » Peine perdue! le monde ne
saurait s'arrêter à de pareilles doléances. Louise
de Savoie, plus tard, put mettre la main sur un
prétendu sorcier, Cornélius Agrippa, et voulut
l'instituer son devin particulier : Agrippa fut assez
sorcier pour décliner prudemment l'offre et se con-
tenter du titre infiniment modeste de médecin 3.
Le vrai culte de Louise, c'était donc l'ambition,
et qu'elle s'y soit montrée dévote de tout temps,
c'est ce que personne ne songe à contester. Ce culte
ne la fit pas aimer; elle a passé pour égoïste,
sèche, dure, impérieuse, jalouse, prête à tout ce
qui pouvait aider ou garantir sa domination, elle
a laissé une réputation détestable. Ses défenseurs
pensent que cette réputation a été fabriquée de
toutes pièces par les amis des Bourbons. Louise,
1 La Magie et l'Astrologie dans l'antiquité et au moyen âge.
p. 214.
4 Villari, La Storia di G. Savonarola, I, 160.
3 Maury; Aug. Prost. Corneille Agrippa, sa vie et ses œuvres,
il. p. U3.
04 LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE
en effet, (levait trop à Anne de France pour ne
pas être jugée sa créature, et le public, les diplo-
mates même considéraient Cognac comme un pro-
longement <lo Moulins; plus lard, il se produisit,
à cet égard, un grand déboire, et les amis des Bour-
bons purent s'en fâcher ; mais il faut observer que
les Bourbons persécutés, supprimés, n'avaient
plus d'amis, et que, quand ils vinrent au pouvoir,
la réputation de Louise était faite, et faite par des
témoignages désagréables, comme celui de Bran-
tome. Brantôme, on le sait, ne se gendarme pas
bien facilement ; il appartient jusqu'aux os à la
nouvelle école ; il parle en ternies inexacts et mal-
veillants d'Anne de France, qu'il ne connaît pas
bien; il écrit d'après des souvenirs de famille très
peu sympathiques aux Bourbons, car son grand-
père et ses deux tantes servaient la reine Anne de
Bretagne1. Il connaît dans la perfection François 1°'
et son entourage ; nous verrons son père, de bonne
heure, aux gages personnels du jeune François
d'Angoulème. Son témoignage pèse de tout son
poids, et ce témoignage est très dur.
Il nous parait juste cependant de ne pas demeurer
ici insensible à la philosophie des choses et de la
laisser nous fournir, en faveur de Louise, des cir-
constances un peu allégeantes. Si tenace et si pas-
sionnément rusée qu'on la suppose. Louise de
1 T. X. p.: :>,2 et suiv\, p. 36.
■ I I 1
i r <■ <> // 1 / ( r ( •
f>ar 'A\>/>m,-/ V,'. > /,,/-,! /,;.».//•' /4,3.f?65y
LE VEUVAGE DE LOUISE DE SAVOIE 65
Savoie n'a pas une de ces grandes âmes qui s'élèvenl
des broussailles de leur temps et vivent plus haul
ou en dehors. Nous ne lui connaissons point d'ailes.
Elle a, nous le croyons, subi des inlluences parti-
culières et générales. D'un milieu austère, jetée,
tirs jeune, sans transition et peut-être sans prépa-
ration suflisante, dans un cercle passionné, où l'on
aimait à l'excès la vie, elle a pu, fatalement, se
former aux mœurs de son mari et. ensuite, aux
mœurs de la cour de Charles VIII. L'impulsion
vive du début se continua en elle. Nous dirons
plus: l'impression que Louise subissait et qu'elle
transmettait à son fils venait d'un grand courant
extérieur, vaste, profond, irrésistible.
Généralisons le débat, remontons à la source,
nous verrons ce courant qui allait tout entraîner.
II]
VIDÉE DU BEAU
Des trois objets de la civilisation, le bien, le
vrai, le beau, la société de la fin du xve siècle choi-
sit pour règle et pour fin le beau : de là, son excel-
lence et ses erreurs. De là aussi, à cette époque,
l'influence exclusive des élites : il fallut alors
s'adresser aux élites pour réussir ; Savonarole, qui
s'adresse surtout au peuple, déploie en pure perte
la plus superbe éloquence, il échoue. On se trouvait
à l'antipode de ce que nous sommes convenus d'ap-
peler l'américanisation.
Certes, personne ne niera que, bien réglée,
l'idée du beau correspond à ce que nous possédons
de plus élevé et de plus précieux dans nos facul-
tés, particulièrement sur notre vieille terre, où
fleurissent, depuis des siècles, la politesse, l'esprit,
toutes les choses délicates; où serait le charme, la
joie, la consolation, la possibilité même de vivre,
sans la sensibilité? (Jue deviendrait notre exis-
L IDÉE DU BEAU 67
tcnce, tissuc dos fils de la raison, s'il ne s'y glis-
sait quelque soie d'amour ou d'amitié? Et, après
tout, on peut se demander si les peuples, un peu
impressionnables, qui pèchent par excès de sensibi-
lité, ne vivent pas plus heureux que ceux qui ne
connaissent que la glèbe utile ou raisonnable ! Le
cœur seul permet de jouir de l'utile, et parfois y
supplée; le raisonnement pur ne mène le grand
nombre ni au bonheur ni même à la vérité, et, s'il
domine trop, on éprouve bientôt que rien n'est plus
déraisonnable; la vie semble s'arrêter, la vitalité
s'amoindrit, le ressort créatif s'affaisse.
Il n'y a donc pas d'objection de principe à élever
contre le culte du beau; la seule difficulté consiste
à en fixer la formule et les limites pratiques. Telle
est la double question qu'il faut poser pour l'époque
de Louise de Savoie.
Malheureusement, avant de juger les idées de ce
temps-là, nous avons quelque peu besoin de clari-
fier les nôtres. D'abord, qu'est-ce que le beau? De
Platon à Cousin, on a répondu à cette demande par
beaucoup de démonstrations. Un philosophe, des
plus qualifiés, a appelé le beau, en dernière ana-
lyse, « la force... agissant avec toute sa puissance
et conformément à l'ordre ».
C'est définir le beau par deux attributs qui lui
sont nécessaires, mais qui ne lui appartiennent
pas en propre. Si on analyse le beau, on y trouve
les éléments du bien et du vrai; il n'en résulte pas
68 L IDÉE DU BEAU
qu'on puisse considérer le beau comme un com-
posé de bien et de vrai, comme une splendeur
d'autrui. Le beau constitue un élément indépen-
dant, égal au bien et au vrai, qui «loi t présenter
un caractère propre. L'ordre, qui dérive de la loi,
de l'idée de devoir et de finalité, accompagne le
beau, mais n'en résulte pas et n'y amène pas.
Quant à la « force agissant dans sa puissance ».
elle nous donne une simple notion d'activité, qui
nous égaré encore plus dans des régions étran-
gères au beau.
Sans discuter ici la nature du beau, nous croyons
pouvoir constater que la beauté n'apparaît qu'au
moment où sa force latente éclate, devient
expansive. au moment où la vie se manifeste et
produit la vie. Ici, nous saisissons un caractère
spécifique, car ni le bien ni le vrai ne produisent
la vie Le beau, c'est la vie, et. comme l'a dit
Claude Bernard, « la vie, c'est la création », et
toute la philosophie du beau, nous la trouvons
dans ces paroles de Chauffard1: « Le caractère
suprême ef permanent de la vie, c'est d'être une
puissance génératrice... L'âme est une puissance
génératrice en travail immanent, la vie une géné-
ration continue. Le mobile de toute génération est
['amour. »
Pour transposer ces paroles et les appliquer au
: bt> /■/ vie, p. i is.
L IDÉE l>U BEAU G9
beau, il n'y a pas besoin dune exposition méta-
physique qui serait hors de propos. Le beau, avec
sa fin propre, peut se définir : « La vie, pro-
duisant la vie par l'amour, » et cette formule nous
fournit le critérium à la lois philosophique et pra-
tique auquel nous mesurerons la beauté de toutes
choses.
Le laid consiste en une imperfection vitale: le
gracieux, en une vie qui correspond harmonique-
ment à la finalité interne d'un être, sans déborder,
sans rayonner; le joli, c'est la vie régnant en maî-
tresse, sans faiblesse ni sans excès, dans les or-
ganes qu'elle anime : le beau proprement dit, —
le sublime. — la vie débordante, communicative,
supérieure (on le dirait du moins) aux limites
finies qu'a déterminées la Providence, bref une vie
qui se donne. Ainsi, dans l'ordre moral, nous
trouvons au premier rang- des faits réputés beaux,
le dévouement, c'est-à-dire un débordement de
vitalité en faveur de ses semblables, une vie qui
se donne.
Et l'inspiration brille dans l'âme du vrai artiste
comme un rayon de la vie d'en haut, comme une
communion momentanée avec une vie supérieure
à la nôtre et que nos faibles sens ne peuvent per-
cevoir.
Le l'oie de l'artiste consistera donc à bien com-
prendre les conditions de la vie et à bien les tra-
duire. D'un bloc de pierre, qui n'a rien de beau
7 0 L IDÉE DU BEAU
par lui-même, Michel-Ange tirera un chef-d'œuvre,
parce qu'il sculptera, en observant les conditions
matérielles de la vie, un corps auquel il imprimera
puissamment le caractère vital. Un cadavre, qui
reproduit exactement l'enveloppe de la vie, paraî-
tra toujours un objet épouvantable, à moins que le
calme de la tombe n'imprime à ses traits le grand
caractère, en quelque sorte sacré, de repos, de
confiance, de vie surhumaine, qui apparaît parfois
et qui laisse alors une impression inoubliable. La
matière inerte elle-même prend un caractère de
rare beauté, quand elle nous offre dans ses vastes
horizons de magnifiques pages de vie. L'éternel
artiste qui a pétri le globe s'est plu à le modeler,
à lui souffler détentes parts le sens de la vie et delà
génération: dans les perpétuelles renaissances des
verdures, dans le mouvement du ruisseau, du tor-
rent, des flots écumeux, libres, désordonnés, qui
viennent se briser en long assaut sur un rocher,
comme font les générations humaines... Il prête
au son des cloches je ne sais quelle expression
céleste, solennelle, tendre, pressante, qui émeut
parmi le calme du soir, l'expression dont Goethe a
merveilleusement trouvé l'écho dans l'esprit aride
du docteur Faust. Là encore, on sent comme une
voix vivante d'en haut, une voix qui a bercé notre
enfance, et qui se fera entendre bien après nous.
Pour saisir le beau, il faut donc regarder la vie,
et par conséquent remonter à la vie en elle-même,
I. IDÉE DU BEAU 11
à la vie immatérielle, qui anime nos organes et
qui doit leur survivre.
Pour traduire le beau, il faut en ressentir pro-
fondément les effets, c'est-à-dire aimer. Et l'on ne
sait aimer qu'avec un cœur qui se donne. L'amour
vivant n'est pas un mot murmuré un jour, c'est
une réalité, qui croit, qui espère, qui veut, qui se
trahit par la ilammc dont Raphaël a chargé les
yeux de sa Vierge à la chaise.
Pour transcrire le beau, il faut étudier profon-
dément la nature et bien posséder les règles qui
consacrent, en chaque chose, l'épanouissement de
la vie.
Mais beaucoup d'artistes ont vu dans la forme
autre chose que le vase de la vie, et se sont ima-
giné, en conséquence, qu'il devait y avoir une
forme parfaite par elle-même, un idéal de chaque
objet. Encouragés à cet égard par la célèbre théo-
rie qu'a rééditée Cicéron, ils ont passé leur exis-
tence à courir savamment après leur idéal sans
l'atteindre, à se forger un Lype chimérique de con-
venu qui ruinait leur individualité, et parfois
celle des autres. L'admiration qu'inspirait si jus-
tement l'art antique concourut à faire pénétrer
dans le monde des arts ce sentiment dissolvant.
Au lieu de s'inspirer Librement des modèles an-
tiques pour l'exécution, comme Michel-Ange, on
tomba trop souvent dans un parti pris de copie, de
néo-paganisme. Aux yeux de certains amateurs, le
12 L IDÉE DL BEAU
païen passa nécessairement pour beau, de sorte
que, dès le milieu du xv' siècle, de grands artistes
italiens s'ingénient positivement à pasticher l'an-
tique1, et même, dit-on, à en fabriquer •'.
Il est difficile, pourtant, de concevoir un type
de beauté individuel ou par espèce : l'idéal d'un
arbre, d'un fleuve, d'une montagne. Quelle est la
montagne qui satisfera tout le monde ? Comment
tarifer sa hauteur, son épaisseur? Existe-t-il une
femme dont l'amour puisse susciter une satisfac-
tion indéfinie, et vis-à-vis de laquelle nous ne
soyons pas condamnés à éprouver, malgré le plus
sincère bonheur, un sentiment de fini ? Comment
décider la taille de cette femme, ses qualités mul-
tiples, ou, simplement, choisir entre les yeux bleus
et les yeux noirs ? Et si, un moment, elle nous parait
parfaitement belle, faudrait-il la condamner à une
immobilité intolérable ? Et si elle varie selon la loi
de la vie, que devient sa perfection ?... Et, dans
Tordre moral, si l'on me cite une belle action, je
vais immédiatement en supposer une autre plus
belle encore.
C'est donc une erreur (et l'art le plus élevé de la
Renaissance en a cruellement souffert) de croire
qu'il y a des traits techniques, hiératiques, pour
1 A l'imiter, selon M. de Montaiglon [Bulletin de la Soc nul. des
Antiquaires de France, 1886, p. 69.
2 Selon M. Courajod, L'Imitation cl lu Contrefaçon des objets
d'art antiques.
i. 1 1 > i ; i : du iîeai 7:~!
ainsi parler, du beau, qu'on peut enseigner avec !
technique proprement dite de L'art. L'artiste I
plus habile n'a point trouvé une formule absolue,
qui n'existe ni dans noire monde matériel ni » l;i 1 1 —
notre monde moral. La nature se montre toujours
complexe : si on l'interroge bien, elle nous four-
nira partout un vestige de beau, ou nue trace de
laid. Il n'y a point un désir de jouissance, si brutal
qu'on le suppose, qui ne mette en branle l'action
vitale, c'est-à-dire qui ne se réfère au principe
du beau. Quand l'artiste voudra exprimer un senti-
ment, l'amour, la colère, ou tout autre, il faudra
qu'il démêle celte complexité, et il approchera du
beau en cherchant à traduire l'expression désinté-
ressée et créatrice : toute passion produira une
impression de laideur, si on lui laisse exprimer une
idée d'absorption, d'égoïsme, de convoitise. Nous
possédons le beau, comme nous possédons la vie.
dans la possibilité de nos organes et de nos facul-
tés : selon l'expression évangélique, « l'œil est la
lanterne du corps ». Mais nous comprenons qu'au-
delà du fini, il existe une vie idéale, qui seub
peut dire : « .le sui> celui qui suis, » vie pure,
immatérielle et incréée, vers laquelle toutes les
autres convergent et se rapportent, et qui en est le
seul type ; en sorte que la vie forme dans le monde
une chaîne immense, où la beauté paraît plus écla-
tante à mesure que l'idée pure s'affirme davan-
tage, ("est ce que Platon a chant/', en poète magni-
74 L IDÉE DU BEAU
lique, dans les pages célèbres où il se demande ce
<[ue serait la destinée « d'un mortel appelé à con-
templer le beau sans mélange ». Destinée admi-
rable, en effet, car la douleur n'est pas la vie ;
la véritable vie s'unit nécessairement au parfait
bonheur.
Cette doctrine parait être celle de l'Évangile,
qu'il ne faut pas négliger de consulter pour péné-
trera fond les idées du Moyen Age et de la Renais-
sance, même chez les artistes les moins évangé-
liques. L'Evangile définit Dieu par ces trois termes:
la Voie c'est-à-dire le Bien), la Vérité et la Vie.
Il nous présente sans cesse l'affirmation de Vie,
tandis qu'il parait négliger le mot Beauté : nuance
que les esprits trop absolus ont méconnue et d'où
est née sans doute la théorie bizarre de Tertullien,
qui veut se représenter le Christ sous les traits les
plus laids, et d'où vient, à un tout autre point de
vue. l'erreur de certains mystiques qui ont cru
répondre plus intimement à l'idée du beau en rem-
plaçant le sentiment de la belle réalité par une
tendance à s'abstraire des formes et îles couleurs.
Si nous recherchons maintenant quelle fut l'in-
fluence pratique de la doctrine que nous venons
d'énoncer, nous constaterons que deux conceptions
différentes de l'art s'accusent en Italie, longtemps
avant de gagner la France. Chacune des deux
écoles peut se réclamer d'écrivains fameux, car en
Italie les idées inspirent et gouvernent; peintres
I. IDEE DU BEAU
et sculpteurs traduisent surtout desidées, en sorte
que les écrivains influent sur la direction de l'art
plus que partout ailleurs.
La première de ces opinions, purement vitaliste,
forme ce que nous appellerions volontiers l'école clas-
sique ; elle a pour elle Dante notamment et presque
tous les théoriciens de l'art. Certes, Dante est trop
italien pour ne passe rattacher de près aux grands
ancêtres romains et troyens; il vénère les anciens,
depuis Homère, pour lui le plus grand des poètes,
jusqu'à Lucain, qui lui paraît le dernier : Virgile,
Horace, Ovide, Cicéron, Aristote, Socrate, Platon,
tous les maîtres d'Athènes, voilà ses pères. Mais,
en même temps, il est profondément chrétien 1 ;
il considère le christianisme comme un bienfait
majeur et un immense progrès, dont on peut pro-
fiter sans renier les grands esprits des âges pré-
cédents. Aussi il maintient les païens indistincte-
ment dans les régions où l'on ne jouit pas de la
vérité pure : Virgile lui-même, à qui il accorde
tant de privilèges, Virgile, « le plus doux des
pères, le soleil qui guérit toute vue troublé*1, la
gloire des Latins, » ne passe pas le seuil du Para-
dis. Inutile d'ajouter que Dante souhaite devenir,
par la Divine Comédie, le Virgile chrétien ; il veut
se servir des clartés nouvelles pour agrandir l'an-
cienne Descente aux Enfers et créer à son tour un
1 V. îiot. Enfer, c. ix.
76 i. idée du i:i:ai
nouvel envers de la vie, plus vrai que l'ancien,
mais dédié à la même Italie, avec les mêmes per-
sonnages du drame : Enée, Pluton, Garon, les Mu-
ses, enfin tout l'attirail de la fiction1. Son œuvreest
donc traditionnelle, et symbolique plutôt que mys-
tique; il a, comme Michel- Ange, conçu une cha-
pelle Sixtine et non Notre-Dame de Paris-; sajoie
est extrême lorsqu'il peut s'attacher aux pas de Vir-
gile : « Mon maître !... c'est à toi, à toi seul, que
je dois le beau style qui m'a fait tant d'honneur". »
Aussi Dante tiendra grandement compte des
formes terrestres de la beauté; il s'attache même
à la terre avec un orgueil souvent âpre, il classe
l'ambition haute parmi les vertus, la renommée
terrestre parmi les biens réels4, l'argent parmi les
sources de la joie "'. Mais sa vive imagination
trouve toujours deux faces aux choses du inonde,
et se repait d'allégorie. Il ne cherche point d'idéal
particulier, il travaille à idéaliser le monde en le
rapprochant de Dieu. Sa Béatrix est une créature
terrestre, ennoblie par la jouissance de la vie su-
■ Enfer, ch. n. ni. iv.
- C'est ce qu'a ilil également en excellents termes M. Gebhardt
[Journal des Débats, 11 septembre 1894), ù propos du beau livre
Dante, où M. Edouard Rod se demande si Dante appartienl ou
non au yen âge. An moyen âge italien, oui.
:; Enfer, eh. t.
* Enfer, ch. xxiv. « Ce nVsl pas sur la plume et sous les cou-
vertures que la renommée vient nous chercher, la renommée,
faute de laquelle se consume la vie. en ne laissant sur terre qu'un
vestige vague, un peu île fumée, un peu d'écume... »
•"■ Enfer, eh. xi.
L [DEE lU BE M 77
prême. [1 dirait volontiers, comme Pope de la mu-
sique, que, « portée sur les noies ondulantes,
l'âme aspire à s'élever au-dessus d'elle-même1 ».
Le reflet du ciel sur la terre, le miroir de la vie,
pour lui, c'est l'amour, l'amour vivant et vivifiant,
qui brille sur le bord d'un cœur pur, comme nous
voyons, le matin, la rosée briller sur la pétale
d'une fleur; le moindre brin d'herbe porte sa
goutte de rosée, chaque goutte de rosée reflète,
comme un diamant, son rayon de soleil ; parmi
ces herbes, les unes plient sous cotte goutte légère
et pourtant la retiennent, d'autres la laissent tom-
ber à terre. Dante reste droit sous cette rosée et
veut en vivre. Virgile lui dit : « Si l'on ne pense
qu'aux choses terrestres, on ne fait qu'épaissir son
esprit. Le monde est comme un immense miroir
d'amour, où se reflète la vie d'en haut. Plus cette
vie se donne, et plus elle reçoit. Elle se donne
d'autant plus qu'elle est reçue avec plus d'ardeur,
en sorte que, n'importe où s'étend l'amour, sa vertu
éternelle croit avec lui. Plus il y a d'àmes qui
s'élèvent jusque là-haut, plus il y a d'amour2. »
Virgile, qui tient ce langage, « n'a pas connu Dieu ».
mais le Moyen Age le considère presque comme
chrétien, de môme que .Michel-Ange n'hésite pas
à placer les sybilles à coté des prophètes.
! Ode for nu/sic, on S. Cecilla's day.
2 Enfer, eh. xv.
78 L'iDÉE DU BEAU
Dès lors, quand il parle de l'art, Dante, tout en
lui attribuant un but moral l, professe une théorie
absolument vitaliste 2. « L'art, dit-il, suit autant
qu'il le peut la nature, comme le disciple suit son
maître, en sorte que, comme il procède de la na-
ture et la nature de Dieu, il est comme le petit-
fils de Dieu. Et si, de ces deux termes, la nature et
Fart, tu remontes à la genèse et la prends dans son
origine, tu verras qu'il faut que le genre humain
assure d'abord la vie, puis cherche à la perfection-
ner. L'usurier, lui, qui a un but différent, méprise
la nature et l'art3... » Si Dante décrit une œuvre
d'art, il en vante avant tout le caractère vital :
« Les morts semblaient morts, et les vivants vi-
vants4... Les yeux chantent... l'encens s'élevait
en une fumée visible que l'on croyait respirer... »
Dans une Annonciation. « l'ange avait une atti-
tude si suave qu'il ne paraissait pas une image
silencieuse. Vraiment il semblait dire : Ave. La
réponse de la Vierge sortait nettement des lèvre»,
et toute son attitude exprimait cette parole : Voici
> Enfer, ch. XII.
2 Dans le système de Dante, la matière corporelle est animée,
a sa vie et son organisation par elle-même : Dieu y ajoute une
âme. L'âme, en se retirant du corps, emporte « le divin et l'hu-
main ». c'est-à-dire ce qui fait la vie. et une l'orme. Certaines
facultés intellectuelles, faute de matière, deviennent muettes;
d'autres subsistent.
3 Enfer, ch. xi.
» Enfer, ch. xn. C'est le mot de Virgile : « Vivos ducent ex
marmore vultus.
L IDEE DU BEAI 79
la servante du Seigneur '... » Ne dirait-on pas
un bas-relief de Benedetto da Maïano ?
Ce grand chantre de l'amour blâme fort l'école
voluptueuse 2, il inflige un supplice aux épicu-
riens qui ne croient qu'à la vie du corps3. Il n'aime
point les romans et les nouvelles. D'où vint, selon
lui. la chute de Françoise de Rimini ? « Nous
lisions un jour, par passe-temps, comment l'amour
vint à Lancelot. Nous étions seuls, et sans la
moindre méfiance. Cette lecture lit, à plusieurs
reprises, briller nos yeux et pâlir notre visage.
Mais il y eut un passage qui nous lit succomber.
Quand nous lûmes que les lèvres désirées avaient
reçu le baiser de cet amant, celui-ci (oh! il ne sera
jamais séparé de moi !) me baisa tout tremblant
sur la bouche. Ce jour-là, nous ne lûmes pas da-
vantage 4... »
L'amour ardent et platonique du Phèdre de Pla-
ton est l'amour de Dante 5. Le vitalisme, à la fois
chrétien et traditionnel, qui imprègne son œuvre,
alimentera l'art florentin. Au xve siècle, Alberti,
quoiqu'il appartienne à la « Renaissance féconde
1 Enfer, eh. x.
2 Les peines de Dante en Purgatoire sont peu corporelles:
on souffre d'un mal moral: tout le monde est Mécontent (les
gourmands de jeûner, etc.\
3 Enfer, eh. x.
1 Enfer, eh. m (traduction Durand Fardel, p. 18 .
5J.-A. Symonds, Dante, son temps, son œuvre, traduction Au
gis, 1891 ; p. l'il.
80 L IDÉE DU BEAU
et païenne ' ». s'en réclame au plus haut degré ;
comme Dante, il prêche l'idée et L'allégorie "-'.
L'artiste, selon lui. doit toucher à la fois les
veux et L'esprit, et, pour y arriver, il lui faudra
fréquenter les hommes de pensée, poètes ou
orateurs '■'>. L'hahileté du peintre ne consiste pas à
multiplier, avec une adresse technique, les cou-
ieurs. mais à les juxtaposer hardiment pour donner
du relief et de la lumière 4. Alberti, enfin, n'es-
time pas seulement que l'art consiste à traduire
la vie de chaque objet animé, il veut encore qu'on
prête une vie propre aux choses inanimées, qu'une
crinière. *\en cheveux, des vêtements... aient Leur
vie h (on dirait aujourd'hui : leur force dynamique;,
et il appelle excellemment le portrait « une vie
prolongée par la peinture'1)'. Gennino Gennini in-
siste sur cette idée extrême, que le peintre crée la
vie et peut la donner à des objets de pure imagina-
tion, par exemple à un centaure".
Léonard de Vinci et Michel-Ange, avec des tem-
péraments différents, émettent une doctrine sem-
blable. Michel-Ange, qui admirait fort la Divine
Comédie et l'avait illustrée de dessins malheureu-
sement perdus, modelait d'abord, à ce que dit
Cl. Popelin, prologue desa traduction d' Alberti, De lastatue
<■! de la peinture, p. 9.
-' P. 176. — :'> P. 17 ï. — « P. 164.— » P. 162-163. — <; P.
132.
' Traduction Mottez. Paris, 1858; p. 30.
I. IDÉE DU BEAU Si
Vasari, en suivant sa pensée, ci corrigeai! ensuite
sa maquette d'après la nature. Pour Léonard, c'est
l'habile et douce distribution de la lumière qui
conduit le plus sûrement au sentiment de la vie.
Léonard, comme Lomazzo1, ne voit rien de plus
dangereux que l'imitation d'autrui ; il veut que
l'artiste, « fils delà nature, » suive la variété de la
vie dans ses manifestations, tout en profitant des
enseignements de l'expérience2. Il se récrie contre
la théorie de l'idéal spécial : si, dit-il, les beaux
hommes ou les belles femmes revenaient tous sur
la terre, leur grand nombre l'encombrerait. Raphaël,
enfin, a rendu hommage aux mêmes idées, en
plaçant, à droite, dans la Dispute du Saint Sacre-
ment, Dante et Savonarole : son école d'Athènes
est celle de Dante, son délicieux Parnasse est le
Parnasse invoqué par Dante à la fin du Purgatoire
et n'a pas pour couronnement, comme celui de
Mantegna, une femme nue. Pourtant Raphaël veut
concilier les diverses doctrines; il place Roccace et
Pétrarque en bas, causant avec la célèbre Imperia,
et Dante en haut. Autour de Raphaël se répandit
l'idée d'un type beau en soi, idée qui tua en plein
triomphe son école; à partir de ce moment, on
chercha une beauté convenue et enseignée, on ne
1 Trattato délia pittura, Milan, 158i, et Délia forma délie Muse,
Milan, 1391.
- Traité de la peinture. Son épilaphe porte : « Sectator vête
rinii, feci quid potui. »
C
82 L IDÉE DU BEAU
se préoccupa plus de fouiller l'âme humaine. On
ne travailla plus assez, et l'on apprit trop.
Enfin, la grande théorie que nous venons d'expo-
ser en quelques traits s'applique à tous les arts,
même à l'architecture. Averulino a indiqué, dans un
traité resté malheureusement inédit 1, ses curieux
principes sur la manière de donner la vie à l'en-
semble d'une ville et à chacun de ses monuments
en particulier. Il conseille d'établir une hiérarchie
dans les monuments : l'église d'abord, sur la place
principale et avec le plus grand développement.
puis la demeure du prince. Chaque monument, par
sa forme, par son exécution, représentera une idée
vivante, tout en se rapprochant de la nature. Ainsi,
un hôpital doit être bâti en forme de croix, et
l'auteur lui-même en a donné l'exemple par le
merveilleux Hôpital-Majeur dont il a doté la ville
de Milan.
D'un autre coté, ces idées d'esthétique sont vio-
lemment battues en brèche par une conception
artistique qui se développe à partir du xive siècle,
et qui finira par prévaloir. Nous avons dit que le
beau était la vie, produisant la vie par l'amour. Ici
on s'arrête au dernier terme : le beau est l'amour.
Certaines jouissances que l'école vita liste adopte
pleinement, mais qu'elle place au dernier rang,
vont passer au premier. L'amour devenant le but
1 Mss. de Milan, de Rome el de Florence.
L IDÉE DU BEAU 83
et l'idéal, il ne s'agira plus d'intellectualité, de pro-
fondeur ou de chaleur d'expression, mais d'un
simple plaisir sensible, auquel les formes servent
de but et non plus d'instrument; plaisir d'épicuriens,
dédié aux riches, aux heureux, aux amateurs de
jouissance et de luxe, à tous ceux qui disaient du
temps d'Isaïe : « Ne pensons qu'à boire et à manger,
puisque nous mourrons demain. »
Certes, nous mourrons demain, et il est sage de
boire et de manger en attendant; mais un pro-
gramme aussi étroit ne soutient pas fortement l'art
et autorise de descendre de la volupté au vice.
Cette école a pour grand-prêtre Boccace, et pour
tenants toute la lignée des conteurs plus ou moins
licencieux qui en procèdent : Pétrarque aussi, qu'on
ne saurait leur comparer, qui blâmait l'existence
de son ami Boccace et qui cependant contribua
autant que lui au mouvement et en fut le second
coryphée1, par sa diction exquise, par sa langueur,
par son sens de Y art pour l'art, où des passions
vulgaires trouvèrent l'ennoblissement extérieur
qu'elles cherchaient3. Elle eut pour apôtres, non
point des artistes, mais les princes et les courti-
sans1: Pétrarque ne cache pas son dédain pour les
1 Sur l'extrême influence de Pétrarque au \v siècle, Y '. M. le
duc de Rivoli, Gazette des Beaux-Arts, 1887, p. 311.
'■ Symonds, ouvr. cité, p. .'S02.
3 V. Joannis Sabadini de arientis, Bononiensis, ad illustrissimum
etinclytum Herculem eslensem Ferrarieducem... Face! iarum pore-
84 L IDÉE DU BEAU
artistes de son temps, gens de peu, chrétiens et
vitalistes. Au xve siècle, elle rogne en maîtresse
dans les cours, au point que des romans ou des
nièces qui nous étonneraisnt trouvent un point
d'appui au Vatican même, grâce à Alexandre VI,
à Jules II ' ou à Léon X-', lesquels s'en amusent au
nom de l'art.
Un poète ignoble et bizarre, une sorte de bohème,
qui mourut dans la misère malgré la protection de
Sixte IV et de tous les potentats d'Italie, Pacifico
Massimi, nous donne à ce sujet des détails vraiment
édifiants. En tête de son livre VHecatalegium, il
écrit : « Lecteur, situ es sage, ne lis pas ceci, » et
il a raison. A la fin du premier chant, il définit
ainsi ses principes : « Je n'ai pour la chasteté nul
respect, il y a longtemps que j'ai rejeté derrière
moi toute pudeur. » Eh bien, ce personnage était
tœnarum opus (impr.à Bologne, par II. de Colonia, 30 avril L483),
recueil de nouvelles très licencieuses, composées aux bains de
la Porretta, en Bolonais, par Giov. Sabadino degli Arienti, pour
Andréa Bentivoglio dont il étail secrétaire.
' V.Çalisto e Melibea (tragicocomediadi), traduite d'espagnol en
italien. Rome, Eust. Silber, 29 janvier 1506, in-4 de US p.; pièce
attribuée à Jean de Mena ou à Rodrigo Cola. Louis de Vives la
déclarait en Espagne un des ouvrages les plus dangereux pour
les femmes. Or, celle traduction italienne est faite par un « faiiii-
liare délia santita di nostro signor Julio papa secundo».
2 En Italie, des représentations théâtrales d'une grande liberté
étaient patronnées souvent par des princes de l'Église. Léon X
était passionné pour le théâtre. Devant lui eurent lieu les pre-
mières représentations des Suppositi de l'Arioste (pièce assez sca-
breuse) et delà Rosmuncla de Ruccellai (iola). V. Muntz, Italie,
âge d'or, 56.
L IDÉE DU BEAI 85
précepteur dans de grandes familles et chargé
d'élever des jeunes filles. Il raconte que lui-même
fut corrompu par sou professeur. Il s'excuse en
disant qu'on laisse moisir les bons livres qu'il a
écrits et que ses salelés seules trouvent des cha-
lands. Il les dédie d'ailleurs au célèbre François
Soderini, évèque de Volterra, plus tard ambassa-
deur et cardinal. Sa thèse est que l'amour naît du
luxe et s'entretient par les biens de la fortune: ce
qu'il nomme l'amour est exactement la bestialité.
La théorie dont nous parlons se propage en fait,
par l'éducation, par les mœurs, par les habitudes
courantes; elle se répand aussi par l'influence de
quantité de lettrés (notamment du célèbre Arétin),
qui parlent un langage d'une liberté inouïe, bien
qu'avec un tour ordinairement spirituel et artis-
tique. D'après M. Taine, c'est un phénomène
presque fatal dans l'existence des sociétés; à un
certain âge, après la maturité, elles tombent dans
raffinement et la jouissance matérielle. Nous ne
pouvons pas ici reproduire les dires d'Arétin; nous
nous bornerons à choisir un livre de la fin du
xve siècle, fameux par sa beauté artistique, le So?ige
de Poli philo, de frère Colonna, qui traduit les idées
en cours sous leur forme la plus relevée.
D'après Poliphile, fart cherche à imiter la
nature, mais bien inutilement; il produira un feu
follet, une flamme de punch, tandis que la nature
atteint l'idéal.
30 I- IDÉE DU BEAU
Notre existence doit avoir pour but de nous
arranger ici-bas un paradis terrestre. L'école dan-
tesque négligeait un peu, comme secondaires, les
accessoires et le cadre de la figure humaine; un
paysage la préoccupait médiocrement, bien que
sos principes dussent le glorifier, et que François
d'Assise notamment eût singulièrement vivifié la
nature. L'école de Boccace s'occupe moins du vi-
sage, pour lequel elle acceptera volontiers un
idéal de convention, mais elle attache une extrême
importance aux corps et à l'appareil environnant.
Klle comprend et indique avec un raffinement ex-
traordinaire combien la beauté du cadre importe à
l'amour et tout ce que la poésie de l'air, du pay-
sage, ce que l'indicible puissance de la musique
ajoutent à l'enivrement voluptueux: par le fait de
son objectif, elle subordonne, elle ramène tout au
corps humain ', spécialement à la femme, pré-
sentée non comme exemplaire de vie, mais comme
source de volupté; elle a pour les nudités un
culte étonnant, elle n'accorde pas au paysage la vie
propre que l'école vitaliste pouf seule lui donner;
elle n'apprécie les eaux, les fontaines fraîches et
limpides que comme théâtre des ébats incendiaires
de l'amour, un paysage que si des nymphes, nues
ou à demi vêtues de soie fine et ondoyante, l'ani-
1 Rien n'esl beau • prœter hominem >. dit Nifo, dans son
Iraité De pulchro (CXXXYII), dédié à Jeanne d'Aragon et publié
avec une préface de Pompeo Colonna.
L IDÉE DU REAl" S7
ment. Tout aboutit au paganisme ot à l'amour
charnel, à l'amour pour lui-même. On ue craint
pas d'ajouter quelques recettes pour doubler
la félicité... Bref, Poliphile, avant tout, veut la
femme aux formes voluptueuses; et dès qu'il faut
la chanter, il s'exalte! Le vêtement, à son ;ivi>,
ne doit pas vêtir, mais parer, soutenir la beauté,
la trahir doucement par sa transparence ou au-
trement... Et l'or, les perles, les bijoux de toute
sorte se mêleront à la soie, à la gaze. En décri-
vant une brillante toilette, il s'écrie : « Quelle
perfection, quelle beauté, quel éclat, quelle superbe
ornementation, quel travail extraordinaire! Avec
quel soin subtil l'esprit avait trouvé le moyen de
rendre doux aux spectateurs un plaisir qui les
incendiait, une tentation voluptueuse qui les fai-
sait mourir1 ! »
La contemplation de la femme belle doit, selon
lui. rendre « insensé », et il cherchera les pré-
ceptes propres à produire ce résultat. Il deman-
dera un front, non plus bombé et chargé de pensées
comme chez les artistes de l'école dantesque, mais
haut et plat, illuminé de lils d'or pareils à des
pampres charmants, encadré d'une opulente che-
velure blonde ; une main blanche comme du lait,
bien que son satin poli laisse transparaître, par
des carnations précieuses, le mouvement du sanir;
1 II. 198, éd. Popelin.
88 l'idée du beau
de joli> petits pieds, fortement serrés dans une
chaussure vermeille, bleue et dorée, dont les lacets
accentuent la cambrure. « Mon regard lascif re-
venait au col élancé, entouré d'un chapelet de
perles orientales, » et de là ce regard descend,
sans ambages, et admire tout ce que le vêtement
trahit de ce que l'auteur nomme pittoresquement
« la sépulture de son àme »... Des parfums sont
disséminés dans tout ce beau corps, et son baiser
est embaumé ' ... Ou bien une brise fraîche et
« lascive » 'c'est toujours le mot) se joue avec les
grâces des jeunes filles... La musique sert à enve-
lopper la beauté d'une atmosphère délicieuse,
enivrante. Sur un rythme cadencé, avec un mètre
mélodieux, avec toute la suavité de:- voix de
femmes, s'élève un hymne perpétuel à Cupidon ;
(( on chante les bienfaits et les qualités de l'Amour,
les facétieux larcins du grand Jupiter, les plaisirs
brûlants de la mer d'Eros - »... Tout à l'entour
s'étend une nature vraiment civilisée, c'est-à-dire
factice, peignée, arrangée en vue d'un but unique:
des arbres taillés, des arceaux de verdure, de-
massifs géométriques, des balustrades, des gra-
dins, des fontaines, des vases, de beaux fruits, du
marbre et des roses et mille fleurs odorantes : le
ciel est serein, l'air doux et salubre, la brise pure,
la verdure profonde, le gazon tendre: les oiseaux
chantent de toutes parts ; on aperçoit dans le
' II. 30. Nous abrégeons ces descriptions. — '-' 11, 8o.
I. IDÉE DU BEAI'
lointain un fleuve qui s'écoule mollemenl parmi
les collines >. Le temps passe inaperçu, sans rien
toucher, sans rien ternir •'-'. l'oint de roches
abruptes, ni de tempêtes, ni de forêts solenni lies
et sauvages : toujours un cadre doux, profond et
exquis, des arbres discrets, des parfums délicats,
des sièges voluptueux, bref un luxe pénétrant
d'ameublement naturel : car il faut qu'une lan-
gueur parfaite envahisse l'être par tous les sens,
et lui ôte le sentiment de la vie active et féconde,
pour ne lui laisser que la jouissance de se sentir
vivre. Telle est la nature depuis Boccace3.
Poliphile est un chaste. D'autres poussent leurs
peintures à un point où on ne peut guère les suivre ;
il ne s'agit plus de l'aristocratie des voluptés,
mais simplement du vice courant. Leur sut ces
vient de ce qu'ils correspondent à un état social
bien connu. De cet état de mœurs, nous ne cite-
rons qu'un seul témoignage, et un témoignage
très modéré, le petit code de conduite mondaine
que va donner, dans le dialogue Ra/fae/la,
Alexandre Piccolomini, plus tard coadjuteurde l'ar-
chevêque de Sienne.
C'est comme un bréviaire de bonne coquet-
terie bourgeoise et courante 4. Les premiers
1 II, 30, 133; I, 26, 91, 103, etc. — - I, 293.
3 Décaméron, '■> journée.
4 1538. Nous citons la traduction donnée par M. Alcide Bonneau.
Paris, Liseux, 188 i.
90 1- IDÉE DE BEAI"
préceptes -appliquent à l'arsenal compliqué
de la toilette, cosmétiques, onguents et autres >.
Ensuite, l'auteur convient qu'il faut admirer
les saints, que rien ne vaut les jeûnes et les ma-
cérations, mais que très peu de personnes sont
capables d'une telle perfection, et qu'il vaut
mieux, pour éviter « pire scandale », faire la part,
la lionne part de la jeunesse2. Une belle femme,
pour qui, à trente-deux ans (nous sommes dans le
Midi), sonnera l'âge de la retraite 3, ne peut pas,
jusque-là, « filer sa quenouille'1 ». Qu'elle s'amuse,
qu'elle aille dans le monde5! Qu'elle consente à
ces péchés qui s'effacent avec un peu d'eau bé-
nite6! La science de la femme consistera à tirer
adroitement parti de ses avantages, sans recherche
apparente, et avec une fleur de modestie qui en
double la saveur 7. Son art le plus exquis est celui
di rougir à point8. Après avoir bien reconnu ce
qui lui sied, elle harmonisera les couleurs de ses
robes à son teint, ou bien elle arborera des couleurs
personnelles °, et toujours avec un certain cachet
à elle, pas banal, pas esclave de la mode. On tire
parti de jolies mains en ôtant et en remettant ses
gant-, à table, au jeu...; d'un beau liras, au jeu
encore, ou bien au lit, en s'y laissant surprendre...
1 ('.(. '■(■ que ilil également m ce sujet Ccnnino Cennini 'tra-
rin Mottez. 1858, p. 1 '<■'< .
2 j>. i:;;;. _3 |>. 139. _ 1 p. 249. — ■"■ P. 149. — 6 P. il. -
7 P. i;iu. — s p. L27. — •■' P. 71.
l'idée du beau 91
Une belle jambe s'utilise habilement à la chasse, à
la pêche, à cheval, et en général à la campagne.
Pour la beauté du buste, cette beauté capitale ! on
s'appliquera à laisser comprendre la pureté du
dessin et l'absence d'artifices. L'auteur suggère
même divers expédients plus héroïques, que nous
nous bornerons à indiquer : recevoir des amis le
matin avec un certain négligé; l'hiver, jouer aux
boules de neige; l'été, se plonger souvent le visage
dans une eau fraîche, de manière à se trouver
obligée de faire malgré soi. et très vertueusement,
sa toilette. Mais dans le cas. plus complexe, où la
beauté ressort d'un ensemble parfait de formes
admirablement modelées, alors... l'auteur n'hésite
pas à conseiller l'hydrothérapie à une heure où
les indiscrets puissent trouver leur compte...
et il parait qu'en fait celte recette n'est pas dé-
daignée ' .
Telle est la ligne de conduite qui lui semble
convenir aux femmes sages, à celles qui com-
prennent la nécessité d'assurer par avance la dignité
de l'âge mûr. Au reste. Piccolomini ne proscrit pas
l'amour : il le prêche. Sans l'amour, fêtes, bals,
jeux, réunions, vertu, beauté, ne sont qu' « une
1 V. Charles Éphrussi, Les Bains </<■ femmes d'Albert Durer
(notammenl un dessin à la plume, représentait un bain de
femmes, entièrement nues, qui sont servies par des hommes). Le
sonnet cxxix île Pétrarque constate que la chaste Laure, elle-
même, ne craignait pas île se baigner dans le Rhône sans aucun
vêtemenl (édition Philibert le Due. p. 280. 281).
92 L IDÉE DU BEAU
chambre sans feu ou une messe sans Pater » :
seul, l'amour pare l'existence et vivifie les choses
les plus insipides ' ; mais il s'agit ici d'un amour
pratique, discret, secret 2. La femme sage ne se
répand pas à droite et à gauche : elle se réserve,
elle se défend, elle sait attendre 3, elle choisit à
loisir l'objet de sa tendresse, qui sera un homme
d'esprit, bien élevé, lettré, distingué, suffisamment
jeune, pas trop jeune 4...
Arrêtons-nous à ce point de notre longue di-
gression.
Nous venons d'essayer de dégager les principes
qui régissaient le culte tout-puissant du beau, et
d'indiquer le choc des deux grandes écoles qui
se partageaient l'Italie, l'une se réclamant de la
vie, l'autre de l'amour. Or, à partir de Louis XI,
qui était fort italien d'éducation et de goûts, un
sensible courant d'inlluences italiennes se dessine
en France5 : des idées, — plutôt que des artistes,
— passent les monts. Elles prennent racine çà et
là6. Mais à qui fait-on un accueil si empressé?
Est-ce à hante ou à Boccace? La réponse nous
paraît acquise par l'état d'àme de Louise de Sa-
voie, et par le caractère de la littérature nouvelle
î i>. 179. — 2 P. 199. — 3 P. 221. — 4 P. 20S et suiv.
•'■ Cf. Le Temple de bonne renommée (1517). Les Cent nouvelles
nouvelles s.. ut un monumenl de cette influence.
,; Courajod, /-'/ Part île l'Art italien dans quelques monuments
de lu seulpl itrc de la première Renaissance française, Paris, 188 5, 8°.
L IDÉE 1)1' BEAU 93
qui prévaut avec Octovien de Saint-Gelais. Octo-
vien prendra à Dante, si l'on veut, le côté ingé-
nieux etquintessenciéde sou poème, l'imagination
classique d'une descente aux Enfers, commode à
utiliser sous diverses formes ; plus tard, Jean
Bouchet y recourra encore. Sauf ce vieux cliché,
on ne lui emprunte rien. Le nom même de Dante
semble oublié : l'esprit de Boccace imprègne tout.
Aux Champs-Elysées, Octovieu de Saint-Gelais ne
choisit pour guide vers le Paradis ni une Béat ri x
ni une Eurydice, il suit « Sensualité ». Son inspi-
ration est celle des disciples de Boccace. Sa pro-
tectrice, Louise de Savoie, a des allures tellement
italiennes, que nous avons pu en chercher le résumé
dans YApologia Millier um du cardinal Pompeo
Colonna. C'était le beau temps de l'Italie, et rien
de plus naturel que de chercher par là ses mo-
dèles. Mais, au lieu d'y prendre la grande doc-
trine de laquelle relevaient plus ou moins les
artistes, les cours, grandes ou petites, qui don-
naient le ton, s'apparentèrent, par une affinité
naturelle, à la doctrine des cours ', qui était con-
traire, en sorte que, sous le couvert de l'aii et de
l'esprit, on importa souvent îles goûts particuliers.
Louise de Savoie s'habitua vite à ne pas respirer
d'autre air ; lorsqu'elle devint veuve et maîtresse
d'elle-même, le succès de l'école de Boccace s'af-
1 Le cas des nobles hommes de Boccace avail été traduit en
1409, pour le duc de Berry, par Laurent de Preinierfait.
94 L IDÉE DU BEAU
firmail brusquement et triomphalement à la cour
de Charles VIII, à laquelle elle tenait de si près.
Octovien de Saint-Gelais, le phénix de Cognac et
d'Amboise, put servir de trait d'union : en tout cas,
il s'établit entre les deux cours une liaison d'idées
et d'allures, qui devait laisser des traces ineffa-
çables : Charles VIII commence François Ier; leurs
ressemblances sautent aux yeux, et François Ier ne
chercha jamais à les dissimuler; il rangeait « ce
petit roy Charles parmi les plus grands roys de
France l »; c'était lui plaire délicatement que
d'évoquer les souvenirs de Charles VIII2.
Avant même l'expédition d'Italie, la cour de
Charles VIII était en proie à une exaltation qui
la préparait aux impressions les plus irréflé-
chies. Les romans chevaleresques tournaient les
têtes : l'idée de ressemblera Charlemagne otait au
prince, que Saint-Gelais appelait « un Salomon »,
toute espèce de bon sens. La Légende dorée, im-
primée à cette époque par Vérard, nous montre,
sur son frontispice. Charles VIII dans les deux,
parmi la cour céleste, présenté à Dieu par Charle-
magne, tandis que la reine, en prières, avec ses
femmes, sur notre simple globe, contemple,
éblouie. Le pendant, ou plutôt la suite, de ces idées
apparaîtra, un jour, dans la fresque du Vatican
i Brantôme. II, 319.
2 Fr. 2286 (épître posthume de Charles VIII .
I. IDÉE DE BE u 95
qui représente Léon X. sous les traits de Léon III.
couronnant François Ier sous les traits de Char-
lemagne. (Test celle idée de Charlemagne, ou de
mégalomanie, qui mène Charles VIII en Italie,
pour conquérir le monde '.
La cour de Charles VIII était des plus gaies ; on
dépensait sans compter, quitte à solder les four-
nisseurs en menaces ou à coups de bâton '•' : on
allait de tournoi en tournoi, d'amours en amours,
on ne pensait qu'à rire et à s'amuser. Naples parut
un enchantement, un « paradis terrien » ; la seule
difficulté fut de s'en arracher. A Fornoue, le roi
perdit un trophée tout particulier : un album, où
son peintre avait dessiné en costumes légers une
collection de femmes des villes de la route; les
mœurs ne se prêtaient que trop à ces satisfactions,
dont un vainqueur, jeune, voluptueux et peu in>-
truit, rapportait des souvenirs évidemment plus
enivrants que didactiques. Cependant le roi Charles
fit venir en France nombre d'artistes italiens, et
les beaux travaux de M. Eugène Muntz montrent
ci un nient l'influence italienne régna désormais.
La littérature tint aussi une bonne place; on collec-
tionnait les pièces joyeuses et libertines. Vérard
avait imprimé pour la reine une traduction de
1 Sanudo.
2 JJ. 233, si. Nombre de pièces témoignent de ces faits.
V. aussi KK. 902, XXII, la poursuite d'un cordonnier contre
Oudin de Pisseleu, seigneur de Candé.
96 !. IDEE DU BEAU
Boccace ; Guillaume Tardif traduisit au roi les
Facéties de Pogge, eu élaguant seulement les
histoires relatives au clergé. Naturellement, la
chronique galante ne devait pas chômer. ( >n s'égaya
fort d'une mésaventure que Y Heptaméron a jugée
digne de figurer dans sa collection. Il s'agit d'une
comtesse, née à l'étranger, qui, non contente de la
faveur du roi, sut plaire à trois gentilshommes,
puis encore à quelques autres, mais sous la foi de
serments si solennels que, pendant longtemps,
chacun se crut le seul favorisé. Un beau jour, des
propos après boire mirent sur la trace... Nous
pensons pouvoir nommer l'héroïne, encore incon-
nue, de cette plaisanterie jugée si délectable : c'est
une italienne, Claire Gonzague, comtesse de Mont-
pensier, la mère du connétable de Bourbon : une
désordonnée, une déséquilibrée.
Contre l'afflux de l'école voluptueuse, le dernier
héritier de Dante. Savonarole, ('devait sa voix puis-
sante. Il soutenait la lutte épique que Ton sait, une
lutte à la Michel- Ange, vraiment grande comme son
objet. De même que Dante, Savonarole ne proscrit
point le goût de l'antique; platonicien dans ses
allures, il invoque Socrate, il réclame, il célèbre la
beauté; à ses yeux, la Vierge était très belle, mais
d'une beauté qui n'excita jamais la concupiscence; le
Christ était la beauté même. Loin de dédaigner la
nature, Savonarole la propose à l'étude et à l'imita-
tion : l'artiste, certainement, ne pourra pas l'égaler
L IDÉE DU BEAU (J7
puisqu'il ne dispose pas de la vie, niais, du moins,
il n'oubliera passa mission, qui est de traduire la
vie, c'est-à-dire L'expression de rame, (loin me la
vie est belle par elle-même, plus elle se spiritua-
lise, plus elle s'épure, plus son expression approche
du beau : « Des yeux levés au ciel sont toujours
beaux, » comme écrivait Joubert. Et ainsi Savona-
role professe qu'à mesure qu'elle porte l'empreinte
de la grâce divine, l'âme s'élève et se rapproche
de la beauté suprême. L'art n'a pas pour but de
flatter les sens; la jouissance des sens n'est qu'une
tromperie, dont on se lasse, et qui ne donne point
la paix : le mot désenchanté de Louise de Savoie
retentit dans la chaire de Florence. Au lieu de
troubler le cœur, l'art l'élèvera donc ; il dotera
chaque maison d'un crucifix. Les femmes, les en-
fants lui devront de trouver, sur les murs des
églises, une sorte de grand livre, toujours ouvert,
où chacun, lettré ou non, peut lire et puiser de
nobles passions. Le peintre, dit encore Savonarole,
est comme l'amour : il représente et transfigure, il
captive l'âme, l'enlève et lui fait mépriser les ri-
chesses, les honneurs et les biens périssables l.
Il y a là, dans ces paroles que notre bref résumé
décolore, des élans ardents, admirables... Ils con-
duisirent le prédicateur au bûcher, en 1498, et
1 Nous résumons cette théorie d'après les paroles recueillies
par M. Gruyer dans sou bel ouvrage : Les illustrations des écrits
ih' Savonai'ole.
98 L IDEE DL lîEAU
cette catastrophe, qui est certainement le plus
grand événement de la Renaissance, frappa au cœui
la pléiade d'artistes que la parole du prieur de
Saint-Marc soutenait, nourrissait, enthousiasmait.
Désormais, l'art des princes, l'art des cours
triomphe, en Italie tomme en France. Lorsque
Baithazar Castiglione va rédiger son code des cour-
tisans, il vantera Boccace, Pétrarque et autres
charmeurs, il oubliera Dante qui est un disparu.
Pétrarque règne ', Pétrarque qui, comme on sait,
affecte d'ignorer Dante-. L'art représente l'amour.
Et, bientôt, selon la prédiction de Savonarole,
on constatera son insuffisance évidente à amuser
sérieusement les sens. Aux actifs, aux jeunes.
aux affirmatifs, succéderont très vite les délicats,
les blasés, les sceptiques, les négatifs, les pe>si-
mistes. Ceux-ci insinueront, comme Erasme dans
V Éloge delà folie3, que le beau n'existe point, que
sa recherche est chimère pure; qu'on appelle art
un trompc-l'œil,une illusion essentiellement rela-
tive, une plaisanterie ; que la femme la plus laide, la
plus affreuse, paraîtra, quelquefois, belleàson mari,
et que, dans ce moment, elle est véritablement belle
pour lui ; qu'il n'y a pas de différence entre des
perles fausses et des perles vraies, si on les croit
1 Y. le forl curieux mémoire de M. Arturo Graf, Attraverso il
Cinquecenlo, Torino, 1888, p. 1 el suiv.
2 « Peut-être que Florence aurail eu un génie... » sonnet
cxxxm, édition Phil. le Duc, p. 288-289).
•'• Ch. xi.v.
l idée du beau OD
vraies et si elles satisfoni comme telles ; que le
pauvre, dans son admiration pour imbarbouill
vaut le riche convaincu de la beauté d'un chef-
d'œuvre qu'il a acheté fort cher.
L'universalité a encore trop de vigueur, trop de
passion, pour s'accommoder de ces réflexions mi-
neuses; si lepétrarchisme artistique ne satisfait pas
entièrement, il repaît; niais son danger, que, de
nos jours. John Ruskin a mis en évidence avec une
haine passionnée1, c'est que les règles de la science,
les procédés pourront étouffer la foi, la personna-
lité et l'effort individuel ; ce sera, an lien d'adopter
les Anciens, de se laisser adopter par eux; de créer,
avec la sensualité superficielle, avec une vaniteuse
ostentationde scienceet d'habileté, un ait d'apparat,
d'étiquette, de parti pris, qui rechercherai! les
belles formes sans aucune autre signification. La
vanité, la pompe deviendront, avec la jouissance
matérielle, le but d'un certain art épicurien, et
l'épicuréismc enseignera, pour vraie réalité, les
monumentales ripailles. la sublimité des olumacs
gargantuesques.
Tel est le caractère de la grande lutte qui se pour-
suivait dans les esprits, et dont l'histoire que nous
avons entrepris de raconter continuera à nous
apporter les échos. Il fallait jeter un coup d'oeil
d'ensemble sur le champ de bataille, pour appré-
cier la portée des duels particuliers.
1 V. John Ruskin. Les Sept fin; ■ l'Architecture.
IV
LOUIS XII ET L'INSTALLATION D'AMBOISE
1498-1499]
A peine sur le trône de Savoie, le père de Louise
mourut à Moulins, chez son beau-frère, le duc de
Bourbon. Nous avons le compte délaillé des
obsèques princières qui lui furent faites le 19 no-
vembre 1197, au point de connaître le nombre des
clous et des épingles. L'église, tendue de noir et
ornée par le peintre Etienne Linain de cinquante
écussons, flamboyait ; on y célébra deux cents
messes. Les ducs d'Orléans et de Bourbon, en
longues robes à queue portée par un chambellan,
conduisirent solennellement le deuil, suivis des
plus grands seigneurs. Ni Louise de Savoie ni ses
enfants n'y parurent '.
i Fr. 11190. i'" 27.
LOUIS Xll ET L'INSTALLATION d'aMBOISE 101
Quelques mois après, Charles VIII succombait en
quelques heures à une congestion. Cette brusque
mort toucha bien plus que la première la cour de
Cognac, dont elle allait bouleverser l'existence.
Avec Louis XII, ou, si on préfère, avec le car-
dinal d'Amboise, surgissaient tout à coup des idées
politiques, sociales et esthétiques diamétralement
opposées à celles de Charles VIII. La masse du pays
se soucia assez peu du changement, bien qu'elle
connût mal et défavorablement le nouveau roi ;
mais les courtisans, tous plus ou moins compromis
dans une direction contraire, éprouvèrent une vive
émotion. Il germait d'étranges idées, on parlait
tout bas de déchéance, d'une nouvelle régence
d'Anne de France, avec le jeune comte d'Angou-
lème.
La conduite très douce, très libérale, du nou-
veau maître éteignit vite tous ces feux de paille ;
mais l'éclair avait passé. La vision d'un fils
« César », d'une mère de roi, avait illuminé les
profondeurs du cœur de Louise. Nous en avons la
preuve dans son Journal, car sa conduite n'en
laisse rien paraître. Au reste, la vision pouvait
n'être pas une chimère. Le nouveau roi n'avait pas
d'enfants ; à raison de son mariage avec Jeanne de
France 1. il allait évidemment demander le divorce,
l'obtenir probablement, ensuite épouser la veuve
1 V. notre livre Jeanne de France.
102 LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE
de Charles \ III ' ; mais encore fallait-il du temps2:
hien des obstacles pouvaienl surgir; Louis XII, usé
avant l'âge, se trouvait dans un état de santé in-
quiétant '■'• ; arriverait-il seulement jusqu'à l'époque
du mariage? et. s'il y réussissait, aurait-il des fils,
et, s'il en avait, les garderait-il ? Les deux fils de
Charles VIII gisaient dans un caveau de la cathédrale
de Tours... On entrait en plein inconnu, et Louise
se souvenait de la prédiction de François de Paule;
à partir de ce jour, elle vécut aux aguets. Cet
état fiévreux, une sourde rivalité contre Anne de
Bretagne, une complète opposition d'idées et de
goûts avec le nouveau monde officiel, tout présa-
geait pour l'avenir une situation assez tendue.
Dépêche de l'ambassadeur vénitien. Archives de Venise, Se-
creto 37.
2 \ ce peint qu'on parla d'un mariage avec Marguerite d'Au-
triche Bergenroth, Calencîars..., p. 161, dép. de l'ambassade
d'Espagne à Londres. 18 juillet 1498).
'•■ A. de la Vigne. Voici, à ce sujet, une curieuse lettre d'Anne
de Bretagne : < Monsieur le trésorier, je receu hier a Marcoussys
voz lettres, par lesquelles vous dictes que le Roy se trouve mieulx
qu'il ne faisoit à Beauvoys. M" Salmon le m'a pareillement escript,
dont je loue Dieu e1 le prie qu'il luy veille maintenir. J'ay veu aussi
li druide des lettres ipie M. de l'iennes et grant maistre escrip-
oienl audit seigneur, lesquelz on1 tous bon espoir de l'aire ung
: service audit seigneur, mais que sa force soyl assemblée; je
prie a Dieu qu'il leur en doint la grâce. Je suis bien aise de quoy
: seigneur a trouvé les prunes bonnes et l'ordre que avez donné
pour en avoir de Paris. 11 en a eu aussy de Bloys. Continuez
toujours a me fere savoir île ce qui sourviendra. Et a Dieu, mon-
sieur le trésorier. Escript a Estampes, le sim" jourd'aoust. Anne.
Monsieur le trésorier, j'ay entendu qu'il y a quelque cappitaine
qi i a voullu mutiner l'armée du Roy. Je vous prye, escrivez moy
ce qui en est. » Ttssart [fr. 2928, f° 18, orig.).
LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE 103
Ajoutons qu'Anne de France, trop intelligente pour
prêter l'oreille à des suggestions ridicules, faisait
néanmoins ses réflexions et prit, avec sa fermeté
habituelle, la résolution de marier au comte
d'Angoulême sa Mlle Suzanne '.
Empressée, inquiète, Louise de Savoie arriva
à Paris avec Jean de Saint-Gelais, qui nous raconte
le voyage 2 ; le roi lui lit bon accueil. Llle demanda
[tour son fils les biens de la branche aînée d'Orléans3,
qui se trouvaient réunis à la couronne par le fait
de l'avènement de Louis XII '' ; malgré la difficulté
de les aliéner, le roi eût peut-être hésité à refuser,
sans l'esprit d'ordre et de prévoyance de la reine
Anne, qui voulait lui voir garder sa fortune person-
nelle pour la dot de leurs futurs enfants •', comme
elle entendait elle-même garder le duché de Bre-
tagne. On ne pouvait guère discuter avec Anne;
quoique désireuse au fond d'épouser le roi 6, elle
abusait de la situation, en étalant son deuil 7,
en quittant Amboise, en traversant Blois8, en
1 Bergenroth, Calendars, p. 219.
'- Elle était jusque-là à Cognac. Nous l'y trouvons encore le
20 janvier (fr. 20379, f" 70 .
3 Le Maire, Antiquitez d'Orléans, |>. 136.
4 Cependanl les jurisconsultes admettaient le droit d'un roi à
posséder un patrimoine personnel .1. de Terra Rubea, Contra
rebelles..., I'° 30, v. col. 1).
•• Le Maire.
,; Brantôme, Vie d'Anne de Bretagne.
■ Fr. 10376.
s Pièce datée deBlois, 14 juillet 119S (Vente du 2o lévrier 1887,
h' i, par M. E. Charavay .
104 LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE
déménageant tapisseries, vaisselles, bijoux1, en
réclamant son douaire, en reprenant son titre de
duchesse, en professant une grande indépendance,
en faisant battre monnaie2, on préparant son
départ pour Nantes. Que faire, sinon négocier
au plus vite ? Louis XII aurait voulu du moins
agréer à Louise de Savoie, en lui remettant la
tutelle exclusive de ses enfants; le Conseil s'y
opposa. Il ne parut pas que la conduite de la jeune
comtesse autorisât cette faveur; on décida, au con-
traire, de placer la mère <ii les enfants sous une
très directe surveillance 3.
Louise assista à la première entrée du roi à
Paris et aux fêtes qui s'ensuivirent. Quelles
liesses! Quelle foule ! On payait dix livres et demie
une fenêtre sur le parcours. Les tailleurs, aux
abois, travaillaient à des prix fous4. Louise ne vou-
lait pas qu'on oubliât son fils ; elle fit remettre, de
la part de François, un livre au jeune prince de
Talmont5, le riche fiancé de sa nièce, Louise de
1 Fr. 22333, f°227. Elle en lit revenir quelques-unes seulement, à
Blois en 1501 {id., f" 197).
2 JJ. 231, f° 136, v" : Pat. île janvier 1 198. C ne, ■ a nostre nou-
vel avènement en nostre pays et duché de Bretaigne ». nous avons,
entre autres droits, relui de créer en chaque monnaie «lu duché un
monnayer, nous créons à N'aimes mitre notaire et secrétaire Jean
Régnier. — Autres nominations, id.
3 Procédures politiques du rè<//n> de Louis XII. p. 155, H'rl.
s Compte du 8 juillet 1 40<S (Archives de M. le due de la Tré-
moïlle). Un lion tailleur se payait 17 smis tj deniers par jour, envi-
ron ±2 francs actuels. — 5 ld.
LOUIS XI] ET L INSTALLATION D AMBOIS1 105
Goétivy. Pourquoi n'avoir pas amené ce lils. dont
on commençait tant à parler?... Tout en la traitant
affectueusement, Louis XII 1 invita très clairement
à revenir près de lui en Touraine1, avec ses en-
fants.
Quelques jours après, le roi régla ses propres
affaires, c'est-à-dire qu'il coda de tout point-. La
reine Anne reçut un douaire considérable, qu'elle
conserva en se remariant3; comme elle ne négli-
geait aucun détail, elle obtint aussi une franchise
de droits pour cent tonneaux devin qu'elle envoyait
en Bretagne 4. Le roi fit ce qu'il put pour Louise ;
sous prétexte de transaction, il lui céda les do-
maines de Saint-Maixent, Civray et Usson5, il lui
« confirma » la tutelle de ses enfants avec jouis-
sance de leurs biens0 et la promesse verbale d'une
complète liberté7 ; il accorda à François une grosse
pension, 8,000 livres8. Il subit ensuite la désa-
gréable procédure de son divorce9 et vint en
attendre le résultat à Ghinon.
1 Saint-Gelais.
2 Dom Morice, Preuves, III, 794, 799; Gasati, Lettres royaux,
p. 81.
3 Fi. 10237,6'); 26106,73; 20718,110; K. 77,5; Titres Foix, 228;
Seyssel, Hist. du roy Loys XII', p. 17.
* Fr. 25718, 52.
5 Archives de Poitiers, G. 21.
6 PP. 44. IIIP'X.
7 Saint-Gelais, p. L38.
s TU. Orléans, XV. 1004. Réduite à 6000 en 1 199 : id., 1003.
9 Procédures, p. 799 et suiv.
106 LOUIS Xli ET L INSTALLATION D AMBOISE
Louise de Savoie garda [tourelle le secret de ses
réserves; bien que sa situation ne se trouvât en
rien amoindrie, loin de là. le duel silencieux avait
commencé contre la reine, et la querelle d'intérêt,
pour le moment écartée, n'en reparut pas moins
avec une singulière ténacité, à la première occa-
sion. Nous verrons plus tard François d'Angoulême
se présenter comme héritier des droits personnels
de la maison d'Orléans et arborer ouvertement
dans son écu la guivre de Milan '.
Puis, la menace de quitter Cognac. s<m gîte indé-
pendant, froissait extrêmement Louise. Si du moins,
au lieu d'aller en Touraine. elle avait pu se réfu-
gier dans son château de Romorantin2 ! Par mal-
heur, les pluies, la chaleur répandirent la peste
dans ces parages3. Elle revint donc à Chinon avec
ses deux entants ; le roi la reçut à bras ouverts et
lui donna une chambre au-dessus de la sienne; il
montait l'y voir et jouer paternellement avec les
enfants, qu'il déclarait très beaux, très accomplis4.
Jean de Saint-Gelais accompagnait Louise. Que se
passa-t-il? Nous l'ignorons, nous savons seulement
qu'au bout de quelques jours le roi changea tout
à fait de dispositions à l'égard de sa cousine, au
point de vouloir lui enlever ses enfants. Le maré-
1 Armoiries, dans h s manuscrits lui ayant appartenu.
- Saint-Gelais.
3 Chronique de Benoisl Mailliard, publ. par <i. Guigne.
4 Saint-Gelais.
LOUIS XII ET L'INSTALLATION d'aMBOISE 107
chai de Gié obtint -race pour elle, à condition
qu'elle vint habiter le château de Blois, au milieu
de la garde écossaise, et il se lit donner verbale-
ment la mission de venir l'y installer ' et de mo-
dilier en même temps son entourage. Louise, qui
attribuait déjà au maréchal le départ forcé de
Cognac, prit tort mal sa nouvelle intervention et
lui voua dès lors une rancune latente, très vive".
Gié la conduisit à Blois et. avant d'arriver, il exi-
gea le renvoi d'une partie des serviteurs, notam-
ment de Jean de Saint-Gelais :;. On ne le lui
pardonna pas.
Dans ce moment, les événements prenaient une
tournure bizarre, inattendue. Le premier mouve-
ment de Louis XII avait été d'adresser aux Floren-
tins une lettre en faveur de Savonarole, mais elle
arriva trop lard. Et. six mois après, comme Savo-
narole n'existait [dus, comme on avait besoin
d'Alexandre VI pour les motifs les plus divers, le
roi se trouvait l'ami du pape, plus que son ami, à
sa discrétion. Ainsi vont souvent les pronostics les
mieux établis. Le 1(.> décembre 1498, surlendemain
de l'annulation de son mariage, le roi de France
éprouva le désagrément de recevoir, à Chinon, en
grande pompe. César Borgia, qui arrivait tout
bardé d'or, sur un cheval ferré d'argent, à la tète
i Procédures politiques du règne de Louis XII, p. lxvi, 311.
■i Procédures, p. 233 [contn'i, p. 266, 267. 293).
3 Saint-Gelais.
108 LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE
d'un cortège immense '. La France voyait déjà,
avec une émotion pénible, la sentence, pourtant
légitime, «lu divorce : un professeur, bien connu, de
l'Université, JeanStandouk2, put la critiquer à son
aise, sans encourir de disgrâce (la reine le chargea
même de distribuer les aumônes à son nouveau
mariage3, et le cardinal d'Amboise le prit à son ser-
vice particulier'1;, et, malgré tous les égards dont le
roi entoura sa femme répudiée 5. sur qui un mal-
heur immérité et de hautes vertus attiraient les
sympathies, la coïncidence de l'arrivée de César
déplut. A Home, Alexandre VI avait ses adula-
teurs0; en France, point ; on lui reprochait surtout
l'exhibition de ses fils et fille7. César, d'après
l'ordre du roi, avait reçu partout l'accueil le plus
magnifique8 : les échevins d'une ville allaient à
son avance jusqu'au chef-lieu voisin 9. Lyon lui
1 Brantôme, Vie de César Borgia; Bonnaffé, Inventaire de Char-
lotte d'Albrel, note A.
2 Du Boulay, Historia universitalis, V, 830.
3 Leroux de Lincy, Vie d'Anne de Bretagne, IV, 173.
4 II mourut peu après. V. Jourdain, Index Chartarum ad hist.Univ.
t'ai'is. pertin. Le président Hénault, éd. de 1853, p. l(J2, dit qu'il fut
exile. En 1502, il était déjà entré au servie-' personnel du cardinal
d'Amboise (E. 327, n° 8 .
5 K. 77,6, 11 bis; fr.6990, f" 111, 119, 123, 120, 124, 123, 104 v\
107. Fr. 25718, 41;26106, 141.
6 V. Platina, De Vitis pontificum; Alexander VI.
7 Gilles de Viterbe, cité par 1). dal Re, Diseorso... sui Borgia
[Archivio delta Societa Romana di storia patria, IV, 88, n.).
8 Bail. Senarega, De rébus genuensibus, dans Moreri : G. Bayle,
dans les Mémoires de V Académie de Vaucluse, tomes VI et VII.
0 Arch. de la mairie de Bourges, BB. 3.
LOUIS XII ET L'INSTALLATION d'aMBOISE 11)9
offrit des mystères et des farces, avec vin des banquets
pantagruéliques, chers aux estomacs de ce temps,
où, sans préjudice d'une foule de sucreries et de
fruits exotiques, on voyait s'aligner, par exemple,
cinquante -quatre pâtés de venaison, dix-sept
douzaines de perdreaux ou de bécasses, vingt-huit
chapons, seize canards, seize paons, et tout à l'ave-
nant1. Parmi tant de bombances officielles et de
grosse gaité. le fastueux aventurier, robuste, san-
guin, couvert d'une espèce de lèpre3, ne récoltait
que du mépris, et son médecin, qui le suivait par-
tout, eut le bien mauvais goût de dater de Blois un
traité de spécialiste3.
Cependant, puisqu'il le fallait. Louis XII adopta
César, lui conféra le nom « de France », lui donna
Issoudun, le duché de Valentinois , une grosse
pension4, énormément d'argent el même, chose
plus difficile, une femme César voulait Charlotte
d'Aragon, fille du roi de Xaples ; le gouvernement
1 7 novembre 1498. Chronique de V>. Mailliard.
-' Paul Jove.
3 Gaspard Torella, Tractatus contra pudendagram. La première
édition dédiée à César, alors cardinal, avait paru àRomele22 no-
vembre 1 197.
4 Fr. 26111, 891; 26106, 106;Chorier, li, 199; Alvisi : Portef. Fon-
tanieu, 142-143;lat 6008 ; J. 734, pat. de César, du 22 juin 1503;
JJ. 233, nos XVI, XVII I : Ordonnances '1rs rois de France: K. 78,
n° i.
5 Titres Borgia, 2. 3 (reçus de 20,000 livres, outre la pension et
les gages de capitaine de cent lances). « Multo onustus auro, »
dit tlilles de Viterbe,cité dan? VArchiv fur Kunde OEsterreichisch.
Geschichtsquellen, t. XII.
110 IJUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE
français ne pouvait pas L'aider dans ce sens1: on
lui accorda la sœur du roi de Navarre, Charlotte
d'Albret, fille du sire d'Albret. Fort mal vu à la
cour pour des motifs multiples, d'Albret tenait,
au contraire, par des liens très ('droits el 1res an-
ciens, aux comtes d'Angoulême ; sa fille était la cou-
sine germaine et l'amie de Louise de Savoie2.
Louise dut donc suivre l'événement avec un intérêt
très vif. L'affaire n'alla ni vite ni facilement; on
se heurta d'abord au refus prévu de la fiancée3,
puis à celui de son père, qui envoya même une
ambassade. L'argent entra en ligne: on gagnâtes
ambassadeurs. Le roi se chargea de la dot, circons-
tance décisive pour le sire d'Albret, toujours réduit,
malgré une immense fortune, aux expédients'*.
L'amie de Louise de Savoie se laissa éblouir par
l'argent5. Au bout de quatre mois, sou mari la
1 Dans son savant ouvrage. Les Borgia, auquel nous ferons plus
d'un emprunt, M. Yriarte (t. I. p. lloy a donné une minute de
traité passé à ce sujet, qui n'est autre que ce qu'on appelait en
diplomatie « le premier traité », c'est-à-dire le projet fourni par
une desparties au début delà négociation écrite, el qui amplifiait
toujours les prétentions. Ce serait une erreur île prendre «ce premier
traité» pour un projet sérieux. A propos d'Asti, de Naples notam-
ment, le projel en question contient îles clauses qui eussent été
la négation pure et simple île tout ce qui était la raison d'être du
rapprochement du roi et du pape, et que la suite dénient absolu-
ment.
2 Bonnaffé, unie C.
3 Alvisi, Cesare Borgia..., p. 54.
* Bonnaffé, note B : ms. Doat, 22S, f° 194; fr. 3913.
& Fr. 20424, f° 8: Archives historiques de la Gironde, VIII, 308 ;
Yriarte, Les Borgia, 1. p. 163-175.
LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE ili
quitta pour toujours, on lui laissant la gestion tir
leurs vastes domaines et une donation en eas de
décès '; la belle et bonne Charlotte se trouva ainsi
à la tète d'un très grand train de vie; nombre
d'écuyers, de dames et d'employés de toute sorte
lui constituèrent une maison plus que princier»' ;
elle mangea dans une vaisselle d'or massif. Mlle
consacra sa vie à la piété et à l'accroissement de ses
domaines, elle cultiva l'art de faire fructifier ses
capitaux pardes prêts avantageux 2 ; elle ne refusait
même pas les menues gratifications de la reine3.
Louise de Savoie n'eut pas, à beaucoup près, un
sort aussi heureux. L'habitation à Blois la plaçail
dans une sujétion presque intolérable. Le maréchal
de Gié, qui s'en rendit facilement compte, profita
de ce que le château, alors en reconstruction, était
livré aux maçons, pour écrire au roi qu'on n'y trou-
vait pas assez de sécurité. Sous ce prétexte, il ob-
tint l'autorisation de transférer Louise à Amboise4,
lieu tout plein du souvenir de Charles VIII et où
Louis XII ne voulait pas habiter. C'était une amé-
lioration, et. en même temps, Gié. qui voyait, lui
1 Bonnaffé, p. ~r2.
- Inventaire, publié par M. Bonnaffé, note, p. 63.
3 Catal. îles (ire/lires de M. le baron de Joursanvault, 206.
CL Fr. 5501, 123 v°; Doai 228, L94. Les 1U0,0UU livres delà îlot
furent payées pur le roi la même année. — CI'. Yriarte, Les Boi'-
gia; pat! du 12 net. 1505: R., 1639, d. 3: dépêche de Dandolo,
18 février 1502-3 (Archives de Venise), cf. Champollion-Figeac,
Mélanges, IV. :!7S.
4 Procéd., [>. 203, 358.
112 LOUIS XII ET L INSTALLATION D A.MBOISE
aii^i. dans le jeune François d'Angoulême un roi
présomptif, ne perdait passa mission officieuse de
surveillance ; au contraire, il reparut avec le titre
de capitaine d'Amboise. Singulier emploi, et quelque
peu modeste, pour un homme de sa sorte; le
maréchal eut pourtant beaucoup de peine à se le
procurer : le titulaire, un écossais1 madré, abusa
outrageusement de la situation : il fallut lui garan-
tir une pension égale aux émoluments, lui pro-
met Ire un beau poste à Milan, donner comptant à
sa femme une somme assez ronde2. Enfin, après
avoir assisté au mariage du roi et de la reine, et
avoir eu l'honneur de les recevoir en son beau
(bateau du Verger, le nouveau capitaine reparut ;
suivant les usages, la ville, à son entrée, lui offrit
du poisson 3.
Gié apportait un présent de conséquence : une
ordonnance, rendue au Verger, par laquelle le roi
constituait un duché de Valois avec une partie de
l'ancien patrimoine de la maison d'Orléans, et le
donnait au comte d'Angoulême. que nous appelle-
rons désormais François de Valois4.
Ainsi, dès le premier jour, pour plaire à Louise.
Gié brava la reine et prévalut contre elle. N'enta-
Godebert Carre Compte de 1503 : fr. 2'j27;.
- Procéd., p. 190: fr. 2930, 122, v°. Procéd., [». 146, 359, 360,
2iii. 311; Chroniques de Jean <l'.\<il<m. t. I. p. 97, lot',.- Procéd.,
p. 359, 360 : 202.
3 Inventaire des Archives d'Amboise, par .M. l'abbé Chevalier,
p. 204.
' Ordonnances, XXI. 164.
LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE 113
mait-il pas là une partie bien hardie ? Breton, mais
chaleureux artisan de la réunion de la Bretagne
à la France, il n'aimait point la reine : il lui repro-
chait son brusque retour à Nantes dans ces der-
niers temps, toute une suite fâcheuse de ten-
dances : de ne penser qu'à la Bretagne1, de nourrir
des espérances séparatistes dangereuses, quoique,
selon lui, mal fondées 2 ; de fortifier le château de
Nantes 3, d'y expédier les objets les plus précieux 4.
Comme Gié était puissant3 et vraiment orgueil-
leux, il eut le tort de ne se pas assez dissimuler G.
Non seulement il obtint contre la reine l'ordon-
nance du Verger, mais encore il lui faisait peu la
cour7, il oubliait ses recommandations8, il se gar-
dait de rien dire de compromettant lorsque, le
matin, il allait familièrement voir le roi encore au
lit9. Il avait tort, nous le répétons, et comme on
pense, il ne manqua pas de gens pour aggraver ce
tort aux yeux de la reine 10. Mais Louise de Savoie
aurait pu être sensible au dévouement du maré-
chal. Quel immense profit ne pouvait-elle pas
1 Procéd., p. 164, ■';, il.
2 l'roc, p. 164. 209, 54, 163, 4, io, 83, 31, 253.
3 Le col. AIl.ii'il. Notice historique sur le château de Nantes;
Bougouin, notice sur le imune château.
4 Procéd., p. 209.
;' Proc, p. 77. 162, 163, i. l'i. s:;, 31, 253.
'' Procéd., p. 162. 163. 133.
' Procéd., p. 162. 163, 133.
s Contra. Procéd.. p. 85.
:' Procéd., p. 122-123.
" Procéd., p. 161, 162.
/ / .
114 LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE
tirer d'un concours qui s'offrait à elle, et qui tra-
vaillait précisément à lui garantir fortune et
liberté? Pas du tout : Louise n'oubliait pas le ren-
voi de Saint-Gel ais : elle voyait dans l'espèce de
tutelle du maréchal une contrainte contre laquelle,
tout bas, elle se raidissait. Enfin, tous deux étaient
trop ambitieux pour s'entendre.
Au commencement de l'été de li-99, l'air parut
insalubre sur les bords de la Loire. Une crise éco-
nomique sévissait, le blé était cher, l'impôt ren-
trait mal ', et la crise entraîna, comme presque
toujours, une épidémie de peste, qui désola les
pays les plus riches 2. On cherchait le salut dans
les bois. C'est ainsi que la ville de Coutances, com-
plètement abandonnée, fut dévalisée par des mal-
faiteurs 3. Louise de Savoie se retira de même au
fond des bois de Sologne, à Romorantin 4. La reine,
qui était grosse, vint l'y trouver au mois de juillet,
pendant que le roi partait pour l'Italie ; c'est là
que, le 13 octobre 1499, elle donna le jour à une
enfant, une tille, c'est vrai, mais assez bien confor-
i Fr. 26106, lo5.
'-' Chronique de Benoist Mailliard; Humbert Velay; Chronique
de Jean Batereau, rééd. par Julien Havet [Cabinet historiqtie,
1882, p. 450 et suiv. .
3Fr. 26107. 242.
4 D'après une mention recueillie par M. Chevalier, Inventaire
des Archives d'Amboise, p. 203, Marguerite, sa fille, aurait été
séparée de Louise. Nous croyons ù une légère confusion du très
savant éditeur; la Marguerite dont parle le texte d'Amboise doit
être Marguerite d'Autriche.
LOUIS Xïl ET L INSTALLATION D AMBOISE 115
niée, parfaitement viable, et par conséquent gage
de lignée future, point de départ d'une terrible
énigme pour les héritiers du trône !
La réunion des deux princesses à la campagne,
dans des circonstances aussi touchantes, devait
effacer les petits froissements des derniers temps
et resserrer les relations de jadis. Il n'en fut rien.
Elles se séparèrent au commencement du mois de
décembre; la reine, joyeuse, pimpante, repartit
au milieu des fêtes ; à Orléans, on lui offrit un
Te Deum, des danses, des mascarades, une repré-
sentation de Cupidon1 : Louise revint à Amboise; et
jamais pareille rencontre ne se reproduisit ; nous
devons même avouer que nous ne connaissons pas
une seule lettre adressée à Louise par la reine.
Outre leurs divergences d'intérêt et d'avenir, ces
deux femmes ne semblaient faites que pour se
contrarier. La reine montrait beaucoup de bonté
et d'affection à ceux qu'elle aimait, mais elle
avait, d'une manière générale, l'esprit altier, vin-
dicatif, un entêtement proverbial dont elle se
vantait-, un esprit de personnalité qu'elle s'étudiait
à afficher. Sa garde particulière, commandée par
le sire de Maille ;. sa maison nombreuse, saturée
de Bretons '. sa clientèle considérable d'artistes et
1 Le Maire, Histoire des évesques d'Orléans, p. 83 : JJ. 232,
60, v».
2 Fr. 1717. Rondeaux sur la devise Non mudera d'Anne de Bre-
tagne.
3 Fr. 17:; ; dom Morice, III. 804. — i Dom Morice, 877, 1393.
116 LOUIS XII ET [.INSTALLATION D AMBOISE
de Bretons, l'ait montrait la duchesse de Bretagne1
plutôl que la reine do France. Quanl à ses idées
particulières, inutile de chercher à les discuter,
et rien ne se rapprochait moins de la physionomie
morale de Louise de Savoie. Son esprit était ferme,
trapu, sa piété ardente et entière, s;i vertu un
roc, un roc sourcilleux; le bon Père Hilarion de
Coste l'appelle « une autre Vesta. une autre Diane, »
et elle ne se piquait pas de tolérance. Disparue de
fa cour, la comtesse de Montpensier ! Elle vivait
à Mantoue, dans sa famille.
Quant au roi. avant tout préoccupé de payer les
dettes de son prédécesseur 2 et de diminuer les
impôts1', il encourait, dans son entourage, le re-
proche d'étroitesse et d'avarice 4. D'esprit médiocre,
pas éloquent ni savant 5, mais plein de bon sens,
c'était, comme le Grandgouzier de Rabelais, un type
de « bon rail lard », aimant, à boire et à rire, orné
des vertus bourgeoises et pratiques °. dont il ne lui
manquait pas une. même la fidélité à sa femme, et.
pour le reste, plein de bonté, de loyauté, d'ama-
bilité, de rondeur: point de rancune 7, la gaité cor-
i Seyssel, p. 47; do m Morice, III. 1353-1360; Rawdon-Brown,
Calendar of State papers, 7 nov. 1 198.
- Xot. TU. La Primaudaye, n° 11 : fr. 2914, f- '.S: fr. 26111, 958;
fr. 20616, n- 31, 52 : IvR. 78, f° L83.
■ Seyssel, Les Louanges dur 'oy..., p. L34, 133.
« Saint-Gelais, p. 30. Cf. fr. L0237, 174.
5 Seyssel. Hisl. du roy Loys Xll . p. 13 V, 10.
6 On pourrail dire de lui ce qu'on écrivit sur l<> tombeau du
cardinal d'Amboise : • Is collegit opes et amicos.»
' TU. Du Fou, ii" :;.
LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE 117
diale, les goûts charitables1, les sentiments sérieu-
sement chrétiens, sans ostentation2 ni tendance
au merveilleux : homme toul cœur, qui ne pensait
qu'à son peuple. De plus, il mettait la France au-
dessus de tout.
On juge, à ce dernier trait, et aux autres, qu'il
se piquait de ne point accepter d'enthousiasme les
importations quelconques d'Outre-Monts, et que,
des deux écoles rivales en Italie, comme nous
l'avons dit, celle qui franchissait les Alpes,
celle de Boccace, ne devait pas le trouver extrê-
mement préparé. Il aurait plus volontiers accepté
l'autre, l'école dantesque, traditionnelle, mais
celle-là ne pouvait pas songer à s'acclimater en
France, parce que la place y était déjà prise par
d'autres traditions11. La France avait ses aïeux, son
passé, ses idées, son tempérament : un climat
modéré, des habitudes moyennes. Les écrivains
n'y jouaient pas le même rôle qu'en Italie et n'en-
traînaient ni les masses ni les artistes, ils n'exer-
çaient même sur l'art aucune intluence. L'art res-
1 Pater populi (André de la Vigne, publié parTrébutien, p. 9). Cf.
Fr. 20424, !'• 11: IV. 25718,7; IV. 26107, 279; fit. Orléans XV,
ii" 981 : R. 78. 22 bis.
2 Seyssel, p. 51, 2. i, 16 v.
•"• Dans le moyen 4ge français, les écrivains de l'antiquité étaient
plus connus qu'on ne le croit généralement. L'n savant distingué
a montré le rôle fort curieux des Anciens dans le Roman de la
Rose; Aristote, dont l'influence fut si grande, commença ;i être
traduit en français dès le sin" siècle (V. not. Paulin Paris, Notices
et extraits des manuscrits, XXXI, p. 1 et suiv. .
H8 LOTIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE
sortait plus directement des goûts mêmes du pays.
Or, le pays appartenait aux traditions du centre
de l'Europe : il estimait peu le commerce, il dédai-
gnait surtout les banques, presque toutes aban-
données à des mains italiennes : il vivait en plein
air, de la grande vie des champs, occupé aux tra-
vaux agricoles, sa fortune et son orgueil : des
vignes, des champs de fraises, de coquelicots ou
de bluets, des prairies soigneusement irriguées,
des troupeaux paissant sous le ciel libre, des grands
fleuves enfermés dans de larges horizons, comme
le Rhône dont les cailloux, dorés et brillants, pas-
saient pour donner, à la combustion, de l'or1, voilà
son cadre de pensées, bien différent du merveilleux
décor de Florence ou de Sienne ; le cadre auquel
reviendront énergiquement Du Bellay et les poètes
de la pléiade. Son admiration allait surtout aux
exploits militaires : en sorte que. de ce mélange
d'idées campagnardes et héroïques, synthétisé par
la monarchie campagnarde et militaire qui habi-
tait le château de Blois. ressortait une conception
esthétique, beaucoup moins élevée que celle de
Dante et qui ne se réclamait point, comme elle,
d'aïeux antiques, bien plus accessible à la gaité,
à la poésie de la nature, et volontiers mystique,
comme les traditions purement chrétiennes, dès
qu'elles émergent de la vie commune, en tout
1 Lettre de Gaguinà F. Ferrebouc (kit. 5870, f° 48).
LOUIS Xll ET L INSTALLATION D AMBOISE 119
cas absolument personnelle et originale. Le lyon-
nais Symphorien Champier la définit très bien,
lorsqu'il nous présente ' l'homme comme un être
avant tout intellectuel, fait à l'image de Dieu, pour
regarder le ciel, et dont la beauté corporelle con-
siste dans une moyenne, une moyenne entre le
gras et le maigre, entre une chair trop dure ou
trop molle, entre les veines trop marquées ou trop
effacées, entre la chevelure trop abondante ou trop
rare... Philosophiquement, Champier. sans s'en
douter, reproduit les idées de Dante, mais dans un
langage de bonhomie et de simplicité plus terre
à terre. Au reste, la philosophie tout expérimen-
tale des Français ne présentait rien d'exclusif; elle
ne demandait qu'à s'assimiler, au jour le jour,
les (déments du beau, partout où elle les rencon-
trait. Le même Champier nous cite avec orgueil
tes grands noms littéraires de la France2, en nous
présentant une pléiade d'historiens sacrés et d'bu-
manistes. Llstore Anthonine ■' , parmi les hommes
qui, de 1400 à 1500, ont. dit-elle, « illuminé le
monde », donne une liste d'Italiens les plus divers,
tels que le Pogge et sainte Catherine de Sienne.
Louis XII défendait encore la tradition fran-
çaise. Il n'entreprit point de réagir contre le cou-
1 Argumentum da' Simphoriani Chcnnperii in librum Galeni de
oplima consti'uctione sive de compositione corporis.
1 De Gallie viris illustribus.
3 Écrite en 1507.
120 LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE
ranl italien, mais de le canaliser. Lui el ses con-
seillers connaissaient et admiraient profondément
L'inimitable âged'or de la Renaissance italienne; ils
voulaient en profiter ets'assimilerses chefs-d'œuvre,
mais sans troubler le caractère national, et les Ita-
liens préférés ne sont pins les mêmes que sous
Charles VIII. Comme le dit M. Rio. grâce au pa-
tronage royal, grâce an cardinal d'Amboise, le
Mécène le pins intelligent et le plus magnifique
que les arts aient jamais trouvé chez nous, l'art
français allait connaître mie période vraiment
belle, mais trop courte, où le génie national,
mûri par son développement naturel et par sa force
d'assimilation, produira la fleur exquise de bon
goirt dont tant de monuments témoignent encore,
et s'enthousiasmera, sans parti pris, pour le beau.
quelle que soit son origine '. pourvu qu'il vive et
qu'il fasse vivre.
I>è> le premier jour, les étrangers furent les-
bienvenus. Un sculpteur de Modène, l'aganini,
reçut la commande du tombeau de Charles \III;
le vénitien Fra Giocondo construisit à Paris, dès
le commencement du règne, le pont Notre-Dame-.
Mais les théories et les mœurs de Boccace et de
ses successeurs ne devaient plus, jusqu'à nouvel
i Cf. L. de la Borde, La Renaissance des arts à lu cour de
France, t. I, mit., p. 156.
2 Gohori, Hist. man., f° 21 (d'.ipiès Gohori, Louis XII ramena de
Milan Fra Giocondo : liillcs Lurrozcl, /." Fleur des antiqiritez,
éd. Willem, p. 59.
LOUIS XII ET L INSTALLATION D AMBOISE
121
ordre, trouver laveur. Pour tout dire d'un seul
mot, on fleurissait, on flamboyait, on décorait, on
rendait savant, on assagissait, on rapprochait de
Vitruve et autres mesureurs patentés le vieil arc
gothique, mais on L'aimait encore.
V
LE RÉGIME D'AMBOISE
1499-1503
Dans la période qui s'étend de 1499 à 1503, plus
<le couleurs vives ni roses ; nous allons tremper
notre pinceau dans le gris. Louise de Savoie su-
bissait une éclipse, pénible pour un amour-propre
comme le sien et pour ses goûts. Sa vie s'écoula
dans une suite obscure d'efforts, au jour le jour,
contre les tentatives tenaces qui visaient ses habi-
tudes, son entourage, son influence trop exclusive
sur ses enfants. Sous la brillante chamarrure de la
politesse extérieure, rien ne paraissait de ce croi-
sement subtil et serré d'intrigues que nous allons
essayer de démêler, et qui nous montrera les pen-
sées intimes dans leur nudité.
Parlons d'abord de Jean de Saint-Gelais. Obli-
gée, comme nous l'avons dit, de se séparer de lui,
Louise de Savoie avait député le sire d'Amaillou,
LE RÉGIME d'aMBOISE 123
pour lui expliquer délicatement la situation. Saint-
Gelais s'en alla : malgré l'accroissement du bud-
get de lacomtesse, on attribua son renvoi à un motif
d'économie ' ; et, pourtant, par une bizarrerie,
comme on en voit dans les cours. Saint-Gelais con-
serva ses pensions. Tout en l'éloignant, Louise s'était
naturellement intéressée à son sort, elle lui obtint
la promesse d'une bonne compensation: la séné-
chaussée d'Agen. Une sorte de fatalité fit qu'elle
laissa donner ce poste à un autre ':, en sorte que
Saint-Gelais continua à rôder par la ville, à
paraître au château ; un jour même, il y fit appor-
ter son lit, dans la chambre d'un de ses amis, et
il ne fallut rien moins qu'un ordre de la comtesse
pour le déloger 3. Ses allées et venues devinrent
peu à peu la fable de la cour, puis du royaume.
Finalement, Saint-Gelais reçut directement du
roi une défense formelle et non motivée de repa-
raître. Pourtant, il ne s'éloigna pas 4. Dans cette
question très épineuse, le maréchal de Gié tint
tout à la fois la conduite d'un galant homme et
d'un bon courtisan. Il ne dit pas un mot, sous
aucun prétexte, il ne fit rien. Il informa le roi et
laissa faire 5.
Dans un ordre d'idées analogue, on battit tout
1 Procédures politiques du rèç/ne de Louis XII, p. 314.
1 Procédures politiques..., p. 369-370.
s Procéd., p. 3G7-368.
* Procéd., p. 314, 235, 275, 278.
:' Procéd.. p. 235, 275, 278, 314.
124 LE RÉGIME b AMBOISE
doucement on brèche le système singulier qui fai-
sait de Jeanne de Polignac et de Jeanne d'Angou-
lême les personnages principaux : François cou-
chait même dans la chambre de M"' de Polignac,
circonstance qui a indisposé un grave historien de
nos jours : « Cet enfant de sept ans avait déjà une
maîtresse l ! » Je crois que c'était une maîtresse
d'école ; néanmoins, un sentiment d'ordre assez
délicat suffit au maréchal de Gié pour provoquer
un ordre qui retira le jeune prince des mains
des femmes -'. Gié comptait un peu profiter de la
circonstance pour donner un de ses lils comme
compagnon intime à François ; mais Louise de
Savoie s'y opposa absolument et prit François
dans sa propre chambre.
Le roi eut aussi la bonté de se joindre à Louise,
dès 1409, pour assurer un sort à Jeanne d'Angou-
lême, à laquelle, moyennant une mince dot, le
maréchal donna pour époux un gentilhomme en
mauvais état d'argent et de réputation. Jean
Aubin, seigneur de Surgôres et de Malicorne \ Ce
1 Histoire du xvi° siècle, III. p. 83. Cette appréciation a eu du
succès: V. Vatout, Histoire du château d' Amboi.se. p. 491, note;
De Lescure, Les Amours de François I°r, p. i:>.
2 Charles Scœvoln de Sainte-Marthe, dans son oraison funèbre
de Marguerite de Valois, ilil que sa mère lui donna « une très
exquise el vénérable dame en laquelle les vertus l'une a l'envi
de l'autre s'étaient assemblées ». M Luro et M"'" d'IIaussonville,
dans leurs excellentes biographies de Marguerite, supposent
qu'il désigne ainsi M""1 de Chatillon. Serait-ce Mllc de Polignac?
3 Procéd., p. 313-314, 362, 364, Hi7. 76, 235, etc.; fit. Aubin;
lai. 9233, 3o. 31 : PP. ii, CVI.
LE RÉGIME I> AMBOISE l-'ii
personnage avarié resta près de Louise et y acquit
du crédit.
L'épuration, qu'on entreprenait à Amboise, se
rattachait à tout un plan d'esprit nouveau, qui
rayonnait bien au delà, sous les formes les plus
diverses, au grand détriment des coryphées de
la veille. Octovien de Saint-Gelais lui-même ne
répondait plus au goût dominant, tant la fortune
aime à se contredire. Il ne se laissait pourtant
pas oublier: il pleura d'abord Charles VIII. en
vers peut-être impolitiques, mais d'une beauté
antique, ou même plus qu'antique, à ce quedisaieni
les fidèles L On lui attribua aussi une œuvre assez
risquée, une traduction de Y Art d'aimer d'Ovide-,
mais nous ne savons si cette imputation mérite
créance :\ si elle provient d'affidés ou d'envieux.
Officiellement, il fit effort pour revenir au genre
dantesque et à Virgile; dès l'année 1500 \ il se
trouvait en mesure d'offrir à Louis XII une tra-
duction de X Enéide ; nous devons reconnaître
dans sa préface quelques traces de désarroi :
« Voici, dit-il. deux ans révolus depuis le commen-
1 Fr. 23988. Vers sur la mort du comte de Ligny.
'- « Du remède damours. Translate nouvellemêl de latin en
françoys avec l'exposition des fables consonantes au texte
imprimé à Paris. Cum privillegio » . . . (A la fin:) Imprime à
Paris, le quatriesme tour de /'écrier lan mil cinq cens et neuf pour
Antkoine Venin/... (1509), in-fol.
s Notice de Colletet, pub. par Gellibert des Seguins, p. 31.
i Le il avril 1.j00 (Paulin Paris. Les Manuscrits français, t. Vil,
126 LE KÉGIME D AMBOISE
cernent du règne... » Oui. pondant ces deux ans,
qu'il a perdu de son aisance de son agréable désin-
volture! La courtisanerie naturelle à l'égard du
nouveau roi, auquel il attribue (comme à son pré-
décesseur) tous les exploits et toutes les vertus,
trahit de l'amertume : parmi les rêves roses de
commande se glisse Infortune, maussade ennemie
des tiares, des couronnes (et même des mitres), dont
Louis XII, ainsi que sa maison, a connu l'atteinte...
Bien entendu, Octovien hasarde l'allusion pour
mieux vanter le prince vertueux, pacitique, clé-
ment, magnanime, qui « peut-être » va reprendre
les traditions interrompues en 1498. Il lui offre,
dans Y Enéide, un miroir acceptable de ses
hauts faits. Les miniatures du manuscrit con-
firment ce que nous pouvons supposer de la rapi-
dité de l'exécution ; la première, la seule intéres-
sante1, nous montre l'auteur à genoux devant le
trône, franchement en clerc, mais en clerc solen-
nel : la tète rasée, le surplis blanc, avec un camail
d'un rouge cardinalice, et une soutane marron à
longue queue; en revanche, on prendrait simple-
ment Louis XII pour le chef de la maison princière
représentée par Louise de Savoie : il porte un riche
costume de prince, pas de roi, encore moins de
Charlemagne ; il reçoit un volume de velours
rouge, doré sur tranche, simplement orné sur ses
1 Fr. SGI : Fol. do garde, verso. Cette œuvre fui imprimée à
Paris en 1540.
LE RÉGIME D'AMBOISE 127
plats du vieil emblème des Orléans, cinq porcs-épics
d'or; au-dessus du trône fleurdelisé, au lieu du
baldaquin classique, il y a une niche en coquille,
dans le genre de la Renaissance italienne. Çà et là
traînent comme des allusions imperceptibles à
Louise de Savoie : aux coins de la niche royale,
deux ailes semblables à des cornes, d'effet sin-
gulier; le chancelier qui lit un acte, revêtu du
grand sceau jaune, fait penser à certaine déclara-
tion très secrète de mariage dont nous parlerons
plus loin... Le jeune prince blond, placé près du
roi, une médaille d'or et une plume d'or au cha-
peau, rappelle aux moins prévenus l'existence de
François de Valois. Parmi les assistants, un héraut
d'armes, un courtisan, sont décorés d'L '. L de
Louis XII, L de Louise de Savoie?... On peut inter-
préter comme on voudra cette abondance d'L et
d'aile-.
Octovien ne porta pas longtemps son drapeau ; il
mourut, jeune, en décembre 1502, pleuré par la
gent littéraire. En attendant qu'un jour son fils,
favori de Louise de Savoie et de la cour d'alors ',
glorifiât sa mémoire, on lui lit une auréole. Sa
tombe reçut une antithèse à l'antique : « Moi, Oc-
tovien, parvenu au comble des honneurs, me voici
1 Od reconnaît encore le cardinal d'Amboise,un prélal près de
lui (probablement Louis d'Amboise), des gentilshommes, l'un en
hermine portant un Ali (chiffre d'Anne de Bretagne), d'autres
portant un A, un I.
2 Pièce de Melin, de 1326. dédiée à Louise et à ses demoiselles,
128 LE RÉGIME D AMBOISE
sous ce peu de terre. » Thevet, un Je ses doctes
compatriotes du xvi9 siècle, le classe parmi les
grands réformateurs de La morale des monas-
fr|'es '.
Ainsi isolée, entraînée vers le courant nouveau,
Louise de Savoie plia, non sans protestations inté-
rieures. L'épreuve se présentait d'ailleurs sous
des dehors qui ne ressemblaient en rien a un mar-
tyre.
Gié n'était pas homme à pousser quoi que ce
fût à l'extrême, ni par tempérament, ni par calcul.
Grand seigneur au vrai sens du mot. homme de
cour émérite, habile à ménager les faveurs et à
passer, en grandissant, de Louis XI à Anne de
Beaujeu, puis à Charles VIII, puis à Louis XII, am-
bitieux certes (il Tétait excessivement, et même
avide), il avait les vertus de ses défauts, l'es-
prit aimable, le goût du faste et. en toute matière,
infiniment de largeur. On citait, pour leur luxe
quasi royal, sa compagnie de gens d*armes, son
château du Verger, rebâti sur le patron de Blois -,
avec ia statue équestre du possesseur au-dessus de
la porte, comme à Blois, et dans l'intérieur, comme
à Blois, une sorte de musée, où Ton admirait les
meubles et les tapisseries du roi Bené, des tapis-
series consacrées à la glorification du maréchal \
1 Colletet, noies de M. Gellibert «les Seguins.
- V. M. de Soland, Charles I III '■/,■ Anjou et en Bretagne,
Nantes, 1837, p. 9.
3 Fr. 22:s:;i, !'• 49 : collection Gaignières, l°> 96-101.
LE RÉGIME l) AMBOISE 129
des bustes de bronze et de marbre offerts par la
république de Florence. Michel-Ange, le dieu du
jour, manquait : le maréchal lui lit officielle-
ment demander par la république de Florence, en
1502, un exemplaire de son fameux David '. Un
indice suffit à nous édifier sur le train de cette
maison. Lorsque le roi contracta des emprunts en
1502, le maréchal envoya de suite 20,000 livres,
représentées simplement par une partie de sa vais-
selle d'or. Louis XII promit de ne jamais oublier
un si grand service 2.
Avec ces habitudes-là et ce genre d'esprit, Gié
ne pouvait pas devenir un geôlier bien gênant. Il
venait peu à Amboise. Il suivait le roi, pour sup-
pléer le cardinal d'Amboise qui se trouvait presque
toujours au loin, et il déléguait, en fait, le com-
mandement du château à un lieutenant nommé
Ploret3. Cependant, il restait maître du cours de la
Loire, à Amboise et à Angers par lui-même, à
Tours par un iils, à Saumur par un cousin. Il y
avait là une coïncidence curieuse qui n'échappait
pas aux yeux vigilants ; la route de Bretagne sem-
blait bien gardée. La reine, probablement, parta-
geait cette impression, à en juger par les coups
1 Du moins, la seigneurie do Florence commande pour lui, en
1502, une statue à Michel-Ange. En 1491», elle lui avait donnésix
bustes de marbre et deux de bronze (Blanc, Hist. des peintres,
Michel-Ange, p. 2.0).
2 Procéd., p. 699-701 : Dictionnaire d'Expillv, V Baugé.
sProcéd., p. 360.
130 LE RÉGIME D AMBOISE
d'épingle quelle ne ménageait pas à la petile
cour d'Amboise et à son défenseur : c'est ainsi
qu'en 1500, quand elle refusait obstinément encore
de reparaître à Paris *, elle eut le mauvais goût de
faire à Amboise, sans son nouveau mari, une
entrée solennelle ~. Elle s'ingénia aussi, sur de
petits points, faute de mieux, à contrecarrer le
maréchal. 11 désirait une terre de plus, la terre de
Brissac ; elle la fit donner à un jeune favori, encore
sans importance :!. Elle alla plus loin. Dans un
but de sécurité élémentaire 4. Gié s'était fait auto-
riser à remplacer à Amboise trois vieilles pièces
d'artillerie du temps de Charles VIII par trois
pièces neuves ; en même temps, il lit discrètement
installer dans un coin, sous un hangar, un peu
d'artillerie de nouveau modèle 5, tirée du parc de
Tours. Comment ce hangar fut-il connu à la cour?
nous l'ignorons. Il y suscita une étrange rumeur.
Contre qui donc, disait-on. le maréchal protège-
t— il le duc de Valois? La reine obtint le renvoi de
l'artillerie et elle prolita de la circonstance pour
faire nommer à Tours un lieutenant à sa dévotion 6.
1 Cérémonial françois; IV. 101KX. 171 : IV. 22.'!:!.';. 216, v.
2 Inventaire, de M. l'abbé Chevalier, p. •">•'!: Et. Cartier, Essais
historiques sur In ville cCAmboise, p. 11. 52.
* Procéd., p. 163. :îi. .74. 133, 163, 208, 271 : le P. Anselme. Cf.
Port, Dictionnaire historique de VAnjou.
4 En 1501. de peur de la peste, le maître es arts qui tenait les
écoles d'Amboise dut licencier tous ses élèves (Chevalier, Inven-
taire.... p. 206, 207. 208).
•s Procéd., p. :;, 27, 159, 35, 51, 75, 16.
« Procéd., p. 163, 34, 133.
LE RÉGIME d'aMBOISE 131
Charles VIII avait laissé les travaux d'Amboise
inachevés '. (lié provoqua aussi un ordre royal de
les compléter, sous la direction de ses agents, Plo-
ret et François de Pontbriant 2. Les maçons y tra-
vaillaient donc en 1502 et en J503; moyennant un
octroi de privilèges, la ville se chargea d'achever
une poterne1. En attendant, on ne pouvait loger au
château que vingt-cinq archers, et bien à l'étroit.
Ces archers, réduits à vivre en ville avec leur solde,
contractaient des dettes : il en résulta des incidents,
des rixes, qui obligèrent à changer tous les six
mois la petite garnison 4. En 1502, les archers
commirent quelques excès : je ne sais quels enne-
mis cachés en firent beaucoup de bruit et essayèrent
d'en rendre responsable le maréchal 5, qui se
trouvait en Italie avec le roi.
Le maréchal ne dit plus rien, mais il comprit
parfaitement, et se jura, au besoin, de ne compter
que sur lui-même pour défendre son prince contre
toute entreprise 6.
Dans une situation si embrouillée, Gié désirait
1 Fr. 26107, 275-276. 261: fr. 26106, 162 : 26108.44'.». 364, 365;
25718, 60; Clairarab. 307, 111 ; Etat de Picardie, 1497-1498 (arch. de
M. le duc de la Trémoïlle : Bulletin de la Société de V Histoire de
France, 1866): l'abbé Chevalier, Inventaire, p. 31 1-315.
2 Jarry, Docum. si/r le château de Chambord, Mém. de la So-
ciété archéologique de l'Orléanais, XXII, 551.
3 Chevalier, Inventaire, p. 6, i2. 146, 147.
4 Procéd., p. 380, 381, 12. 86, 218, 359, 361.
5 Procéd., p. 137, 283, 356, 373, 382 et s., 384, 385.
6 Procéd., p. 249, 230. 254, 26. 35, 42, 46, 75, 82, 160, 138.
132 LE RÉGIME D'AMBOISE
avant tout gagner Louise et lui faire comprendre
combien son zèle importait à l'avenir de François.
Il lui insinua qu'elle pouvait avoir besoin d'amis
sûrs1 ; il se lia intimement avec le sire d'Albret,
l'ami de la maison 2.
Assurément, Louise passait elle-même par les
émotions les plus vives. Tout le monde voyait
bien le roi péricliter ; mais plus la santé de Louis
subissait d'assauts, plus il semblait qu'Anne de
Bretagne s'obstinàt à conquérir des maternités ;
étranges coïncidences ! singulière gageure contre le
duc de Valois ! La reine donna successivement le
jour à deux enfants mort-nés, qu'on croit des fils.
Le maréchal ne cachait pas à Louise la vérité ;
il lui confia, sous le sceau du secret, l'infirmité
du roi, des hémorrhagies internes, qui pouvaient
amener une mort subite. Il essaya de la raisonner
relativement à son fils, qu'elle ne pouvait pré-
tendre, disait-il, garder indéfiniment à elle toute
seule. « Monseigneur devient grand. » Pourquoi ne
pas lui choisir son entourage, pourquoi attendre
que les circonstances l'imposent3 ?... Le maréchal
continuait tout doucement aussi ses travaux d'épu-
ration ; il obtint la mise à la retraite de deux vieux
fonctionnaires, Amaillou et Fléac, chef de la mai-
son de Polignac, jadis si inlluente à Cognac et
i Procéd., p. 233,3.']. 37, 73, 81, 251.
2 Procéd., p. 120,43, 156, 121).
3 Procéd., p. 212.
LE RÉGIME D AMBOISE 133
toujours très considérée à la cour de France l ;
il échoua pourtant contre un vieil couver, nommé
Regnaud Du Refuge. Il introduisit le sire de Segré,
François et Pierre de Pontbriant, et autres gens de
confiance ~ ; un certain Brandclis de Champagne
refusa, sous prétexte que sa dignité ne lui permet-
tait de servir que des rois ou le maréchal de Gié ;.
De la cour, le maréchal ne cessait aussi d'entretenir
une correspondance active avec Louise, servant ses
protégés 4, soignant ses intérêts, obtenant, par
exemple, un permis d'exportation de blé en Es-
pagne '. En retour, Louise lui lit abandon d'une
1 Sun frère Jean, seigneur de Beaumont en Auvergne, était
un des principaux capitaines de l'année, el Mme de Beaumonf
dame d'honneur de la reine (Jean d'Anton; Preuves de l'Hist.
deBretagne, III. L594; fr. 26106, 172. 90 ; Clairamb., 782, etc.).
- Dans le compte de la maison de 1. nuise de Savoie pour L501,
arrêté à Amboise le 23 février 1502-3, la bâtarde Jeanne, dame
de Surgères, esl inscrite peur 200 livres. Jeanne de Polignac et
Françoise de Marconnay sont demoiselles d'honneur, Jean de
Polignac premier maître d'hôtel, Regnauld Du Refuge écuyer
d'écurie, Julien Prune! médecin, Charles Montgeon aumônier.
Il y a trois secrétaires, Barbier, Mareau et Thibault . Le jeune
François a un aumônier, Ythier Bouvereau, et un « maître
d'école > François de Moulins (fr. 21478, fu 33). En 1303, Jeanne de
Polignac a disparu, niais on trouve Louise de Polignac, dame
du Vigean, et encore Elie de Polignac, seigneur de Fléac.
La bâtarde Jeanne est devenue dame de Givry. La nourrice
Marguerite Texière est devenue femme de chambre. Les
secrétaires sont Trotin. de la Place, Thibault. Odeau (compte ar-
rête à Amboise le 10 avril 1303-4 ; même ms., f° 34 .
s Procéd., p. 371, 69-70, 252, 72, 79, 211, 212. 135, 156-157. Les
Du Refuge appartenaient au service de la maison d'Orléans. V.
TU. Du Refuge, 53-67.
4 Procéd., p. 334, 357, 364, 378.
5 Fr. 26106, 157.
134 LE RÉGIME D AMB01SE
petite dette de 700 livres, cadeau bien naturel, qui
prêta aux médisances ', ou plutôt aux calomnies,
à cause des tendances habituellement économes
de Louise de Savoie.
Où trouver la formule secrète de tiraillements
qui paraissent si compliqués ? Dans une pensée
très juste, très patriotique, à laquelle Louise aurait
prêté un chaleureux appui, sans ses rancunes, ses
passions, ses craintes, et si elle n'avait pas tenu
avant tout à garder ses enfants sans aucun partage
possible. Le maréchal de Gié, qui connaissait fort
bien la reine, pensait qu'en cas de nouveau veu-
vage elle ne manquerait pas de regagner la Bretagne
avec sa lille. de s'y proclamer indépendante, et
de réclamer, outre son douaire. Blois et les autres
domaines de la maison d'Orléans ; qu'ensuite elle
marierait sa fille à quelque étranger, probable-
ment un allemand ou un espagnol, et qu'elle in-
troduirait sans hésitation jusqu'au cœur du royaume
les pires ennemis du pays. Il voulait résolument
détruire ce plan, c'est-à-dire marier Claude à un
prince français, au roi éventuel, au duc de Valois.
Outre la reine, le maréchal heurtait ainsi Anne de
France, attachée, et fort vivement, à son projet de
prendre le duc de Valois pour gendre'2. Pour comble
de malheur, il avait contre lui Louise de Savoie.
1 I.jOI. Bernier, Registre du Conseil de Charles VIII, p. 124 ;
Procéd., p. 128. 32!». 730.
" Bergenroth, p. 219.
LE RÉGIME d'aMBOISE \ ■<'■'<
Quant au roi, il partageait absolument la pensée
du maréchal. Mais, comme l'éventualité seule de
sa mort donnait à L'affaire un caractère pressant,
il en saisissait moins l'urgence ; il ne se considé-
rait même pas comme incapable (l'avoir un iils et
de dissiper le nuage par ce moyen; puis, sa femme le
tiraillait, lui aussi, et il fallait la ménager ; enfin, son
caractère le portait aux conciliations. Il recourut à
un expédient singulier : en grand secret, il signa à
Lyon, le 30 avril, une déclaration, d'ailleurs très
dûment scellée et paraphée, où, d'avance, il déclarait
nul tout pacte matrimonial de sa tille avec un autre
que le duc de Valois >. Déjà, dans sa jeunesse, il
avait signé, paraît-il, une protestation semblable,
pour son propre compte, lorsque Louis XI l'obligea
à se marier. Ce n'était donc plus une nouveauté.
— Apparemment le secret fut bien gardé, puisque les
historiens eux-mêmes le conservent encore. Aucun
n'en a parlé. — Dès lors, Louis XII souscrivit
allègrement aux volontés de sa femme. Et, comme
précisément on avait besoin de la paix avec l'Alle-
magne, pour donner à cette paix un caractère bien
définitif, on lui annexa une promesse de mariage
entre Claude et Charles d'Autriche, le futur
Charles-Quint, tout en ajoutant (la reine paraissait
grosse) qu'en cas de naissance d'un dauphin pré-
sent ou à venir le mariage de ce dauphin avec
une archiduchesse remplacerait le mariage de
i J. 951, orig.
130 LE RÉGIME D AMBOISE
Claude '.Se faisait-on de grandes illusions sur la
force d'un mariage aussi quintessehcié et aussi
suspensif (Mitre des futurs aussi jeunes ? c'est
ce dont doutèrent intérieurement certains scep-
tiques professionnels 2. Néanmoins, suivant l'usage
immémorial des chancelleries, on célébra haute-
ment ces fiançailles. Une ambassade solennelle
de l'archiduc arriva au mois d'août: les délégués
du roi, le maréchal de Gié en tête, signèrent un
contrat :;. La reine triomphante se hâta de notifier
la nouvelle en Bretagne, le pape la lit tambouriner
à Home 4; officiellement. Charles-Quint rayonnait
déjà sur l'univers 5. On pense bien que les fêtes,
les dîners, les bals ne chômèrent pas 6, afin de
prouver l'importance de la négociation.
Quelque temps après, en décembre 1501, les
parents du jeune fiancé, Philippe le Beau et Jeanne
la Folle, traversèrent la France. L'ironie persis-
tante des choses voulut que le duc de Valois fît ses
1 On appelait « mariage » ou « mariage a futaro » ce que nous
appellerions fiançailles. Il n'yavait, en réalité, mariage indissoluble
que le mariage de presenti, entre époux nubiles, et encore à con-
dition qu'il lût consommé. La rupture du premier ne pouvaM
donner lieu qu'à indemnité, s'il était stipulé un dédit. Le second
ne pouvait se dissoudre que par un arrêt canonique de divorce.
Onappelait • divorce, divortium », l'annulation pour cause de
vice dirimant (non consentement, défaut de liberté, défaut de
consommation, stérilité, etc.).
- 29 juillel 1301. Diariidi Marino Sanuto, IV, 89.
s Fr. 18728, 103.
i Tlmasne. Burchardi Diarium, 111. 1 GO.
5 Marino Sanuto, IV. 89.
,; Jean d'Auton.
LE RÉGIME d'aMBOISE 137
débuts politiques ce jour-là, à la droite <In roi.
Louise de Savoie aussi joua sou rôle; le soir de
l'arrivée de l'archiduchesse, elle s'en alla, des
compotiers d'or en main, avec Mmes de Bourbon, de
Valentinois et autres grandes dames, escortée
de six pages qui portaieni ^\v> bougies vertes,
offrir des confitures et des dragées à l'auguste
voyageuse. Il y eut des têtes merveilleuses, dont
les chroniqueurs se sont plu à nous transmettre le
menu '.
A Amboise comme à Blois, Louise n'offrait que
des douceurs-1. Le maréchal, toujours reçu cordia-
lement, en ami intime, dînait avec elle, passait
en tête-à-tête avec elle des heures entières, se char-
geait de mener lui-même François à la messe, ou à
la chasse, ou en promenade 3. Une invisible provi-
dence, représentée par les maîtres d'hôtel, veillait
sur les gens du maréchal, qui partageaient la table
des chambellans et qu'on gâtait réellement. Ploret,
surtout, semblait le point de mire; ilyavaitàlacave
un vin tout spécial, dénommé « vin de Ploret4 ».
Comme, évidemment, d'après tous ces témoi-
gnages, le maréchal plaisait à sa petite cousine,
comme lui-même affectait un grand dévouement,
il ne restait plus qu'à les marier. C'est ce qu'on
1 Ant. de Lalaing; Cérémonial français.
- Fleuranges, ch. 2.
:; Procéd., p. 55. 160.
i Procéd., p. 364, 361. 357, 335. 356. 363.
i:î8 le régime d a.mboise
fit. Les personnes bien informées nommaient même
l'intermédiaire, chargé, je ne sais trop pourquoi,
• le négocier entre ces deux amoureux : le sire du
Bouchage '.
Le maréchal se trouvait veuf depuis 1497, et,
en dépit de ses cinquante ans, son ambition sans
limites lui inspirait certainement le désir de se
remarier, et royalement, puisqu'en 1504. au point
culminant de sa carrière, il épousa une jeune fille,
de maison rovale. mieux proportionnée à son âge
et beaucoup plus riche que Louise. Dieu seul con-
naît les cœurs ; nous ne pourrions pas jurer que
jamais l'idée d'épouser la mère d'un roi de France
probable n'ait germé dans l'âme du maréchal de
Gié et n'ait un peu réchauffé son dévouement.
Mais Gié n'était point la dupe de Louise. Il essayait
toujours de lui inspirer une sécurité précise: un
jour, par exemple, qu'elle allait à Loches, il insi-
nua que le château de cette ville pourrait devenir
une bonne retraite : Louise ne l'écouta même pas. Si
de tels soins pouvaient cacher une arrière-pensée,
ce que nous ignorons, nous savons parfaitement
que le maréchal n'y persévéra que par acquit
de conscience. Pour ébaucher des projets roma-
nesques, et surtout pour les conserver, il lui
aurait fallu des illusions qui n'étaient point son
fait et qu'il ne professait qu'en public ; avec ses
» Procéd., p. 2!»'j, 304-305.
LE RÉGIME D'AMBOISE 139
intimes, il ne dissimulait pas du tout les senti-
ments de haine concentrée qu'il sentait prêts à
percer chez sa cousine. Il en prit son parti, s'en
remit aux événements pour les mesures néces-
saires, et se contenta de multiplier les visites
à Amboise, avec la vigoureuse résignation de
l'homme qui a beaucoup vu '.
S'il fallait une preuve de plus de sa méfiance
extrême, nous la trouverions dans la volonté per-
sistante et de plus en plus clairement manifestée
par le roi de soustraire le jeune François à la
domination de sa mère. Sur ce point très sensible,
Louise de Savoie résistait sans dissimuler. S'il y
avait, certes, un usage universel dans les cours,
(•'('■tait que les demoiselles d'honneur entrassent
chaque matin dans la chambre des princesses, pour
les servir à leur lever. A Amboise, point : Louise
se levait seule, avec ses enfants, sans personne.
Le lieutenant du maréchal attendait à la porte
qu'on lui confiât le prince pour le conduire à la
messe2. Voici ce que Louise imagina, dès le début,
pour supprimer cette simple démarche. Un matin,
le sire de Durtal, suppléant Ploret pendant une
absence, se trouvait à la porte ; il attendit long-
temps, s'inquiéta enfin, éleva la voix, et alors des
valets de chambre lui répondirent, de l'intérieur,
qu'ils avaient ordre de ne pas ouvrir. Comme Dur-
•• Procéd., p. 27. 135, 158, 234, 294, 31 note, 38, 133, 35, 54.
- Procéd., p. 364.
140 LE RÉGIME d'aMBOISE
lai n'était, après tout, qu'un soldat, chargé d'une
consigne grave, il insista; il prit peur, il s'impa-
tienta, il finit par forcer la porte. Là-dessus, Louise
de Savoie étala un désespoir tragique : « Depuis
quand, disait-elle, des mortes-paies assistent-ils au
petit lever des princes? » Elle écrivit au maréchal.
Gié se hâta de désavouer et de rappeler son
homme1, et, en 1502, il eut soin de raconter l'his-
toire au sire de La Roque, qu'il laissait à Amboise,
en lui recommandant d'extrêmes égards. Mais
Louise tenait un grief, qu'elle ne voulait pas aban-
donner ; elle alla en personne voir le roi2, elle
l'accabla de messages secrets, elle chercha à inté-
resser à sa cause l'évêque d'Albi. qu'elle savait
fort influent. Elle n'obtint rien, sinon que le maré-
chal, instruit des intrigues de Surgères dans la
question, en profita pour envoyer à cet individu
l'ordre de quitter le château : nouveau froissement
de Louise, nouveau grief3. Il fallut bien pourtant
que Louise acceptât pour François de jeunes com-
pagnons 4.
Louis XII méditait encore une modification
plus radicale de la cour d'Amboisc. Il voulait
mettre le sceau à son œuvre, en remariant Louise
et en fixant le sort des deux enfants. Dès l'an-
1 Au siège de Salées en 1503, Durtal commande la compagnie
de Gié (J. d'Anton).
2 l'rocéd., p. 312, 3.";. 54.
3 l'rocéd., p. -71. 213, 367, 234, 233. 294.
i l'rocéd., p. 364, 23 \. 295, 311. 361, 363.
LE RÉGIME D AMBOISE 141
née 1500, il l'ut question de marier la jeune Mar-
guerite au prince de Galles; la pensée venait de
Mme de Bourbon, qui, tout en se maintenant dans
une sorte de pénombre, correspondait activement
avec le roi d'Angleterre; Louis XII l'adopta et la
prit fort à cœur; il offrit, à l'appui, une dol de
200,000 écus. Mais le gouvernement anglais, alors
en termes assez froids avec la France, préféra
Catherine d'Aragon1.
Quant à Louise, vers le commencement de 1501,
son mariage avec Alphonse d'Esté, fils et héritier
du duc Hercule de Ferrare, parut décidé. La
maison d'Esté, notre vieille alliée, désirait se rat-
tacher à la maison de France, et on ne pouvait
pas trouver de convenances plus parfaites. Louise
devenait un jour duchesse de Ferrare, comme son
frère duc de Savoie. Que lui reprochait-on en
France ? d'importer Ferrare à Cognac ou à Am-
boise ? Eh bien ! on lui rendait son centre naturel,
son cercle choisi d'art et de littérature, ses afli-
nités morales, une très belle et très brillante cour
selon son cœur, et jusqu'à un Octovien de Saint-
Gelais dans la personne du cardinal Hippolyte
d'Esté... Tout s'écroula, par un heurt imprévu.
Alexandre VI jeta les yeux, de son côté, sur
Alphonse d'Esté pour sa fille Lucrèce, et il eut la
funeste idée de faire part de son désir au gouverne-
1 Bergenroth, p. 219. Ajoutons qu'il était question du mariage
avec Catherine depuis quinze ans.
142 LE RÉGIME D AMBOISE
menl français, en le priant d'intervenir. Louis XII,
officiellement obligé d'accepter, mais en réalité
tout à fait excédé des Borgia, expédia immédia-
tement à Ferrare une ambassade spéciale avec une
lettre de sa propre main, conforme aux vœux du
pape ; en même temps, il manda l'ambassadeur de
Ferrare et lui déclara sans ambages qu'il ne se for-
maliserait pas du tout d'un refus; au contraire, il
engageait le duc à ne pas se presser, à louvoyer
trois ou quatre mois, jusqu'en septembre, époque
à laquelle il le verrait; il renouvelait l'offre de
Louise de Savoie, en faisant remarquer le ca-
ractère impolitique d'une alliance qui, après la
mort d'Alexandre VI, laisserait Ferrare tout à fait
isolé; il prépara admirablement l'échec de son
ambassade.
Sur une insistance formelle de la France, le duc
de Ferrare se fût peut-être résigné aux vues
du pape ; il abonda dans le sens de Louis XII,
et il pensa gagner du temps, suivant le conseil
qui lui était donné, en déléguant à Home un
simple secrétaire, avec des instructions d'un
vague apparent, et la mission certaine de négo-
cier, au besoin de marchander. Alexandre VI ne
se froissa de rien et se montra si accommodant
qu'il fallut aboutir '.
(Test ainsi que, pendant Tannée 1501, Louise vit
1 Gregorovius, Lucrèce Borgia, éd. fr., I, 311 et s.
LE RÉGIME D AMBOISE 143
son sort en suspens. Le 25 janvier, elle éprouva
une terrible émotion. Une haquenée, cadeau du
maréchal de Gié, s'emporta et entraîna le jeune
François qui la montait. L'angoisse, à la pensée du
malheur qui aurait pu se produire, arrache à
Louise, dans son .Journal, un cri où vibre toute
sa passion pour le vengeur futur de ses blessures.
<( Mon fils, mon roi, mon seigneur, mon César!...
Dieu, protecteur des femmes veufves, etdeffenseur
des orphelins, prévoyant les choses futures, ne me
voulut abandonner, cognoissant que, si cas fortuit
m'eust si soudainement privé de mon amour,
j'eusse été trop infortunée ! » Ah ! qu'on ne lui de-
mande plus si elle croit au Protecteur des veuves!
A la suite des émotions de 1501, elle tomba gra-
vement malade à Amboise '. L'année suivante, elle
éprouva une joie profonde, à la mort d'un fils
d'Anne de Bretagne : « Il ne pouvait retarder
l'exaltation de mon César, car il avoit faute de
vie ; » et l'homme qui se précipita dans sa chambre
pour lui apporter le premier la bonne nouvelle,
c'était « le pauvre monsieur qui a servi mon lils
et moi en très humble et loyale persévérance » ;
qui est-ce, sinon Jean de Saint-Gelais ?... Cette joie
inénarrable du malheur de la reine fut traversée
par un chagrin: Louise perdit son chien Happegai,
« de bon amour et loyal à son maitre » ; elle lui
i Catalogue... des autographes de M. Baylê, par Et. Charavay
(23 déc. 1885), ii" 114.
144 LE RÉGIME D AMBOISE
consacre une oraison funèbre plus longue qu'à son
mari.
Nous avons dit comment le roi s'était tiré, en
1500, des difficultés relatives aux fiançailles de sa
fille. Dès la fin de 1501, le langage des médecins
devint tellement inquiétant que le maréchal de Gié
crut nécessaire d'aborder de nouveau la question
avec Louis XII ; l'opinion publique commençait aussi
à s'en préoccuper et à s'alarmer '. Le roi approuva
absolument l'exposition que lui fit le maréchal-, et
l'autorisa à négocier avec Louise le mariage de
Claude : il se chargea même personnellement des
premières ouvertures. Les avantages de la propo-
sition étaient assez évidents; cependant, pour un
motif ou pour un autre, Louise ne répondit pas bien
nettement et, selon son usage, parut louvoyer: la
laideur de Claude, sa mauvaise constitution, son
incapacité peut-être d'être mère l'effrayaient,
disait-elle; elle s'assimilait même certains mots
attribués jadis à Louis XII à l'égard de Jeanne de
France. Le maréchal épuisa vainement son élo-
quence pour la rassurer 3. Et, comme les circons-
tances pressaient, qu'au printemps de 1502 le roi
résolut de partir pour l'Italie, d'où on ne savait
guère s'il reviendrait, Gié, avant départir avec lui,
prit des précautions, qu'il a dû nier plus tard,
1 Requête de la ville de Dijon (Archives de Dijon, B. 71).
2 Procéd., p. 25, 35, 52, 54.
3 Procéd.. p. 110, 111.
LE RÉGIME d'aMUOISE 145
mais qui n'en sont pas moins d'une réalité incon-
testable '. Il ordonna à Ploret, au premier avis de
la mort du roi, de fermer les portes d'Amboise et
d'arrêter quiconque insisterait pour entrer, fût-ce
M. et Mme de Bourbon 2, d'embarquer nuitamment
François avec ou sans l'assentiment de sa mère,
de traverser Tours avec d'extrêmes précautions, et
<\e ne s'arrêter qu'au château d'Angers 3. Le châ-
teau d'Angers déliait toute attaque, et le maréchal
y commandait. Si une épidémie éclatait, Ploret
devait en prendre texte pour emmener d'ores et
déjà Louise et ses enfants à Angers ou au Verger 4.
De plus, le maréchal réunit les archers dans la
charmante petite chapelle d'Amboise, que tous les
touristes connaissent, et leur fit jurer d'obéir
aveuglément, « envers et contre tous » aux ordres
qu'ils recevraient 5, de ne pas s'absenter sans
permission, de révéler toute tentative de com-
plot ou de corruption ,;. Le capitaine de la garde
royale de Blois, le sire de La Marck, allié au maré-
chal 7, le capitaine de Saumur 8 furent, plus ou
moins vaguement, avertis. Mais Gié s'abstint de
1 Procéd., p. 57.
a Procéd., p. 71, 153, 74, 153, 71, 135, 22(1, 221, etc.
3 Procéd., p. 268.
* Procéd.. p. 210.
& Procéd.. p. 5, 55, 133, 198, 251, 36.
6 Procéd.. p. 82, 155.
' Procéd.. p. 28. 56, 158, 191, 249, 38, 72. 81, 153, 55, 160, 161,
30.1, 2'. 17.
» Procéd.. p. 38, 136. 152, 204, 253.
10
146 LE RÉGIME D AMBOISE
mettre Louise dans sa confidence. La comtesse, au
moment des adieux, lui parla pourtant de ses
préoccupations, de la faiblesse de la garnison, du
délabrement du château, où un pan de mur venait
de s'écrouler, de sa peur de voir M. etMme de Bour-
bon enlever son fils : il se borna à répondre froi-
dement qu'il avait tout prévu, et que d'ailleurs il
offrait à Angers une retraite sûre '.
On organisa aussi à Blois autour de M'ne Claude
une surveillance méticuleuse. Tous les jours, le
lieutenant du bailliage, Denis Musset, et le procu-
reur général, Etienne de Morvilliers, durent faire
le tour de la ville et des faubourgs, afin de vérifier
par eux-mêmes l'absence d'épidémie, et d'adres-
ser ensuite au château un rapport, dont le ré-
sumé était immédiatement transmis au roi. Au
moindre soupçon d'épidémie, ordre était donné de
consigner ou d'emmener l'individu suspect, et. en
cas de mort, de fermer la maison, de barrer la
rue 2.
Le roi revint sain et sauf; mais, pendant son
voyage, la peste éclata violemment 3 jusque dans
les parages de Blois et d'Amboise ; il fallut songer
cà un déplacement. Mme Claude se rendit à Loches,
château très bien fortifié, commandé par François
1 Procéd., p. 152,56, 36, 154, 250, 53, 17. 37, 29, 27, 6, 73, 211.
:S2, 134.
2 Bibliothèque île Blois. tus. n°1575.
3 Jean d'Auton.
LE RÉGIME d'âMBOISE 147
de Pontbriant, ce dont Gié se montra très satisfait '.
Louise de Savoie refusa d'aller en Anjou et pré-
féra se retirer simplement à Bléré, dans une petite
maison de plaisance, ouverte, sans défense, qui
répondait aussi mal que possible aux soucis dont
elle se disait obsédée ; de là, elle écrivit au roi que,
si on l'obligeait à s'enfermer dans des fortifications,
elle choisirait les châteaux de Loches ou du Fau 2.
Le maréchal n'insista pas et se borna, sous prétexte
de la peste, à échelonner sur les bords de la Loire,
à Decizc, à la Charité, sa compagnie, dont les gar-
nisons régulières se trouvaient à Sens, à Joigny et
à Provins 3.
Seul, cet incident troubla ostensiblement la vie
d'Amboise. Le jeune duc de Valois, qui atteignit en
4502 l'âge de huit ans, commençait à faire figure ;
il complétait son éducation, en se rendant parfois à
la cour, « cette belle cour » àa France, qui se van-
tait de compter dans ses rangs des souverains
étrangers, des fils de souverains, des barons sans
nombre. Les ambassadeurs se mirent à le citer
dans leurs dépêches 4.
Le bon Louis XII, malgré « l'avarice » dont par-
laient les gens qui ne payaient pas les tailles, avait
porté la pension de son cousin au chiffre de
i Procéd., p. 76, 83, 234, 137, 5, iG. 54, 266, 165,77, 84,31.
2 Procéd., p. 210.
s Procéd., p. 8, 154, 252, 38, 132.
*Sanuto, IV, 280.
148 LE RÉGIME D AMBOISE
20,000 livres 1 (environ 500,000 francs de valeur ac-
tuelle) ; en réalité, il servait cette pension à Louise
de Savoie, puisqu'elle en jouissait légalement.
Autour de François s'était constitué un petit
groupe d'enfants, extrêmement vivant; on y voyait
Guillaume de la Marck, seigneur de Fleuranges 2, de
deux ans plus âgé que le prince, hardi, enthou-
siaste, remuant, aventureux (il reçut le surnom de
Jeune adcentureux), blond, aux yeux bleus, à la
mine frêle, à l'aspect tourmenté, mince, nerveux,
que son portrait, à vingt-quatre ans, nous montre
déjà noblement fatigué et balafré; Marin de Mont-
chenu 3; « Brion », c'est-à-dire Philippe Chabot,
seigneur de Brion, dont le frère aine allait épouser
la tille unique de Jean de Saint-Gelais, celui-là choisi
à cause de ses affinités avec Cognac 4 ; Anne de
Montmorency5, plus jeune que le comte, solide,
trapu, sculptural, au regard plein de chaleur et de
résolution1' : Montmorency, dont la carrière est si
• Compte de la généralité de Languedoc: fr. 29-27.
- Fils d'un des meilleurs amis du maréchal de Gié. 11 arriva
vers le commencement de 1503, car il dit qu'il avait huit ans
(Mémoires de Fleuranges .
3 Brantôme, III, 194.
4 Fils de Jacques Chabot, baron de Jarnac, à qui est dédié un
des rondeaux du Vergier d'honneur d'Octovien de Saint Celais. Cf.
Brantôme, lieu cité.
5 Né en 1497.
6 Leurs portraits par Jean Clouet, m», fr. 13429, fu* lu, lxxiii,
publiés par M. Bouchot, dans son excellent ouvrage Les Clouet,
p. 11. 13. Ce manuscrit contient aussi des grisailles signées G. 1519,
signature de Godefroy le Batave, connue l'a démontré M. le duc
LE RÉGIME D'A M 1501 SE 149
fameuse ', resta toujours l'ami intime de la famille,
Marguerite ne cessa d'entretenir avec lui 2 la cor-
respondance la plus amicale, et c'est à lui que
Louise écrivait un jour, par la suite : « Je suis
asseuré que, si ma fille eust esté icy, que je n'eusse
point failly a vous veoir, [ce] qui n'est pas sans
m'en donner ung petit de jalousie 3. » Louise per-
sista toujours à exclure le tils du maréchal de (lié,
et le maréchal, dépité, fit détendre par le roi que
François couchât désormais dans la chambre de sa
mère. Louise s'irrita; on échangea vainement des
propositions et des lettres; elle se donna le malin
plaisir de montrer les lettres du maréchal aux per-
sonnes les plus mal disposées pour lui, notamment
au sire de Fléac, qu'il avait congédié 4.
Quant à l'éducation proprement dite du jeune
François, elle se résumait principalement dans des
(;bats avec ses camarades, au grand air de la Loire,
et dans des jeux violents destinés à lui assurer
une robuste santé. Ces enfants maniaient déjà l'arc
fort adroitement, ils tiraient à la cible avec de
d'Aumale. M. Bouchot voit dans ces grisailles le portrait He Fran-
çois \".
1 V. le beau livre de M. F. De Crue de Stoutz, Anne de Montmo-
rency, Paris, 1885, in-8\
2 Lettres de 1521, publiées par M. Génin, Lettres de Marguerite
cTAngoulême, I, p. 147 et suiv. (M. Génin estime toutefois que
ces lettres étaient adressées à son père.)
3 Fr. 2915, f° 21.
« Procéd., p. 234. 357, 313, 56, 75, 251, 135, 37-38. 103, 104, 204,
157.
ISO LE RÉGIME D AMBOISE
pot i les serpentines, ils prenaient d'assaut ou défen-
daient des bastions de terre, ils fabriquaient des
pièges à gibier, ils montaient achevai. C'était des
audacieux, des actifs. Leurs jeux proprement dits
consistaient dans Yescaigne, sorte de lawn ten-
nis, et dans « la grosse boule », un genre de bal-
lon très amusant, parait-il ; deux jeux d'importa-
tion italienne, encore inconnus en France. Les
années suivantes, ce jeune monde se mit à jouter,
à caracoler à poil, ou sur de simples couvertures,
ou sur des selles non sanglées, à exécuter des
tournois en miniature. Le prince devint ainsi
agile, fort et ce qui s'appelait « très noble » : bon
écuyer, bon jouteur, plein de joyeuseté, d'entrain,
de belle humeur. Il devait à la nature une intel-
ligence ouverte, une mémoire très facile ', et
c'était à qui le proclamerait admirable. Sa mère,
pour célébrer sa dixième année, commanda sa
médaille à un artiste italien: cette médaille le
montre coiffé d'un béret, avec la salamandre au
revers et une devise en italien '.
L'instruction passait après les exercices phy-
siques et ressortait entièrement de la direction
maternelle.
Nous ne savons pas au juste jusqu'où elle
s'étendait. VHeptaméron nous apprend seulement
1 Fleuranges; Christofori Longuolii, Oratiode laudibus divi Lu-
dovici, publ. pur Henri Estienne (1515).
2 Notrisco al buono, Stingo el reo.
LE RÉGIME D'AMBOISE 131
<pic Louise laissait à son fils une grande liberté,
pourvu qu'il fût exact à L'heure du souper; sur ce
chapitre, elle n'entendait pas raillerie '.Il est pro-
bable qu'en lui apprenant à lire elle le berça avec
les histoires de Priam et d'Hector. Nous trouvons,
parmi ses manuscrits, un Recueil des Histoires de
Troye, de Raoul Le Feuvre, avec des miniatures
qui représentent Hercule, dès son berceau, étouf-
fant des serpents, Hercule, jeune, luttant contre
des lions2; nous ne serions pas surpris qu'en ache-
tant cet intéressant manuscrit, Louise pensât à son
fils, car la foi en la descendance classique de Priam
• levait bien paraître l'article essentiel du Credo.
Sur ces entrefaites, le projet de marier Margue-
rite en Angleterre reparut. Le prince de Galles
venait de mourir; son frère, le duc d'Yorck (le
futur Henri VIII), devenait héritier de la couronne ;
il avait un an de plus que la princesse. L'ambas-
sade de condoléance envoyée par Louis XII lit la
proposition. Cette fois encore, le roi d'Angleterre
ne se soucia pas d'accepter et délégua, pour adou-
cir sa réponse, un ambassadeur spécial, qui rejoi-
gnit le roi h Grenoble, le 25 juin 1502. Dans la
première conférence, le cardinal d'Amboise parla
avec onction de l'amour paternel du roi pour la
jeune Marguerite ; l'ambassadeur, après avoir ob-
• Nouvelle XLII.
* Fr. 252, f" 73, 99.
HJ2 LE RÉGIME d'aMBOISE
jecté l'extrême jeunesse des deux enfants, insinua
que son maître trouvait le parti un peu insuffi-
sant pour l'héritier de la couronne, qu'il préfére-
rait une fille du roi ; le cardinal exprima le regret
que le roi n'eût qu'une fille et que cette fille ne fût
plus libre ; on se sépara avec une extrême courtoisie,
et l'ambassadeur, avant de partir, fut reçu par le
roi. par la reine, par le maréchal de Gié, par le
chancelier1.
Louis XII, sans se décourager, se mit en quête
d'un prince moins en vue. En 1503, il offrit au
choix du duc de Calabre, fils de l'ex-roi de Naples,
ou sa propre nièce, Mlle de Foix. ou Marguerite,
qu'il décorait du nom de « so^ur du dauphin ». Il
échoua, de nouveau, contre la candidature de Ca-
therine d'Aragon'2, promise, d'un autre côté, au
nouveau prince de Galles, mais à qui le pape, d'ac-
cord avec la France, faisait attendre les dispenses
nécessaires3.
Quant à Louise de Savoie, elle ne donna signe
de vie politique qu'en obtenant une confirmation
royale des franchises d'Angoulême4.
L'année 1503 s'ouvrit sous de tristes auspices.
La lassitude des armements et de la guerre, une
» Ghampollion, Lettres des rois, II. 511-538 : L. Sandret. Revue
des questions historiques, 1873. p. 206 et suiv.
-' Sanuto, V. 590: Lyon. 11 déc. L503.
;; Instructions du 14 juillet 1504 au nonce en Espagne (Archives
du Vatican).
* Fr. 25718, 86.
LE RÉGIME D AMB0ISE 1^5
sorte de crise générale, on ne savait quel pressen-
(iment vague de graves événements, tout concou-
rait à inspirer une politique de sagesse, de recueil-
lement, de tassement. On s'occupa de réduire à un
mocliis Vivendi acceptable les éternelles et fati-
gantes difficultés entre la France, l'Allemagne et
l'Espagne. L'empereur offrait une investiture de
Milan pour Louis XII et pour sa tille; Louis XII,
en bon roi, la réclamait pour lui et pour les mis
ses successeurs : première question à régler. Le
29 mars 1503 ', Louis XII reçut à Lyon l'archiduc
et convint avec lui, au nom de l'Espagne-', d'une
trêve, d'après laquelle le royaume de Naples, tou-
jours en litige, devait appartenir à Claude de France
et à l'archiduc Charles, dont les fiançailles se trou-
vèrent ainsi confirmées3. Personne ne vit dans cette
convention autre chose qu'un expédient4, et l'Es-
pagne ne l'observa pas. Quant au roi, il commen-
çait à se fatiguer des obsessions de sa femme; il
persistait à approuver les idées du maréchal de Gié
pour le mariage de leur lille. La tradition nous a
conservé plusieurs de ses reparties, frappées au coin
de son humour habituel. Il ne se faisait pas d'illu-
sion, disait-il, sur les arrière-pensées de Louise
de Savoie, mais il voulait « unir les souris et les
1 Archives de Lyon, B B.. 24. f° 400.
2 R. 77. 23 bis, orig. des pouvoirs, du 12 mars 1503.
3 Dép. de Dandolo, 27 sept. 1502 (Arch. de Venise).
4 Sanutu. Diarii, IV, 470.
154 LE RÉGIME D AMBOISE
chats du royaume » ; ce à quoi la reine répliquait
avec aigreur : « Vraiment, à vous entendre, on
croirait que toutes les mères conspirent le malheur
Je leurs lilles. » Il s'égayait du projet de la reine,
de l'aire de Claude une duchesse de Bretagne ; lui,
il préférait une grande reine à une petite duchesse;
il aimait mieux une selle de cheval qu'un bat d'âne.
Et puis, il renvoyait, en riant, sa femme à ses
fuseaux : « Dieu donna d'abord des cornes aux
biches comme aux cerfs; mais les brebis s'étant
crues fort au-dessus des cerfs, il les lit désormais
naître sans cornes1... »
Tout d'un coup, on apprit la mort, presque su-
bite, d'Alexandre VI. Le cardinal d'Amboise partit
pour Rome. Les nuages habilement accumulés
autour du maréchal de Gié disparurent en un clin
d'œil : le maréchal resta seul maître de la situa-
tion*. Il hérita du soin de dépouiller la correspon-
dance diplomatique avec le secrétaire Robertet, et
d'en faire le rapport au roi.
' Duhaillan, II, 228.
2 Jean d'Anton : Procéd., p. 123, 131, 373, 150.
VI
LIBÉ RATIOS DE LOUISE DE SAVOIE
Le maréchal Je Gié fit du pouvoir un usage
vraiment grand : il entreprit de supprimer l'emploi
des mercenaires et de réorganiser complètement
l'armée française sur la base d'un recrutement
national1. Il se remaria, ou plutôt il fut remarié,
car c'est a peine s'il prit le temps d'aller à la bé-
nédiction, tant les choses marchèrent vite. Un mois
après la mort du duc de Nemours, vice-roi de
Naples et dernier représentant mâle de l'illustre
maison d'Armagnac, qui laissait à ses deux sœurs
une des plus grandes fortunes connues, Gié épousa,
le 15 juin 1503, l'aînée de ces magnifiques héri-
tières, Marguerite, et prit le titre de duc de
Nemours; le roi lui promit aussi le gouvernement
de Guyenne.
Mais cet essor prodigieux de prospérité eut le don
i ProcéJ.. p. 218, ï.Vl. 53. 130, 47, 324, 318. 321. 326.
156 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
d'aigrir certaines jalousies cachées, au point de les
rendre intolérables. Le sire d'Albret, notamment,
ne se tenait plus de dépit1; il aurait voulu pour
lui-même la main et les domaines de Marguerite
d'Armagnac, et, s'il conservait encore un masque
d'obligeance, c'est que Marguerite avait une sœur.
Le cardinal d'Amboise, mis en échec au conclave,
mécontent, l'âme un peu amère de l'insuccès général
de sa politique, s'étonna aussi, en revenant, de la si-
tuation prise par le maréchal et de l'ampleur de ses
projets. Dans cet immense et superbe travail mili-
taire qu'on venait d'entreprendre, il s'obstina, mal-
gré toutes les représentations, à ne voir qu'un calcul
ambitieux de futur généralissime, il fit tout arrêter
net2. C'était un coup vraiment dur. Si Gié avait
été superstitieux, il aurait pu être impressionné
encore par d'autres avertissements plus cruels : en
Roussillon, l'échec, assez misérable, des opérations
militaires 3; cinq mois après son mariage, la mort
de sa jeune femme, qu'il connaissait à peine.
Il tint tête à ces vicissitudes très grandement,
plus assuré que jamais de l'affection du roi. S'il
n'épousa pas la dernière des Armagnac, Charlotte,
héritière maintenant de toute la Maison, il la fit
épouser à son fils aîné, le 24 janvier 1504; il fit
i Procéda p. 121-123,218, 321, 325, ldl. 120, 7o9; ms. Doat
228, f» 42 ; Procéd., p. 7:i8-763, 696-697, 773, 130, 24o.
2 Procéd., p. 93, 96, 97.
3 Jean d'Auton.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 1 ! J -
négocier ce mariage par le roi en personne, et
l'époux reçut le collier de l'Ordre. Cette fortune
extraordinaire cachait encore des épines. Char-
lotte mourut au mois d'août suivant l, et sa
succession devint un nid à difficultés fort em-
brouillées -. Le maréchal se trouva mêlé aussi, de
façon peu banale, à une affaire bizarre et assez
fâcheuse : le mariage et la tutelle d'une de ses
petites nièces, MUe de Maillé, donnant lieu à de
grandes contestations de famille. Plorct et un autre
des gens du maréchal gardèrent d'abord cette
jeune fille manu militari et voulurent ensuite
l'enlever. Ces procédés un peu trop pittoresques
donnèrent à l'affaire un relief extraordinaire :
elle passionna le monde de la cour et du par-
lement. Du côté du parlement, on se montrait
scandalisé; à la cour, moins. Louise de Savoie prit
activement parti pour le maréchal, ce qui permet
de supposer qu'il n'avait pas tous les torts 3.
i Procéd., p. 228. 701-707: ms. Colbert. 82, p. 138 : P.. 1380'',
c. 3189'.
2 Procéd.. p. 324-326, L58-, 228-,. 289', 306, 3.17.; TU. Luxembourg;
Doui Plaine. Hein/ion du voyage de dom Taillandier en Bretagne
en 1751'. p. 25-26; dom Moriee ; Lecoy de la Marche, Titres de la
maison de Bourbon, n" 7048 (pièee île l.'lOi ou 1505, non de 1488);
Procéd.. p. 763-770, 701 : P. 1363', c. 1187, n" 6869 de YInventaire
de M. Lecoy de la Marche; Ordonnances des rois de France. XX,
2-28 ; P. l.W.-J', c. 1186: ms. Doat 228, 1" 238: Jean d'Auton ;
lat. 1182:;. f" 2: fr. 3928. etc.
s Fr. 22341, 1'» 152; MM. 758, p. 307: fr. 22341, 17 : MM. 759,
p. 816: La Chesnaye des Bois, nouv. éd.. XII. c. 817: B. de Man-
drot, Imbert de Batarnay ; Procéd.. p. 384-388, 124-126. 10-19,
170, 284, 748, 741J, 76; l'r. 22341, f" 152.
1 US LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
Mais il y a des heures funestes, où les malheurs
semblent faire la chaîne. Au mois de janvier 1504,
on apprit un véritable désastre; non seulement le
royaume de Naples se trouvait irrémédiablement
perdu, mais les débris mômes de l'armée française,
acculés dans Gaëte, venaient de capituler. C'en
était trop pour Louis XII, pliant sous le poids de
tant d'inquiétudes ; le pauvre roi perdit le som-
meil, l'appétit, tomba au dernier degré de la fai-
blesse et de l'éthisie. Les médecins, qui l'entou-
raient, se déclarèrent hors d'état d'arrêter cette
chute rapide. Leur verdict de mort éclata comme
la foudre; le royaume entier tressaillit, par une
commotion unique. Sans mot d'ordre, spontané-
ment, des processions solennelles s'organisèrent à
l'instant partout. La France parut un vaste champ
de pèlerinage. Louise de Savoie suivit a pied la
procession d'Amboise, pieusement confondue dans
le groupe des notables '. La reine se trouvait à
Lyon, près de son mari, Claude à Blois, le cardinal
d'Amboise en Allemagne. Le maréchal de Gié, seul
responsable des événements, entendit sonner
l'heure, prévue, des graves décisions. Le 20 février,
dès qu'il vit le roi mourant, il lui fit signer une
confirmation très formelle de la déclaration
secrète de 1500 2. On assure qu'il prit aussi des
i Procéd., p. :;:.. 380,381, 72, 93, 151, 132, 138; L31, 33, 45, 149,
151, 190, 208, 214, 85; Jean d'Auton.
* Orig., J. 951.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 159
mesures très fermes pour en assurer l'exécution,
qu'il «Hait prêt à une occupation militaire de la
Bretagne1, qu'il dépêcha des émissaires à ses
amis et dans certaines cours. Tout cela parait
extrêmement vraisemblable, bien qu'on ne puisse
rien affirmer. Si Louise de Savoie eût été dans le
secret de ces préparatifs, elle l'aurait révélé; mais
elle l'ignorait, elle continuait à se tenir sur la dé-
fensive, et on n'osait rien lui confier. Le maréchal
délégua cependant à Amboise le sire de Segré, qui,
dès son arrivée, conféra longuement avec la com-
tesse. Segré prétend qu'il chercha a la rassurer-,
et elle déclare au contraire qu'il l'alarma, en lui
apportant les plus déplorables nouvelles 3 ; au fond,
les deux versions peuvent se concilier. Tout d'un
coup, le roi parut se l'attacher à la vie, et, au bout
de quelque temps, l'amélioration fut telle qu'on
lui permit de se lever. Un mois après la crise qui
paraissait suprême, il s'achemina, bien péniblement
il est vrai, vers les bords de la Loire, avec la
reine 4. L'air natal et la douceur de se retrouver à
Blois, aidés de précautions infinies •', répondirent
assez bien au calcul des médecins. Le malade passa
i Sanuto, VI, 332.
" Procéd., \). 1 19 et passim.
3 Procéd., p. 131,33, 15, 149, 131, 190, 208, 214, 24-25, 85.
* Procqd., p. 4. 51, 138, 253, 256, 34, 41, 25, 12:). 124, 167, 168,
197, 165, 29, 191, etc. : 29. 15, 16, 80.
5 Compte des menus plaisirs, de 1504, fr. 2^27. f°" 72 v°, 71 v.
76 v°, 73, 74, 77. 11 prit pour 662 livres tournois de médicaments
en trois mois !
ttiO LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
le printemps, puis l'été, languissamment, sans ac-
cidents inquiétants ; il put se faire transporter de
côté et d'autre, à Chambord, à Chaumont, à Madon,
à Orléans même ; son lit, son fauteuil et une foule
de caisses le suivaient partout ; sitôt arrivé, on
tendait de tapisseries la chambre où il allait
coucher, on calfeutrait toutes les issues... Un
moment, au mois de mai, il songea à pousser
jusqu'à Paris; mais une brusque rechute, pendant
les préparatifs, provoqua le veto des médecins '.
Dès que le roi avait paru hors de danger, sans
même attendre son retour, le maréchal, encore tout
frémissant de l'alerte, était accouru à Amboise en
personne. Il passa le carême entier avec Louise
de Savoie, et, cette fois, sous le coup des événe-
ments, il lui parla avec énergie de la situation et
ne négligea rien pour lui plaire et pour négocier
le mariage du duc de Valois avec Claude. Mais
Louise, réconfortée précisément par l'imminence
des craintes du maréchal, demeurait à la fois gra-
cieuse et impénétrable.
A ce moment, entrent en scène des personnages
que nous avons déjà nommés et dont il nous faut
dire un mot, les Pontbriant. Il y avait trois frères
de ce nom, bretons intelligents, habiles, venus,
comme bien d'autres, tenter la fortune en France
sous le règne de Louis XI, et si heureusement que
Louis XI enleva une femme mariée au profit de
1 Dép. de J.-B. Palmarius, 25 mai lo04 (Arch. de Venise).
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 161
François, capitaine de Loches, et lit arrêter ou
exiler les chanoines de Bourges, coupables de ne
pas vouloir admettre (lilles.
Dans la suite, ces trois Pontbriant s'attachèrent
au char de leur éminent compatriote, le maréchal
de (lié : François, conseilleur, ami de trente ans.
devint l'entremetteur officieux auprès de Louise '.
On s'adressait à lui pour les recommandations. Le
cadet, Pierre, le moins heureux des trois, demeuré
simple capitaine de Niort 2, après une vie bien
difficile, obtint aussi du maréchal une petite place
à Amboise. Là, il continua ses intrigues.
Nous avons dit que le maréchal avait vainement
réclamé la mise à la retraite du vieil écuyer Regnaud
Du Refuge; il obtint seulement que Du Refuge
cesserait de servir et d'accompagner le jeune
François, et redeviendrait simple écuyer tran-
chant. Pierre de Pontbriant succéda à Du Refuge
près du prince3. Il servit d'abord d'espion au ma-
réchal, avec lequel il correspondait; peu à peu,
i l'rocéd. p. 288, 50, 23, 25, 163. 37, 52, L57, 369, 314, 28, 200-
201, 31, 35, 364,365; Arch. de la Loire-Inférieure, E. 186; fr.
22340, f" 200; fr. 2912, f° i; Etaynal, Hist. du Berry. III, 129-130 ;
De Girardot, Hist. du trésor de la cathédrale de Bourges, 31 :
Communes, éd. de M"c Dupont. III. 547, note, I il : Kervyn de Let-
tenhove, Lettrps et négociations, I. 317: II. 57 : Isambert, XI, 129;
Mémoires de Bretagne, III. 351; fr. 25715, 324; K. 70, n° 12 bis;
Godefroy, Hist. de Charles VIII, 609 : fr. 20603, L58 : X"' 9319, 12;
K.K.. 78, compte de Charles VIII.
* Fr. 26106, 97.
3 l'rueed.. p. 28, 200-201; K.. 76, n° 12 bis: Godefroy, ouvr.
cité, 609, 703; Procéd., pp. 362, 371, 365, J87-J.S8, 369, 194, 287,
236, 198, 19, 159,82, 240. 287.
162 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
il acquit la notion d'un emploi plus fructueux
Comme il allait et venait sans cesse, il se lit en
même temps, en partie double, le contre-espion
de Louise. Il sollicita officiellement l'envoi à
Amboise du lils du maréchal, et il intrigua pour
échouer. En 1502, il essaya de corrompre les
archers. Le maréchal, mis au courant de ces trahi-
sons, eut le tort de les traiter par le mépris, selon
sou habitude, et de lever simplement les épaules,
en disant que Pontbriant était im« bon valet ».
Forts de ce dédain, Louise de Savoie et Pont-
briant guettaient une occasion. Au commencement
de 1504, l'afl'aiblissement moral et matériel du
roi et l'influence qui en résultait pour la reine la
leur offrirent.
Le 11 mars, on apprit qu'un ordre du roi sus-
pendait le service de Ploret à Amboise et autori-
sait Louise de Savoie à venir elle-même à lilois
avec ses entants. Louise passa une quinzaine de
jours à reconnaître le terrain, et, lorsque tout
parut bien préparé pour un coup de théâtre. Pont-
briant demanda une audience royale. Un la lui
obtint, bien que le roi ne quittât guère son lit de
camp; mais le roi ne lit pas l'accueil qu'on désirait
et. au lieu de prendre au sérieux le scandale qu'on
annonçait à mots couverts ', il se borna à demander
à Pontbriant s'il dirait bien la vérité et le ren-
* I>rocéd.,ip. 147-148, 195, 235-236, 268, 305, 306, 316, 190, iiS,
203. 86, 237, 732.
LIBERATION DE LOUISE DE SAVOIE 1 G3
vova... Deux jours après, comme par hasard, Pont-
briant profita d'une promenade du roi dans le jar-
din pour se trouver sur son passage, et lui demanda
pour le due de Valois, d'un ton banal, la permis-
sion de chasser un sanglier1. Le roi parut obsédé
de cette apparition ; il renouvela sa question et dit
à Pontbriant de voir le cardinal d'Amboise. Le
cardinal, en effet, manda de suite Pontbriant, qui
s'empressa de dresser un acte d'accusation en
règle : le maréchal de Gié avait donné Tordre d'ar-
rêter la reine, il avait cherché à brouiller le roi
et la comtesse d'Angoulème, il racontait à la com-
tesse que le roi se déliait de son caractère et vou-
lait lui enlever la garde de son fils... On pensait
bien qu'une amorce si légère, présentée par un
personnage de si peu d'envergure, réussirait diffi-
cilement près du roi; mais on comptait toucher au
vif la reine; on spéculait sur sa susceptibilité bien
connue, sur ses mauvaises dispositions à l'égard
du maréchal, surtout sur sa passion de rompre les
projets de fiançailles de sa iille avec le duc de
Valois, projets dont l'inspirateur venait de se trahir.
Et c'est pourquoi, tout en désirant voir les projets
se réaliser, Louise de Savoie se gardait tré> déli-
catement, jusqu'à nouvel ordre, de paraître y accé-
der. Le calcul était fort habile et, pour le serrer
de plus près, pour souligner l'incident, et en même
1 Procéd., p. 1!»:,. 28j, 286, 7, :;;. 73.*i.
164 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
temps par comble de prudence, Louise adressa à
la reine une lettre où elle désavouait Pontbriant:
« Elle craignait de se voir compromise par les
imprudentes paroles de cet homme; elle dégageait
sa responsabilité. Rien de plus vif que son atta-
chement pour la reine! rien de plus profond que
son malaise actuel 1 ! »
Il appartenait au cardinal d'Amboise d'anéantir
cette intrigue naissante ; mais le cardinal ne nous
a pas livré le secret de ses propres pensées. Plus
fin que le maréchal et plus meurtri encore que lui
par les événements, il ne trouva peut-être pas à
propos de se mettre en travers de deux femmes.
Peut-être aussi, sachant par expérience la fidélité
du roi à ses amis'2, ne jugea-t-il pas l'affaire très
grave et n'y vit-il qu'une petite leçon infligée à un
favori trop actif. Le poète d'Anne de Bretagne,
Meschinot, a défini la cour3 :
Une mer dont sourt
Vagues d'orgueil, d'envie orage.
Peut-être encore le cardinal médita-t-il ces
paroles. On traversait des temps difficiles : défaites
1 Catalogue de la... calice-lion... de feu M. de Lajarriette, par
Charavay, Paris, 1860 (lettre cataloguée par erreur comme de
1506V
2 Cl. de Seyssel, Les louanges du bon Roi/.... p. 104, lO.'i; Bau-
dier, Hist. de l'administration du cardinal d'Amboise, p. 135.
3 Les Lunettes des princes, impr. à Nantes, 1493 ; cf. fr. 2306,
P 34.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 165
diplomatiques et militaires, maladie du roi, crise
de disette l, rien ne manquait. Dans ces cas-là, une
saine politique enseigne qu'il est bon de sacrifier
quelque chose à la mauvaise humeur des gouver-
nants et des gouvernés, et un premier ministre
battu en brèche ne peut-il songera ne pas se sacri-
fier lui-même pour sauver son rival?
Ajoutons que quelques gens entrèrent dan- le
complot, pour des motifs variés: Commines, parce
que, absolument disgracié, il désirait naturellement
une agitation 2 ; le sire d'Orval, collaborateur
intime du maréchal, parce qu'il avait l'honneur de
faire la partie de cartes de la reine 3; Robertet, par
affiliation aux Bourbons et à Louise de Savoie.
Très correctement, le cardinal reçut donc I'ont-
b riant, suivant Tordre du roi, lui fit écrire et signer
son dire, et remit au roi le papier. Le maréchal
ne paraissait se douter de rien ; il continuait ses
objurgations auprès de Louise, qui continuait
à lui faire bonne mine 'l. Le roi hésitait beau-
coup à lui parler; il se décida enfin à lui dire
quelques mots, et le maréchal demanda aussitôt à
voir l'écrit de Pontbriant, que le cardinal lui fit
remettre. A la lecture de cet indigne factum,
l'homme altier, qui avait assurément consacré à la
France tout son dévouement, ne contint pas son
1 Humbert Velay.
2 Kervyn de Lettenhove, Lettres et négociations, II. 257.
3 Procéd., p. 107, 214.
4 Procéd., p. 171.
it'.G LIBÉRATION DE LOI 1SE DE SAVOIE
écœurement, son indignation, sa douleur. Au pre-
mier moment, ses larmes jaillirent ; il déclara à
plusieurs personnes de la cour qu'il voulait quitter
Sa France L Cependant, il reprit vite son sang-
froid H. après d'énergiques démentis, il vint voir
le roi et représenta sans ménagement l'intrigue de
Louise de Savoie; il rappela l'histoire de ces der-
nières années, et ne se gêna pas pour spécifier les
mesures qui motivaient tant de rancune. Le ici
•t;ii( très ému : il répondil qu'il avait simplement
voulu se débarrasser de Pontbriant... Le cardinal
partit pour son archevêché de Rouen, sans annon-
cer sou retour. Gié s'en alla à Paris, sans dire
adieu à personne. La reine et Louise de Savoie se
trouvèrent ainsi maîtresses du terrain, et toutes
deux tacitement d'accord.
A la suite de cet éclat intime, il se produisit un
silence profond, tellement profond que la reine en
vint à se demander ce qui s'était passé et si réel-
lement Pontbriant n'avait pas eu peur de parler.
L'œuvre de Pénélope se reprit tout doucement, et
d'abord le bruit commença à se répandre que le
maréchal avait disparu pour éviter de se justifier,
se -entant perdu -\
Anne de Bretagne avait une maison nombreux1,
et médiocrement tenue, qui l'idolâtrait d'autant
plus que certaine indulgence intervenait effîcaee-
Procéd., |>. 139, 161 el passim.
- Procéd., p. 171, 196, 286, 317, 86.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 107
ment pour réparer les méfaits. Dans la maison du
roi, on n'eût probablement pas fait grâce au tapis-
sier Jean le Sire. qui. dans une ivresse superbe,
<'amusait. en pleine rue de lilois. à rouer de coups
ses voisins pour les empêcher de protester contre
son tapage ', ou an garde des lévriers. Vincent
de Beauvais, qui intervint dans une rixe d'un de ses
gens pour tuer l'adversaire 2. Le désordre était tel
qu'en 1512 dix ou douze « paillards » purent dé-
valiser la garde-robe :;. Tout ce monde servait sa
maîtresse avec ardeur.
Un jour que le roi faisait une petite promenade.
la maison de la reine se réunit dans la cour du
îhàteau de Blois : Pontbriant s'y joignit sans motif
officiel. La reine lit dire qu'elle ne sortirait pas,
et alors, au lieu de se licencier, ce groupe des-
cendit les faubourgs, sous la conduite de Pont-
briant. Pontbriant annonça tout haut qu'il s'agissait
de venger son honneur: traité par le maréchal de
menteur et de calomniateur, il allait, lui, en hon-
nête compagnie, soutenir ses accusations jusqu'au
sang4.
Au bout du pont, près d'une petite chapelle éri-
gée à Notre-Dame des Aides, le cortège rencontra
la maison royale : le roi, que Pontbriant aborda
de manière fort délibérée, l'arrêta aux premiers
i .1.1. 23:;, 13.
- .1.1. 2.35, 93.
■; Fr. 2928, f° 69.
4 Pi-océd., p. 3:52-3:33, 280-287, 239, 317, 148, 160, 165, 734.
If.S LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
mots et. sur son insistance, le fit chasser. Un
écuyer de la reine risqua une observation : le roi
s'échauffa et parla vertement. Ce fut une déroute...
Les promoteurs de l'entreprise ne se découra-
gèrent pas ; toutefois, la reine se plaignait haute-
ment de l'absence du cardinal d'Amboise 1. On
obtint encore du roi l'autorisation d'envoyer au
maréchal copie du dire de Pontbrianl, pour provo-
quer une réponse écrite : Gié ne fit aucune difficulté
et répondit par des dénégations absolues, signées
de sa main. Cette fois, il triomphait.
Tout d'un coup, la cour apprit que. de Rouen.
le 6 juin, le cardinal d'Amboise avait lancé un
ordre d'arrestation contre Olivier de Coelmcn.
grand maître de Bretagne, dont le nom avait été
prononcé dans l'affaire : Olivier, ami intime du
maréchal, venait de quitter Blois. pour les motifs
les plus simples, et on lui attribuait immédiate-
ment l'idée de passer à l'étranger. Il n'y pensait
en aucune façon et ne fut. en réalité, ni arrêté ni
inquiété. Mais l'élan se trouva donné. Le 10 juin,
le chancelier Guy de Rochefort procéda à un inter-
rogatoire de Ploret et du sire d'Orval. 'Il n'en
résulta rien, sinon la constatation du zèle avec
lequel le maréchal de Gié veillait sur les habi-
tants du château d'Amboise, et Ploret, fort peu
ému, s'en alla à Paris raconter à son maître ce
i Saniit.». VI. 17.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 169
nouvel incident '. En passant à Cléry, il rencontra
un de ses hommes qui lui parla des bruit- en
cours; Ploret se contenta de hausser les épaules;
c'était le système de défense du maréchal et de
son entourage -'.
Cependant. Louise de Savoie avait eu l'ingé-
nieuse idée de mettre au fait des événements le
sire d'Albret. D'Albret, tenu à l'écart par les souve-
rains3 et renseigné d'un seul côté, crut l'entreprise
mieux engagée qu'elle n'était, et, pour y prendre
sa part, il envoya, lui aussi, une petite accusation,
signée de sa main 4. On restaura également en
sous-œuvre le procès relatif à Mllede Maillé5. Par ces
moyens, l'ensemble des opérations prit un peu de
corps. Le chancelier, très désireux de ne pas s y
mêler, demanda au roi de désigner deux magis-
trats. Un ordre du 12 juillet chargea Jean
Nicolaï, protégé du cardinal d'Amboise, et Maur
de Quénequevilly, un des Bretons de la reine 6, de
dresser procès-verbal des doléances de la comtesse
» Procéd., [>. li.'i. 163, ':î.'i-7:i8. Si; Anat. de Barthélémy, Généa-
logie historique des sires de Coetmen.
2 Procéd., p. 85-86, 0.
3 Brantôme, VIII, p. Su et s.: Bouchet, à l'année 1500.
* Procéd., p. 40, 9, 289, 41.
5 Procéd., p. 10 et s.
6 Rosenzweig, Dictionn. topographique du Morbihan, au mot
Quinipily : De Couffon (le Kerdellech, Recherches sur la che-
valerie du limité de Bretagne, I, 400 : Ordonnances, XX, 188, 523,
".2i: XXI. :;, 57, 150; Godefroy, Hist. de Louis XII, 1S1 ; notre
Hist. de Louis XII. t. III: fr. 21104; Bibl. de Nantes, ms. 1807.
p. 659.
(70 LIBERATION DE LOUISE DE SAVOIE
d'Angoulême et des Pontbriant. Los deux commis-
saires reçurenl à cet effet une suite <fo questions,
on articles, toutes rédigées, e1 d'une emphase sur-
prenante; il s'agissait d'établir si le maréchal do
Gié avait convoite le duché do Bretagne pour lui—
même, et s'il avait médité l'arrestation de la reine
el de sa fille pour leur faire un mauvais parti, la sé-
questration du duc de Valois, des violences morales
contre la comtesse d'Angoulême, un embauchage
de complice-, etc. etc. '. En un mot. il fallait, oui
ou non, articuler un crime.
Les Pontbriant. cette fois, prirent peur. François
rapporta des confidences que tout le monde con-
naissait ; Pierre rétracta sans vergogne son dire
primitif, qu'il traita lui-même de conversation en
l'air, ce qui lui valut une vive observation des
commissaires. La comtesse, bien que plus hardie,
n'apporta pas de grandes lumières et se borna à
trahir, avec une malveillance non dissimulée, les
confidences du maréchal, sur la santé du roi. ou
1 Procéd., |>. 22. 23. 3, i. L36. .'i-7. 28 e1 suiv. L'aventure du
maréchal de Gié. si célèbre dans l'histoire de France, n été sou-
vent racontée, mais d'une manière absolumenl inexacte, notain-
menl par Brantôme VIII, 310. 80 el s.), et plus réeemmenl par
dom Marier. iIhiii Barthélémy Roger [Histoire d'Anjou, dans la
Renie de ('Anjou. lfC année, p. 386), par Le Glay Xéyuciations...
wee l'Autriche, p. u\. etc.), et. à pins forte raison par Henri
Martin el le bibliophile Jacob [Hist. du XVI' siècle, 11. 122-423 .
Vin-, établissons ici In vérité, d'après les documents authentiques,
signalés pour la première fois à l'attention du monde savanl par
notre éminenl ami M. Arthur de Boislisle, membre de l'Institut,
cl ilmil nous avons achevé lo publication en 1 s s : ■ .
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 171
contre la reine, ou sur les précautions à prendre.
Le butin des commissaires parut tellement
maigre qu'on obtint leur renvoi au sire d'Albret,
avec une invitation plus pressante '. A cette nou-
velle. d'Albret, qui se trouvait près d'Amboise, à
Montrichard '-'. s'enfuit à Loches : les commissaires
le suivirent. A Loches, il refusa de répondre et
déclara repartir pour Montrichard à cause des
fièvres. Enfin, le 27 juillet au soir, après l'avoir
vainement pressé toute la journée, on lui arracha
une déposition 3, selon lui très compromettante.
Il déclara que. si le maréchal avait recherché son
amitié, c'était évidemment pour devenir maître
du Midi, et qu'à Lyon il s'était même permis un
geste menaçant, en parlant de la reine... One faire
(Lune telle déclaration ? On avait jugé plus prudent
de ne pas l'attendre; dès le 24, le secrétaire Rober-
tet 4 soumit à la signature du roi une lettre qui
mandait à Blois quatre conseillers du parlement,
de Paris nommément désignés. Comme les gens du
maréchal avaient blessé le parlement par leurs
i /'/•.. p. 39.
- Uain d'Albret avait dû aller s'entendre à Loches avec Fran-
çois de Pontbriant.
:; /'/-.. p. 22.
< Robertel était îilors l'orl dévouée Louise de Savoie ; il appar-
tenait à une famille faite par le duc de Bourbon et la duchesse
Aune de France. Le jeune duc de Valois avait accepté d'être le
parrain «l'un îles Robertet, auquel il donna le nom de François,
et qu'il nomma, tout jeune, son secrétaire, en loto c1' de 1516;
l'r. 21446, f- :; .
\'rl LIBÉRATION DK LOUISE DE SAVOIE
procédés dans l'affaire de M"e de Maillé, on espérait
rencontrer de ce côté un bon ferment de rancune.
Le roi hésita et ne donna sa signature qu'au retour
d'un petit voyage '. Le parlement, par une dé-
libération solennelle et maussade, envoya les
membres qu'on lui demandait, mais en les char-
geant d'une remontrance 2, et un des magistrats
désignés trouva un prétexte pour rester à l'écart;
les autres arrivèrent à Blois, et l'on commença
une enquête secrète 3.
De Paris, le maréchal, armé toujours de son
dédain, s'était retiré chez lui, au Verger. Il y tomba
malade, probablement sous le coup d'une émotion
plus vive qu'il ne voulait bien le dire, et, quand il
y reçut deux citations successives à comparaître, il
dut les décliner pour motifs de santé. Par suite, l'af-
faire traîna jusqu'au mois de septembre, et elle
s'orienta ainsi dans le sens des lenteurs habituelles
à la procédure k.
1 Le 25 ou le 26 juillet au plus tût. /'/'.. p. ."iiiti, art. 33.
2 Arch. ual.. X" 1509, I" 232.
3 Richard Neveu remplaçait Jean Nicolaï. Nous n'avons point
ses lettres de commission pour cette mission. R. Neveu, ancien
conseiller au grand Conseil (Ont., t. XXI, p. .'il) venait d'être
nommé, en 1503, 2* président à l'échiquier de Normandie (notes de
Gaignières). — Au même moment, le roi lit venir à Blois un con-
seiller de l'échiquier. Thomas Postel. Postel reçut pour ce dépla-
cement 54 livres 1 sous fi deniers (Proc, p. 559), ce qui suppose un
déplacement total d'une dizaine de jours. La main de Georges
d'Amboise ne parait pas étrangère à ces allées et venues de
magistrats de Rouen.
4 /'/•., p. 44 et suiv., 'il . 57, 60.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 173
Ce retard produisit chez la reine une sorte d'exas-
pération; la reine Anne de Bretagne semblait grisée
par les détails qu'on lui révélait, et par tout ce
qu'une vive blessure d'amour-propre, bien entre-
tenue, peut inspirer de passion à une femme déjà
passionnée et qui se croit outragée. Pendant que
son pauvre mari, impuissant à la satisfaire, subis-
sait, au mois d'août, une nouvelle crise, fort dan-
gereuse, de fatigue ou de faiblesse ', sa haine contre
les projets du maréchal (c'est-à-dire contre Louise
de Savoie et son fils) tournait à l'obsession, au
délire. Il s'agissait bien, pour elle, delà France!
elle paraissait vraiment espagnole ou allemande.
Selon sa devise espagnole « Non mudcra », elle
travaillait à donner à la politique une direction
toute personnelle et néfaste, elle s'entendait avec
Jules II, en dehors du roi 2 . Elle arracha au roi l'au-
torisation de ratifier, elle-même, solennellement, le
mariage de sa tille avec l'archiduc Charles, ce qui eut
lieu le 22 septembre 1504 3. Bien plus, renouvelant
les exploits d'Isabeau de Bavière, elle imposa aux
deux commandants de la maison du roi, Engilbert
de Clèves et le duc de Longueville, le serment de
remettre à l'archiduc la Bourgogne, Auxonne,
l'Auxerrois, le Maçonnais et Bar-sur-Seine, si le
1 Sanuto, VI, 59.
z Instruction à Ch. del Carre tto (Arch. du Vatican).
3 Mémoires de Bretagne, III. 1571-72 : Duinoni. IV. p. I. p. 56
IV. 18728. f" 154.
H4 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
roi venait à mourir sans enfant mâle '. Et elle
envoya à l'archiduc le texte de ces serments2 ! Si
elle se vengeait aussi royalement des suspicions
du maréchal de Gié. on comprend bien qu'aucun
ménagement ne lui semblait plus de mise contre
le maréchal lui-même, et qu'elle s'inquiétait
peu de l'émotion publique. Un ordre royal créa
deux nouveaux commissaires d'enquête, et, pour
mieux presser les choses, la reine, ne se fiant ni
au chancelier, ni au procureur général, ni aux
substituts, prit personnellement des représentants
à ses gages 3. De cette poussée à outrance sortit un
acte d'accusation qui englobai! la vie entière du
maréchal, et jusqu'aux actes les plus insignifiants 4.
Le maréchal de Gié finit par comparaître, à Or-
léans, devant le grand Conseil; il répondit avec
beaucoup de calme et de dignité.
A des enquêtes insignifiantes et partiales, brus-
quées, accomplies en dehors de tout contrôle, il
opposa une longue vie de loyauté et les services
que la France entière connaissait \ L'interroga-
toire, qui ne comprenait pas moins de cent ques-
tions, dura du 15 au 23 octobre0 : le maréchal nia
Ions les propos compromettants; il convint seule-
i Fr. 1S728. f°s 157, m v.
'-' Insérés dans la Chronique de Haneton.
'• Procéda p. 560, 143, lli, 181 el s.. 309 et s.. 394 et s.
! l'r.. p. 65.
•"' Pr., p. 67.
« l'r., p. 150-17:;.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 175
ment que des « haineux » lui axaient aliéné
les bonnes grâces de la reine; pour Louise de
Savoie, il avoua son dévouement, mais il prit les
choses de haut; il dénonça la comtesse comme
l'àme du procès : c'était elle qui, par rancune,
(( ourdissait toute la menée »,et qui se cachait der-
rière la reine. Il ne nia pas sou désir de voir ma-
rier M1"' Claude avec le due de Valois, mais il pré-
tendit qu'on n'avait plus parlé de ce projet depuis
le contrat avec l'archiduc.
Le Conseil refusa une enquête supplémentaire,
que la reine réclamait en Bretagne, afin de noircir
non plus seulement l'accusé, mais >a famille ' : il
désigna des commissaires pour procéder contra-
dictoirement à l'instruction 2 et constitua le ma-
réchal prisonnier sur parole dans la ville d'Orléans
ou dans le périmètre d'une lieue 3.
L'instruction régulière s'opéra très rapidement
et très vivement, sans révéler autre chose que
divers propos du maréchal. On interrogea Ploret,
que Louise voulait faire comprendre dans la pour-
suite4, et qui prit contre elle l'attitude la plus
agressive. 11 l'accusa, lui aussi, avec une grande
violence, de mener l'affaire et d'exciter la reine, et
il ajouta, en propres termes, que la reine aurait
' Pr., p. 143-144.
2 P. 68.
M P. 739. Lettre du chancelier.
* On y comprit aussi Segré (p. 106-117).
t~G LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
bien tort de se lier à la comtesse, que la comtesse
la Irali irait comme elle faisait au maréchal. Deux
jours après cette diatribe, le 24 octobre, un arrêt
déclara Ploret hors de cause.
Pour détourner les esprits d'un spectacle aussi
dramatique, et s'éloigner elle-même d'un endroit
où se disaient ces choses désagréables, la reine
quitta Orléans, emmena son mari à Fontainebleau,
et, de là, elle lit inviter la ville de Paris à préparer
une entrée solennelle. Son plan était très simple
et très classique ; elle savait qu'on influait sur
l'opinion du royaume par l'opinion de Paris, et
qu'on influait sur l'opinion de Paris par le théâtre,
des chansons ou des réjouissances quelconques.
Le 18 novembre, elle alla, en grande pompe, à
Saint-Denis, recevoir la couronne, des mains du
cardinal d'Amboise ; le surlendemain, elle entra à
Paris, au milieu d'une foule de gens heureux d'ar-
borer leurs costumes plus ou moins rutilants, avec
le déploiement habituel de harangues et de mora-
lités '. Les fêtes se succédèrent sans interruption;
le soir môme de l'entrée, il y eut un grand banquet,
ensuite on célébra un grand tournoi. Les gaudis-
sements de toutes sortes durèrent jusqu'à la fin de
décembre, avec le plus heureux effet. On ne pen-
sait plus au maréchal de Gié que pour s'en mo-
quer. Les clercs de la bazoche, toujours en tète
1 Godefroy, Cérémonial françois, t. I, p. 690.
LIBÉRATION DK LOUISE DE SAVOIE 177
des choses spirituelles, lui firent l'honneur de le
jouer, dans leurs représentations, comme héros du
proverbe : « Trop chauffer cuit, trop parler nuit. »
L'entêtement de la reine allait plus loin. Pour écar-
ter le fantôme de Louise de Savoie, il lui fallait ce
qui délectait l'ambition de sa rivale, un fils, et
<dle s'acharnait à l'obtenir, si bien que, de temps
à autre, on annonçait tout bas une grossesse, puis
l'espoir disparaissait, et le public n'apprenait guère
la victoire première que par la nouvelle de l'échec.
Au mois d'août 1504, au moment où le malheu-
reux roi éprouva une nouvelle rechute, les initiés
de la vraie lutte purent sourire. Hélas ! en dé-
cembre, au milieu même des fêtes vengeresses, il
fallut reconnaître que de nouvelles espérances ve-
naient de s'évanouir '. Dès le début du règne, cer-
taines gens avaient auguré qu'un mariage, comme
celui de Louis XII, édifié sur un divorce, ne pou-
vait rien produire de bon; l'événement leur don-
nait raison : il semblait en vérité qu'un génie ad-
verse se plut, un pou étrangement, à semer des
obstacles jusque dans les actes les plus légitimes
et qu'il abusât de l'énergie bien connue de la reine
pour lui imposer une perpétuelle épreuve2.
Pendant les fêtes, les juges continuèrent imper-
turbablement leur austère office, par des « récole-
' Sanuto, VI, 1 l'.L
- Jean d'Anton, t. III, p. I 12.
\-2
178 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
monts ' », c'est-à-dire qu'il s'agissait de vérifier si
les premiers témoins maintiendraient leurs dires, et
de les mettre en face de l'accusé 2. Les magistrats
chargés de cette phase capitale du procès, tout en
menant les débats avec la rapidité requise, mon-
trèrent, il faut le dire, un tact et, en même temps,
une exactitude, un sang-froid, une indépendance
au-dessus de tout éloge 3.
Les récolements produisirent des effets assez
confus : Pierre de Pontbriant essaya de revenir sur
sa rétractation, Louise de Savoie dut avouer l'inno-
cence d'un cousin du maréchal, qu'elle avait
d'abord incriminé; le sire d'Albret seul maintint
ses dires. Quant aux confrontations, elles ne se pas-
sèrent pas sans émotions. Le maréchal ne consentit
à entrer au château d'Amboise qu'avec l'escorte
de ses gens 4. Lorsqu'il se trouva en présence de
Pierre de Pontbriant et qu'il l'entendit articuler
des regrets hypocrites, il éclata, et les commissaires
eurent toutes les peines du monde à le calmer. A
la lecture de la première déposition de Pierre,
rien ne put plus l'arrêter ; il traita Pontbriant de
menteur, d'hypocrite, de diseur de patenôtres, «et
1 Pr.. p. L77-178.
'-' Pr., p. 179. — Le 8 novembre, une commission nouvelle auto^
risa les commissaires à agir au nombre de six. cinq ou quatre
{Pi:, p. 193;.
3 «N'entend ledit Conseil, parce, entrer en voye de procès
extraordinaire. •■ {Pr., p. 177.)
* P. 181.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 179
qu'il on disoit plus que ung cordelier ' » ; il fallut
lever la séance et la remettre au lendemain, pour
l'achever péniblement.
Devant Louise de Savoie, nécessairement plus
respectueux, le maréchal ne se montra pas moins
ferme ni moins amer 2. La confrontation avec le
sire d'Albret rencontra beaucoup de difficultés.
D'Albrel se trouvait à Dreux, malade, comme il
en justifiait par des certificats médicaux ; les com-
missaires allèrent eux-mêmes proposer un ren-
dez-vous à Chartres. Les médecins s'y oppo-
sèrent : en sorte que, malgré sa vive résistance,
le maréchal dut venir à Dreux, et, lui, hier encore
l'homme de France le plus puissant, subir l'épreuve
d'un voyage en appareil d'accusé.
On trouva d'Albret au lit; en entrant dans sa
chambre, le maréchal ne le salua même pas.
Bientôt l'explication devint rude, entre le vieux
sire, froid, incisif, moqueur, et le maréchal, em-
porté, piquant, injurieux même. Un singe se jeta
sur le maréchal et se mit à lui tirer la barbe: le
maréchal le jeta violemment à terre ; le since
alors de grimper sur le lit et de faire la moue ;
ce fut la seule note gaie de cette séance 3.
D'Albret, craignant de n'avoir pas assez chargé
son ennemi, écrivit quelques jours après pour bien
formuler l'accusation '*.
1 P. 197. — 2 p. 207. — 3 Jean d'Auton. — '• P. 221.
180 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
Après ces formalités, L'instruction s'acheva1;
le procureur général prononça unlong réquisitoire,
hérissé «le textes, où il accusait le maréchal de
crimes ('normes et réclamait sa tète et ses biens2.
Le maréchal répondit en prenant énergiquement
L'offensive : il demandait à récuser les témoins
allégués contre Lui et il spécifiait d'avance divers
motifs de répulsion, on ne peut plus désagréables
pour ses adversaires. Il rappelait la vie d'Alain
d'Albret, ses trahisons, ses révoltes, ses varia-
tions, alors que lui, Pierre de Kohan, servait cons-
tamment la France :!. 11 prenait à partie Louise de
Savoie ; il entrait dans le vif de sa haine et, au
premier rang des motifs de cette haine, il mettait le
renvoi d'un homme inutile à nommer, puisque la
France entière savait son nom 4.
Vainement, le procureur général s'opposa à ce
i P. 123, 124 et s.
2 P. 224,241-266. Beaucoup d'affirmations du procureur général
ne sont pas exactes : ainsi, il dit /'/'.. p. 244) que Charles VIII fit
avoir au maréchal la possessi le Fronsac : cela n'est pas très
respectueux pour la justice : car c'est un arrêt du parlement qui
restitua ce château à Pierre de Rohan. Il ilil [p. 245) que le roi
avait baillé lagarde du comte d'Angoulême au maréchal : il avait
déclaré le contraire (p. 190, 182). 11 prétend que les entreprises du
maréchal remontaient à quatre ou cinq ans. à 1499 ou 1498
(p. 248): cela parail exagéré. Le procureur général produisil
aussi des saluations spécialemenl relatives aux reproches opposés
à Mme d'Angoulême. Il y affirme 'après avoir dit le contraire pré-
cédemment) que le roi n'a pas chargé le maréchal de la garde du
comte d'Angoulême, que le maréchal n'a pas renvoyé Jean de
Saint-Gelais.
■'■ AV.. p. 226.
* /'/■.. p. 230. 23:;, 27:;, 277, 78, 237.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 181
qu'on permit à l'accusé de traduire ainsi à la
barre ses accusateurs '. Par un arrêt du 30 dé-
cembre, le grand Conseil, revenu à Paris, rendit la
liberté au maréchal, et l'ajourna au ip' avril
pour apporter la preuve de ses récusations ~. Le
24 janvier 1505, le maréchal fut sommé de nom-
mer expressément Jean de Saint-Gelais ;.
L'affaire prenait une tournure émouvante : elle
débutait par déshonorer publiquement Louise de
Savoie: encore un pas, et elle atteignait les per-
sonnages les plus haut placés, la reine même.
Le cardinal d'Amboise fut invité à comparaître :
Anne de France réussit à s'esquiver l,
La procédure devait reprendre à Blois, le 15
mars; le maréchal s'en alla au Verger attendre
celte date ■"'. Tout d'un coup, le 14 mars, une
ordonnance royale dessaisit le grand Conseil, et,
i /»/-., p. -im.
- Pr., p. 271. — A la suite de cet arrêt, le maréchal, resté à
Chartres, donna à quatre de ses serviteurs mandat de le repré-
senter dans la suite du procès (p. 272). — Le bibliophile Jacob
[Hist. du XVI' siècle, t. III, p. i6) dit, nous ne savons sur quelle
autorité, que le maréchal lui amené à Paris en janvier et que le
parlement prononça son élargissement le 29 janvier...
;; l'r., p. 27:!. — La procédure primitive, pendant ce temps-là,
suivait toujours son cours, mais en réalité elle demeurait tout à
fait en suspens. Nicolaï et Saint-André donnèrent alors signe de
vie et reçurent, le2S janvier, quelquesdé positions sans importanc ■.
Le 3 mars, ils furent relevés île leur mission dont l'achèvement
fut confié aux mêmes commissaires que l'enquête sur les reproches
— /'/.. p. 276, 277.
4 P. 308.
5 P. 347. Une note <\\\ ms. 1:30 de la Bibliothèque d'Orléans
signale à luit sa présence a Orléans.
182 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
contre toute attente, contre tout droit, porta
l'affaire au parlement de Toulouse, auquel on
adjoignait arbitrairement, pour la circonstance,
certains magistrats de Paris et de Bordeaux1.
Évidemment on désespérait de venir à bout des
membres du grand Conseil, et on ne se fiait pas
davantage au parlement de Paris. Le 24 janvier, à
l'installation du conseiller Du Prat, en pleine au-
dience solennelle, le récipiendaire venait de rap-
peler publiquement un des services du maréchal
de Gié et de prononcer son nom avec honneur 2.
A Toulouse, le scandale s'éloignait; et puis, là-
bas, on pouvait invoquer les lois romaines 3,
tandis que la coutume de France ne prévoyait
même pas le crime de lèse-majesté, ce crime
élastique sur lequel le législateur romain s'étend
avec une agréable complaisance 4. Louise de Savoie
et Anne de Bretagne, en désespoir de cause, recou-
raient aux traditions classiques du Bas-Empire 5.
Malgré une vraie débandade des témoins 6, les
procédures recommencèrent à s'amonceler dans
cette nouvelle voie : enquête sur les reproches for-
i P. 341.
2 Pr.. p. 711.
3 Déclaration du 14 juillet 1498 (Bréquigny, t. XXI. p. 63 ; La
Faille, Preuves, p. 11.7: M. de Vidaillan, Histoire des Conseils du
roi, t. I, p. 396).
4 Bartole, l'oracle alors de l'école de la glose, avait écrit un
traité sur la procédure de lèse-majesté (traité 111).
* Baudier, Histoire de l'administration du cardinal d'Amboise.
6 P. 299, note.
LIBÉRATION I>E LOUISE DE SAVOIE 183
mules par le maréchal contre d'Albret, Louise de
Savoie et les Pontbriant (Jean de Saint-Gelais lui
même entendu) ; enquête sur l'administration mi-
litaire du maréchal ' : enquête ininterrompue sur
l'affaire de M"e de Maillé2; enquête en Bretagne
sur la famille du maréchal (l'enquête refusée par
le grand Conseil).
Louis XII, extrêmement mécontent, commençait
à s'en prendre au cardinal d'Amboise3. Malheureu-
sement, au commencement d'avril 1505, il retomba
brusquement dans l'état le plus dangereux, et, cette
fois, il arriva à l'agonie, au délire ; son chro-
niqueur, Jean d'Auton, nous raconte à ce sujet
des scènes très douloureuses... Une immense stu-
peur saisit le royaume. Le procès en cours mettait
en lumière toute une suite d'arrière-pensées bien
faites pour causer un sentiment d'angoisse ; la
sagesse des plans du maréchal de Gié éclatait,
aux yeux les plus prévenus. Quant aux médecins,
d'une voix unanime ils déclarèrent leur mission
achevée et la perte du roi consommée. Ce fut alors à
qui ferait des vœux. La reine, au désespoir, en lit
aux plus fameux pèlerinages de Bretagne; on voua
le roi à la Sainte-Hostie de Dijon. Louis de la Tré-
moïlle, très rapproché de Louise de Savoie depuis
1501 et qui venait d'envoyer sa fille passer quelques
1 P. 373 (on le traitait de voleur et de lâche).
2 P. 385.
s ['■ mars 1305. Sanuto, VI, 138.
184 LIBÉRAI iu.\ DE LOUISE DE SAVOIE
jours à Amboise '. se voua à Notre-Dame de Liesse.
Le royaume entier pleurait et vivait en proces-
sions2. « On eût dit que chacun avait perdu son
propre enfant1. »
Le roi put dicter ses dernières volontés : il
ordonna, d'une manière expresse et absolue, le
mariage de sa fille avec le duc de Valois, il défen-
dit à sa fille de sortir du royaume avant son ma-
riage, sous aucun prétexte, et il institua un con-
seil de régence, où la reine et Louise de Savoie
jouaient un rôle effacé, à côté du cardinal d'Am-
boise, du comte de Nevers, du chancelier, de La
Trémoïïle et de Robertet4. François de Valois fut
mandé à Blois et reçu par le moribond comme un
ii ls et un héritier"'. Tout d'un coup, le roi sembla
mieux, et une lueur d'espoir reparut. Dès qu'il se
sentit un peu plus fort, Louis XII renouvela les
prescriptions de son testament 6 et en fit jurer
l'observation à la reine. Tranquille de ce côté ei
délivré, pour quelque temps, des obsession> de sa
1 Compte de Thouars il déc. 1504. Compte du voyage à Am-
boise les vendredi, samedi, dimanche, e1 mardi 17 décembre : avei
U cl 13 chevaux, et soupers à l'hôtel de la Corne de Cerf.
Thouars, 23 déc. 1504; Mandat de payer ce voyage, ainsi que la
dépense pour venir d'Amboise (Arch. de M. le duc delà Trémoïïle,
Louis IL)
- Jean d'Auton : Desjardins, Négociations, II. '.'7: Roziei' his-
torial.
'■ Seyssel, Histoiredit roy Loys XII (édition 1558), p. ii.
1 Orig. .1. 951, n" (i.
•"■ Sanuto. VI. 179.
r; Musée des archives, n" 546 (-'il m;ii}.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 18S
('!>
femme, il se remit peu à peu. Sa convalescen
inespérée parut un miracle, dont tout le monde ne
loimit pas également la Providence; on le compa-
rait au « miracle » ijui sauva du tremblement de
terre d'Antioche le bon Trajan1, persécuteur (Il'>
chrétiens. Sur la demande du roi, le pape Jules ii
institua une fête solennelle pour en remercier Dien .
Sitôt son mari hors de péril, la reine, plus que
jamais ressaisie par ses dépits, prit la rouir de
Bretagne, sous prétexte des vœux. Elle se rat-
tacha aussi à l'affaire du maréchal de Gié, avec
une àpreté singulière; à grands coups d'argent,
elle institua une véritable armée «le gens de loi,
chargés, les uns en son nom, le> autres au nom
du roi, de serrer de près la poursuite; il lui fal-
lait au moins à Toulouse une satisfaction. Elle
donna un secrétaire à chacun de ses agents :
un maître d'hôtel de la cour alla se fixer là-l>a^
pour la durée du procès4, ainsi qu'un trésoriei
chargé de payer le- concours, de distribuer des
gratifications de greffe et des épices. Elle si
munit d'une consultation des docteurs de Pavie,
qui déclarait le maréchal coupable de lèse-ma-
jesté5. Avis des moindres détails de la procé-
1 SeySSel. l0C. Cil.
- V. Jean d'Auton. I. I V. p. :;. -2.
'■ ['.:,', s. j78, o61. 143, 144, ■'>-. 't'6'ô, 542, "ilU et suiv.. lo9, u6
4-'J'.i et suiv.. 166, "Jo'J.
■ !'. 58". 602 et passait.
: Vidaillan, I. -* i '._» * - : liaudier. p
180 LIBERATION DE LOUISE DE SAVOIE
dure, copie de toutes les pièces lui étaient adres-
sés jour par jour. Elle s'impatientait encore, et
ses semonces à ses agents couvraient d'exprès les
routes de Bretagne à Toulouse1. Elle fit augmen-
ter de quatre chevaux spéciaux, à ses Irais, les
relais de Toulouse à Blois'2. Aucun détail n'était
négligé, au point qu'un des juges parisiens com-
mis à Toulouse ayant été volé en son absence par
son domestique, la reine lui lit remettie cent écus
d'or pour compenser une perte subie « au service
du roy3 ». Bientôt les relais ne suffirent plus, et
les exprès accomplirent des exploits'1; les consul-
tations s'accumulèrent5; on en vint à soudoyer
les frères des juges ; outre l'argent, on distribua
des étoffes, du vin, du bois11. Aussi s'attendait-on
i P. 583, 585, 593-594, 589.
2 /'/•., p. 597. — C'était un cheval de poste supplémentaire
environ par 30 lieues.
"• /'/•., p. 596, 597.
1 Sans parler du service des postes royales (/'/•., p. 99,
593-595). Nous relevons des paiements de courriers spéciaux:
le 21 juin, de Toulouse à Paris(/V., p. 601), le 7 septembre de Lan-
nion p. 599, 583), le 25 octobre de lîlois à Hennebontet à Nantes
p. 593-594), un autre (en septembre?) de Toulouse à lîlois
(p. 597), le 12 novembre de lîlois à Toulouse (p. 586\ le 13 no-
vembre de lîlois à Bordeaux et à Paris fp. 585), le 11 décembre
de lîlois à Toulouse (p. 586), le -24 décembre id. fp. 586); en jan-
vier, deux courriers entre Lîlois et Toulouse fp. 587), en février
de Toulouse à lîlois 'p. 602) : le trésorier Aude fit deux voyages
de Toulouse à lîlois et un en Bretagne (p. 587), etc.
6 P. 596, 600-601. Deux des consultants ne voulurent rien, les
autres reçurent un écu (p. 600).
': /'/•.. p. 559, 600, 583, 584, 604, 586, 601 [alias, sénéchal de
Loches, p. 588). Gilles le Bouge, qui joue un rôle important
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 18"
au triomphe; dès le 23 juillet, Commines écrivait
à la reine: « Je loue Dieu, Madame, de coy l'affère
du marésal prent trait à vostre honneur et plé-
sir '. »
Anne passa cinq mois en Bretagne, partout reçue
triomphalement, en duchesse, avec des fêles, des
joutes, des cérémonies sans lin. De Morlaix, elle
alla visiter pompeusement les pèlerinages de Saint-
Jean-du-Doigt et du Foll'goat, qu'elle enrichit de
ses présents. Elle semblait heureuse d'afficher
bruyamment sa souveraineté 2.
Le roi prit d'abord ces démonstrations assez phi-
losophiquement. Au mois de juillet, il déclara le
mariage de sa fille 3. Il vint lui-même passer quatre
jours à Amboise4 et emmena François de Valois au
Plessis-lès-Tours ; il ordonna aux capitaines de
prêter le serment formel d'obéir aux prescriptions
de son testament, c'est-à-dire de servir Claude et
François, d'empêcher, par n'importe quel moyen,
qu'on n'emmenât Claude hors du royaume, de
servir la reine « pour le mariage de sa fille ».
dans la poursuite de l'affaire, devint eu 1509 conseiller au grand
Conseil par l'influence de la reine, donl il était l'homme de con-
fiance.
i Ed. Dupont, 111. 178.
- Jean d'Anton ; Desjardins, Négociations- arec la Toscane,
t. II, p. 97 ; Alain Bouchard, édition des bibliophiles bretons,
fa se. IV, f» 266.
3 Desjardins, Négociations, t. II, p. 110.
1 Jean d'Auton, IV, 11. — Il y passa encore cinq jours au mois
■d'août [ibid., p. 28).
[88 LIBÉRATION 1>E LOL'ISE DE SAVOIE
Celait précisément le serment reproché au maré-
chal de (iié! Aux mois de septembre et d'oc-
tobre 1505, les capitaines de la garde le prêtèrent
par écrit. I>es moindres capitaines de forteressi
durent également jurer de ne remettre leur place
;i qui ({ne ce fût, à moins d'ordre signé personnel-
lement de Louis XII '.
Certes, la nouvelle de semblables mesures ne
pouvait qu'aigrir la reine, et, d'autre part, les nou-
velles de Bretagne ne lardèrent pas à lasser la
patience du roi1.
Bientôt, le cardinal d'Amboise, ému, dut inter-
venir pour empêcher une brouille accentuée : il
écrivit à la reine des lettres personnelles instantes,
où il l'adjurait de revenir; jamais, disait-il, il n'avait
vu le roi aussi courroucé, il craignait que cette
brouille ne finit par exciter « la moquerie de toute
la chrétienté -; »...
Cependant, le procès du maréchal de Gié tou-
ebait forcément à sa lin. Malgré une chaleur tor-
ride et la peste'1, le maréchal comparut à Toulouse
1 Originaux de ces serments solennels..!. 951. Cf. Portefeuilles
Fontanieu, to4-15o ; Vidaillan, ouvr. cit.. I. I. p. 398.
'- Leroux de Lincy, I . II. p. 185.
:; V., dans Leroux de Lincy. appendices, n° I. \ II. lettres des
Rois, princes, etc., le texte complet de trois lettres qui sont des
plus curieuses.
i EnlaOl, 11 à ls. 000 personnes avaient péri de la peste dans
la seule ville de Bordeaux [Pr., p. 421, note). La peste survint,
aussi, a Toulouse, et le 5 aoûl 1505 le parlement fui saisi d'une
proposition de se retirer a Gaillac, proposition qu'il repoussa sui
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE IS'»
du 21 juin au 19 juillet. Un nouvel accident, bien
imprévu, causa un profond malaise: le maréchal
posa des conclusions pour l'interrogation de divers
témoins nouveaux, notamment du roi. La suite
des débats fut renvoyée au 10 novembre, et les
commissaires chargés d'interroger le roi reçurent
l'ordre de se trouver à Paris le lô septembre.
L'état d'esprit de Louis XII rendait la mission
fort peu enviable, et ce fut à qui y apporterait
le moins d'empressement : tel magistrat partit
brusquement, appelé par une affaire très grave ;
un autre jouissait en Bretagne de vacances régu-
lières ; tel autre, au contraire, était retenu au parle-
ment par le service des « vacations ». L'un d'eux
recourut successivement aux subterfuges les pins
plaisants : il allégua d'abord une aphonie com-
plète, ensuite il disparut sans laisser de traces...
La commission, convoquée pour le t.") septembre,
ne put se constituer que le 26 octobre: ce jour-là.
le substitut du procureur général manqua à l'ap-
pel ; on se livra aux recherches les plus minu-
tieuses pour le trouver, et ce fut en vain : heureu-
sement, l'huissier mis en campagne eut l'idée
d'aller le guetter à la porte de l'église le jour de
la Toussaint : il le découvrit, en effet, dans la foule,
et l'appréhenda séance tenante. Alors, on s'aper-
1;) demande des capitouls (La Faille, Histoire générale du Lan-
guedoc, t. V;. En 1506, le parlement de Toulouse dul se transpor-
ter à Montauban (ms. IV. i 102' .
190 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
<;ut do la désertion d'un des agents de la reine.
René de Beaune ', qui était parti sans laisser
d'adresse. Enfin, le 2 novembre, le roi manda les
commissaires et répondit aux questions du maré-
chal : sa déposition a disparu des dossiers-.
Les audiences de Toulouse reprirent le 16 dé-
cembre ; cette fois, le roi se trouva d'accord avec sa
femme pour en bâter la solution : des exprès allèrent
rechercher dans divers coins de la France les con-
seillers en retard. A mesure qu'on approchait du
terme, la reine témoignait d'une impatience de
plus en plus fébrile ; jusqu'au dernier jour, elle se
fit fabriquer des consultations3.
Le 9 février 1506, le parlement rendit enfin l'ar-
rêt4. Il n'y fit pas mention du crime de lèse-ma-
jesté. Après des considérants un peu vagues, le
maréchal était simplement privé de la garde du
duc de Valois et de ses divers commandements,
suspendu pendant cinq ans de l'office de maréchal,
banni de la cour pendant le même laps de temps,
1 On sait que Guillaume Briçonnet, général des finances, puis
cardinal, avait épousé la fille de Jean de Beaune, général des
finances. Ses enfants étaient: Guillaume, successivement évêque
de Lodève e1 de Meaux; Nicolas, contrôleur général de Bretagne;
Denis, successivement évêque de Toulon, de Lodève et de Saint-
Malo; Catherine, femme de Thomas Bohier, général des finances
de Normandie.
'-' /'/•.. p. 154-462.
:; l\ 585-387, 596, 597.
4 Le dictum du jugement est inséré dans les /'/■.. p. 527, et la
grosse, p. 502. La grosse reproduit les conclusions des parties.
Cf. p. 602.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 191
et pour le reste indemne. Au point de vue finan-
cier, il en fut quitte pour un paiement de
6,000 livres '. dont on le reconnut responsable au
cours des enquêtes. Les énormes dossiers du pro-
cès furent remis à la reine comme un trophée de
la campagne'2, avec une note de frais qui s'éleva à
36,000 livres, et dont le roi ne s'occupa pas:!.
Cet arrêt était de pure forme, et on croyait bien
que Louis XII en effacerait la trace par une mesure
gracieuse ; le maréchal signa un recours '. et le par-
lement attendit ostensiblement la réponse. Anne
de Bretagne s'insurgea et obtint, le"25 mars, l'ordre
de procéder à l'exécution : cette exécution ne pou-
vait consister que dans quelques démonstrations
assez vaines5; mais, puisqu'il s'agissait d'amour-
propre, Louise de Savoie et la reine voulaient
évidemment savourer, ne fût-ce qu'en paroles, les
douceurs de la vengeance. La reine les payait
assez cher 6 !
Le 1er avril, le magistrat délégué, le conseiller
Bousquet, vint donc lire l'arrêt à la porte du châ-
teau d'Amboise, en présence du bailli, des élus de
la ville et des fonctionnaires. Le lendemain, il
1 Le procureur général réclamait le double (/Y., p. 547, 598
et suiv. : nis. de dom Morice, à la biblioth. de Nantes .
2 L. de Lincy, III, 199. (Elle mit les pièces principales dans sa
cassette).
3 Procéd., p. 557 et suiv.. 590, 598 et suiv.
* /'c. p. 525.
■> /'/•.. p. 525, 522, 589, 537, 539, 540.
6 Brantôme: Biographie générale de Didot, t. 31, p. 802, etc.
192 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
entra au château : il trouva, dans une première
salle, le «lue de Valois entouré «les vainqueurs.
fest-à-dire de Jean de Saint-Gelais, de Pierre de
Pontbriant, d'Artus Gouflier et d'autres gentils-
hommes '. Il donna encore lecture de l'arrêt, puis il
alla recommencer dans la chambre de Louise de
Savoie2, puis dans la salle des officiers de garde.
Ensuite, il publia le même arrêt, avec quelques
coups de clairon, à Paris, à Angers, à Saumur,
à Tours3.
Le ministre disgracié se retira, avec beaucoup
de grandeur d'âme et de philosophie, au château
du Verger, d'où il ne sortit plus guère 4 et où il
mourut quelques années plus tard5, laissant à ses
(ils une grande fortune et un grand nom.
Pour une faible femme, isolée et persécutée
comme elle se disait, Louise de Savoie avait dé-
ployé une virtuosité extraordinaire : s'il lui avait
fallu remuer la France entière pour instituer un
drame politique sans exemple, et qui demeura
fameux, elle avait très artistiquement brisé les
barrières, recouvré sa liberté, mis hors de combat
i Arnaull et Guyot du Refuge, Merlin de Suint-Gilles, seigneur
de Saint-Cernin.
2 ]'l'.. p. 'i 17-0 is.
s /'/•.. p.:i47,o.")0ets.,oo3. Cf. Saint-Gelais; Lettres deLouis XII,
1, cl ; Rervyn de Lettenhove, Lettres et négociations..., 11,261-268;
La Mure 111. 230 : M<;i». de Bretagne, 111. 881.
■' K. 78. il 2: l'r. 2930, SU; Procéd., p. *J32, note; fr. nouv.
acq. 3065, r 163; Fleuranges ; Brantôme, édit. Lalanne, VII, 311.
5 /'/■.. p. 776 et s.
LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE 19:J
non seulement le maréchal de Gié, niais même la
reine et bien d'autres personnages imprudemment
mêlés à l'affaire : le sire de Graville, qui, après un
retour insignifiant de faveur, se vit flétri et pour-
suivi1 ; d'Albret, contre lequel on ressuscita un
vieux débat, où il perdit le comté de Castres '.
Malgré sa beauté à ce point de vue, le procès
du maréchal de Gié laissa un souvenir des plus pé-
nibles. Louise de Savoie le savait si bien que, dans
son Journal, elle omet d'en parler ; Jean de Saint-
Gelais, dans son Histoire de Louis XII, se borne
à quelques mots, d'une diplomatie remarquable,
sur la vertu et la sagesse de Louise; il ajoute que
la comtesse demanda pour son fils un gouverneur
« saige et honneste », lorsque « celuy qui en avoit
eu charge en estoit hors, pour aucunes raisons,
lesquelles je me passe de mettre par écrit ». Les
enfants de Louise eux-mêmes trouvèrent un jour
ce souvenir assez lourd. A son avènement, Fran-
çois Ier n'osa pas destituer de suite le fils aine du
maréchal de sa charge de grand échanson :) et lui
rendit même, après Marignan, les anciennes pus-
sessions de son père en Italie.
1 Graville dut faire îles démarches pour arrêter des poursuites
dirigées contre lui-même; nommé gouverneur de Paris, le parle-
ment refusa d'enregistrer les lettres, et sans son grand âge l'af-
faire aurait eu des conséquences plus graves pour lui. <>n l'accu-
sait de concussions antérieures (juill. 1506: Lett. de Louis XII. I,
64,66 .
2 Luchaire, Alain le Grand, p. 38.
3 Toutefois, il le destitua en 1516 (compte de 1316; fr. 21446V.
13
194 LIBÉRATION DE LOUISE DE SAVOIE
Un fils cadel du maréchal, François de Rohanr
était archevêque de Lyon, où il jouissait d'une
réputation médiocre ; Marguerite de Valois lui
témoigna également quelque faveur1, et, en 1526,
le parlement décida d'assister en corps aux obsèques
de ce prélat pour honorer la mémoire de son père 2.
Louise de Savoie, seule, garda une rancune impi-
toyable. Elle qui ne voulait pas entendre parler
d'Angers, elle se fit attribuer, en 1515, le duché
d'Anjou, et son premier soin fut d'annoncer, elle-
même, par une lettre très sèche, à Charles de
Rohan, fils du maréchal, qu'elle lui retirait le
commandement d'Angers. Elle lui enleva aussi la
jouissance de la seigneurie de Baugé 3.
1 François de Rohan est l'auteur d'un petit traité, Fleur de
vertu, dont un exemplaire fut transcrit vers 1530 pour Marguerite,
d'après M. Delisle, Cabinet des manuscrits,!, 186.
'-' Procéd., p. 783, 788; Mém. de Bretagne, 111. 926; Gallia
Çhristiana, IV. 181.
" Proc, |). 78.1. Chopin et un mémoire de M. île Miromesnil,
publié par M. Marchegay, Archives d'Anjou, I. ±1. donnent de-
l'engagement de Baugé une date inexacte.
VII
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS DE LOUISE
DE SAVOIE
Sagement, Louise et ses amis étalèrent peu leur
triomphe. Pierre de Pontbriant resta à Amboise,
dans la foule [ ; son frère, François, devint péni-
blement, vers 1510, gouverneur de Blois et maître
d'hôtel du roi 2 et n'entra réellement à la cour que
sous François Ie'', comme grand chambellan de la
reine 3. Jean de Saint-Gclais se tapit dans un coin
du château, silencieusement, sans retour apparent
de faveur, comme un simple ami. Le 17 juin 1506,
au mariage de sa fille unique, Jeanne, avec Charles
Chabot, frère d'un des jeunes compagnons du duc
de Valois, Louise ne parut pas4; deux officiers du
1 Y. l'État de la maison en 1506 (fr. 21478, f° 35).
2 Jarry, Documents sur le château de Chambord.
3 Biblioth., de Blois, ms. n° 103."j. La maison royale à partir
de 1515 fut remplie îles Pontbriant.
4 Fr. 2748. 267 et s.: fr. 11195.
i'JO ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
château, Jean Je Mareuil, soigneur de Montmo-
rcau 1, et Jean Galveau, servirent de témoins. Jean
essaya de remonter le courant quelques années
après-, en écrivant son histoire laudative de
Louis XII ; il échoua. L'éclipsé des Saint-Gelais
dura jusqu'au règne de François Ie1'3.
Quant aux fruits immédiats des événements, ils
furent moins sensibles que l'on aurait pu croire.
La maison de Louise prit une certaine ampleur:
à partir de 1506, elle comprit quinze gentilshommes
de service, douze demoiselles et femmes, et
soixante-dix-huit officiers divers, dont deux tapis-
siers, un tabourin à l'usage du jeune comte, un
veneur et un fauconnier. Louise s'attacha comme
secrétaire un jeune poète, François Charbonnier,
qui devint compagnon de son fils et dont nous
parlerons plus loin 4. C'était un beau train prin-
cier... D'ailleurs, la cour témoigna encore moins de
bienveillance à Louise que par le passé. Jamais la
1 Fidèle serviteur de la maison, il mourut le 30 septembre 1513,
et son fds François lui succéda aussitôt comme chambellan
;fr. 21478, f° 39). V. ms. Clairambault 944, f. 78.
2 En 1510.
3 J. 619, n° 28. Merlin ou Nicolas de Saint-Gelais, seigneur de
Saint-Séverin, resta seul en titre dans la maison (cl° de 1506;
fr. 21478, f°35). Alexandre rentra au service de François, lorsque
le prince fut émancipé (cle de 1513; fr. 21478, f" 39), avec Merlin
et avec Jacques de Saint-Gelais. seigneur de Maumont.
4 La dépense du personnel se monta à 5,234 livres par an. On
retrouve sur la liste le fidèle Robinet Testard, enlumineur, mais
seulement pour 35 livres par an (fr. 21578, f° 33; compte arrêté
à Amboise, le 8 avril 1507).
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 107
reine ne se montra plus aigre, plus mécontente :
tout devenait entre les deux cousines prétexte à
piques et à difficultés ; il en alla ainsi jusqu'à la
mort d'Anne de Bretagne. Louise plia de nouveau.
Nous la voyons à ce moment adresser à une dame
de la reine une lettre des plus humbles : sans la
crainte de se rendre importune. « il ne se passeroit
guerres de jours, dit-elle, que vous ne vous aper-
seussiez de ma mauvaise escripture 1 ».
Sous prétexte d'associer désormais François au
gouvernement, Louis XII lui donna expressément
comme tuteur le cardinal d'Amboise, avec « la
tofalle administracion de la personne ~ »... c'est-
à-dire que, selon la prédiction du maréchal de Gié,
il menaçait de retirer à Louise de Savoie la direc-
tion de son fils. Le 1er janvier suivant, François
souscrivit le traité entre la France et l' Aragon,
sous le contreseing de son tuteur 3.
Le roi fit de plus en plus venir François près
de lui ; il reprit aussi l'idée d'éloigner Louise en
la remariant.
Au mois de septembre 1505, il la reçut quelques
jours à Madon, pour l'entretenir d'un message de
Ferdinand le Catholique, qui demandait sa main.
Louise lit des difficultés; elle déclarait le prince
trop mûr pour ses goûts 4. Un ambassadeur d'An-
1 Catal. du baron de Tréinont, 1, 892.
* 8 octobre 150o: R. 1639, d. 3, orig.
?'K. 103!), il. 3, orig.
4 Desjard'ms. Négociations..., 11, 113: Catalof/iie des documents
198 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
gleterre était là, et il fut de nouveau question
de marier Marguerite de Valois en Angleterre ;
or, il se trouva que, cette fois, c'était non plus
le prince de Galles, mais le vieux roi Henri VII
lui-même, veuf depuis deux ans, qui voulait une
jeune femme. Au nom de son roi. lord Herbert
demanda formellement la main de Louise de
Savoie. Louise hésita encore, ou lit mine d'hésiter,
et finalement articula un refus ; elle ne pouvait
pas. disait-elle, s'éloigner de son fils [. Repoussé
par la mère, le diplomate anglais, avec un tlegme
parfait, demanda la fille. Cette fois, Louise ne fit
pas d'objections. Le roi accepta, et la négociation
s'entama immédiatement 2.
En quittant Madon, lord Herbert emporta une
note diplomatique, où, pour rehausser le prix de
l'alliance, le roi affectait de traiter Marguerite
comme sa propre enfant et promettait de la doter
selon l'usage des filles de France. Peu après, un
nouvel ambassadeur anglais, lord Somerset, rap-
porta la réponse : elle était très favorable ; Henri VII,
en homme pratique, demandait seulement qu'on
fixât le chiffre de la dot, insinuant d'ailleurs qu'on
lui parlait aussi d'une princesse espagnole bien
rentée. Louis XII offrit 175,000 francs et un trous-
relatifs à l'histoire de France conservés aux archives de la Torre
do Tombo, à Lisbonne, dans les Archives des Missions, '2" série,
t. V, I, n» 84.
1 Desjardins, 126.
2 Desjardins, 108, 126, 127, 150, 130. 131.
ÉDUCATION ET MAKI AGE DES ENFANTS 191>
seau '. C'était à merveille. La chose décidée, on
ne craignit plus de l'ébruiter2: on accomplit
même la dernière formalité, qui était «l'on aviser
Marguerite. Mais voilà que l'enfant, au lieu de
s'incliner suivant l'usage immémorial, jeta les
hauts cris. Comment ! on voulait remmener dans
un pays lointain, au parler étrange ! la mariera un
roi, c'est vrai, mais à quel roi ! un vieux, un décré-
pit ! Son frère allait être roi, lui aussi : est-ce
qu'alors elle ne trouverait pas un jeune et riche
et noble mari 3 sans passer la nier 4 ?
Ce langage si moderne dut faire scandale... La je une
personne qui le tenait représentait un monde nou-
veau, des idées spéciales. Coquette, line, instruite5,
1 J. 955, ii'" 28, 2't; Sandret, Revue des questions historiques, 1873,
p, 210,211 ; J. Gairdner, Ut/ers... of Richard III. II, 133-142, 143,
146.
2 Deuxième voyage de Philippe le Beau, publié par Gachard,
p. 402.
3 Ceci rappelle une jolie lettre qu'une certaine Agnès (?) de
Bourbon écrivait d'Aigueperse, le 4 niai, an marquis de Mantoue :
« Je vous prie que me vouliés trouver ung beau mary, bien
riche é bien saige, pour ce que je vous prometz par nia foy que ne
vous feré point de honte, mes très grant honneur; et à vous et à
lui donneré à cognoistre que je suis yssue de sang royal, et que
je suis avec cella bonne ménagière. » (Publiée par M. A. Baschet,
Société de l'IIist. de France. Notices et Documents, 297.)
4 D'après Jean d'Auton, l'affaire, débattue plusieurs fois en con-
seil, y donna lieu à de grandes discussions. Marguerite étant sœur
de l'héritier du trône, on craignait, a défaut d'héritiers mâles,
de voir reparaître des prétentions contraires a. la loi salique. A la
lin, le Conseil aurait décide de refuser. La raison alléguée par Jean
d'Auton est bien mince, et son récit est contredit par les faits.
5 Robert Frescher, ancien familier de la maison d'Angoulême
et auteur du Songe de Charles de Coétivy, seigneur de Taille-
bourg, lui offrait, avec ce Songe, une traduction d'un ouvrage
200 ÉDUCATION ET MAKIAGE DES ENFANTS
spirituelle1, le goût raffiné, la pensée libre-, la
morale aimable, elle ressemblait à la marguerite,
cette fleur qui passait pour s'ouvrir toujours du
coté du soleil et dont on disait que la graine ressus-
citait les morts3, mais elle ajoutait comme Racine:
<( Que me sert que, ranimant la poussière,
Elle rende aux morts la lumière,
Si l'amour ne l'anime pas ? »
Habituée à une atmosphère concentrée d'amitié,
d'amour, elle voulait effeuiller doucement sa vie,
tout au moins sa jeunesse, en plein soleil, loin du
brouillard de la Tamise et pas avec un vieux poten-
tat, ce qui fait l'éloge de ses intentions ; elle voulait
jouir des choses exquises 4, « jamais oisive ni mé-
lancolique, » selon son mot, parler, causer, rimer,
s'amuser, en artiste passionnée et passionnante.
Elle cultiva au plus haut degré l'art d'ensorceler
de Pic de la Mirandole, Le livre de la doctrine salutaire IV. Jlii).
1 Sainte-Marthe, dans son oraison funèbre, dit qu'à quinze ans
elle était femme d'esprit.
2 Marguerite, sur plus d'un point, ressemblait à sa mère,
notamment en ce qui concerne la superstition. On s'étonne de
voir une femme, aussi délicate, et si exempte de préjugés, racon-
ter, sans la moindre émotion, qu'elle fit envoyer aux galères un
officier d'Alençon suspect de sortilèges contre sa vie.
'■'■ l.e dil de la Marguerite (fr. Si-'!. f° L66 v").
1 Selon s,i devise : Non inferiora secutus, avec un souci (Hila-
rion de Coste, Eloges et vies, II, l'77: Brantôme, VIII, 115). Cette
devise est un hémistiche de Virgile, qui fut repris ensuite par le
poète Jean de la Taille (V. notre édition des Œuvres de Jean de
la Taille. 1. 1). Le P. Bouhours, cite par M. Génin (Lettres de Mar-
guerite d'Angoulême. I. p. 9, n. 1), estime qu'elle aurait dû mettre
Non inferiora sera la...
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 201
les hommes, peut-être aussi celui de s'en garer. Le
DêcaméronîvX, je crois, sa bible et son bréviaire '.
Le public, qui n'y comprenait rien, s'obstinait à
lui chercher quelque brillant mariage au dehors;
en 1506 encore, on répandit le bruit de ses fian-
çailles avec le prince Christiern de Danemark'.
Il n'en était rien.
Elle avait son plan. Oui. depuis l'âge de neuf
ans, son cœur ne lui appartenait plus. Il y a là tout
un petit roman, que nous connaissons de première
main, car Marguerite s'est plu à le narrer minu-
tieusement elle-même, dans la Xe Nouvelle de
YHeptaméron. Seulement, par un scrupule facile
à comprendre, elle brouille légèrement les dates,
et elle donne à ses héros des noms supposés. Ses
auditeurs, qui connaissaient déjà l'histoire, s'y re-
trouvaient facilement, et ils le disent. Pour nous, le
problème était un peu plus compliqué. Cependant,
nous avons réussi à le déchiffrer, et même à com-
pléter le récit avec des documents contemporains.
Deux jeunes princes, amis de son frère, s'em-
pressaient particulièrement auprès d'elle. L'un,
i II existe encore (ms. l'r. 231) un très bel exemplaire «le La tra-
duction de Boccace faite pour le due de l'.erry à la On du
xiv1' siècle, exemplaire qui a dû être souvent feuilleté par la jeune
Marguerite, car il l'ut exécuté pour sa mère et pour son frère, sous
le règnede Louis XII. La miniature de tête, qui représente l'au-
teur et le traducteur, porte sur le socle d'un pupitre l'écu d'An-
goulê Savoie, et sur les quatre vitraux du fond Orléans (c'est-
à-dire Angoulême avec la guivre de Milan). Savoie.
2 Le Glay, Négociations..., I. 153.
202 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
le jeune duc de Cardone, c'est-à-dire tTAlençoii,
de trois ans plus âgé, orphelin, élevé par une
mère fort distinguée, mais peu distingué lui-même,
ne passait pas pour bien séduisant, quoiqu'il
n'eût sans doute pas encore l'esprit aussi lourd et
aussi morose que par la suite. A l'époque où
remonte l'origine de notre roman, en 1501, le roi
croyait bien faire de le marier à Suzanne de Bour-
bon, la plus riche héritière de France ; on célébra
même les fiançailles1. Mais, comme ni de part ni
d'autre on ne s'y portait avec beaucoup d'empres-
sement, la mort du duc de Bourbon suffit à les
rompre.
L'autre enfant, Y Infant fortuné, n'était point
1' « Infant de Navarre », Jacques de Foix, per-
sonnage peu recommandable 2, qui mourut pré-
cisément en 1501, à l'âge de trente ans. Nous
restons donc en présence du seul Infant de la
cour de France, une brillante ligure, « l'Infant
de Fouez », le séduisant, l'illustre Gaston de Foix,
contemporain du duc d'Alençon, et qui mérite
excellemment l'épithète d'Enfant de la Fortune,
car, dans sa courte vie. jusqu'à la mort héroïque
qu'il trouva, à vingt-trois ans, sur le champ de
bataille de Ravenne, tout lui sourit. C'était, dans
l'existence commune, un silencieux3, un modeste...,
1 La Mure. Hist. des ducs de Bourbon, II, i'.il.
2 V. notre livre La Veille de lu Réforme, p. 359.
3 V. Rio, Art chrétien, III. 134.
ÉDUCATION" ET MARIAGE DES ENFANTS 203
mince, pâle, on L'appelait « la Colombe » ; brus-
quement il s'animait, loyal, pétillant de bravoure
et d'ardeur, et alors il avait le don d'entraînement ;
plus tard, les femmes ratï'olaient de lui, aussi bien
que ses troupes, dont il tira des actes d'une har-
diesse prodigieuse. On le vit. comme le prince de
Condé, courir, voler, et ses soldats avec lui, cl
surnommé en Italie « La Foudre ». Le roi. qui
l'aimait comme un (ils, l'éleva pour les armes',
et s'en séparait si peu, que, dès 1499, il voulut
l'emmener à Milan 2. Marguerite, fort peu portée
vers le duc d'Alençon, donna à Gaston tout son
cœur : lui. de son cùté, ne paraissait pas insen-
sible. Dans l'intimité d'Amboise, on échafaudait
à cet égard des projets enthousiastes. Nous au-
rons, disait une des demoiselles d'honneur, « le
plus beau couple de la chrétienté... C'est l'un des
plus beaux et plus parfaits jeunes princes qui
soient... »
Or, il arriva qu'un jeune chevalier de dix-neuf
ans, décoré du nom d'Amadour dans la chronique,
et que nous reconnaissons facilement pour l'amou-
reux professionnel du temps, Guillaume Goufiier,
seigneur de Bonnivet3, vint à Chaumont-sur-Loire
avec son chef, le sire de Chaumont, faire sa cour
' Gaston commandait nominalement, dès 1501, 50 lances, que
tenait son lieutenant, Roger de Béarn.
2 V. notre édition de Jean d'Auton, 1. 99, 106.
2 Fr. 2927, f° loi v". 11 s'appelait alors Boissy, comme son frère.
204 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
au roi1. Sorti des brillants pages de Charles VIII,
allié du cardinal d'Amboise, Bonnivet servait à
Milan comme lieutenant dans la compagnie du
marquis de Mantoue 2 ; c'est là qu'il conquit le nom
d'Amadour, notamment près de certaine com-
tesse fort enviable3. Gros, solide, le nez aquilin. la
barbe clairsemée, la figure mâle et fière, l'œil
intelligent, l'air jovial et spirituel d'un jeune
homme à succès4, il ressemblait très peu, comme
on voit, à Gaston de Foix.
Louise de Savoie passa à Ghaumont : Bonnivet,
naturellement, fut la saluer avec son chef; il vit
Marguerite, la trouva ravissante, et. en dépit de
toutes les considérations qui se présentaient à son
esprit, résolut de l'aimer; il alla la revoir à Tours
et décidément lui voua son ardeur. Dès lors, pour
se rapprocher d'elle, pas de machiavélisme qu'il ne
déployât. Il découvrit aux environs d'Amboise une
jeune fille, riche et d'ailleurs laide, selon l'usage,
Bonaventure du Puy du Fou, qui appartenait, par
ses parents, à la plus étroite intimité du chà-
1 Tous ces noms sont très légèrement démarqués dans la Nou-
velle de VHcptaméron, qui appelle Blois <^ Tolède »,Tours« Sara-
gosse », le Plessis-lès-Tours « la Jasserye », et Ghaumont « ung
villaige (entre les deux villes) qui estoit au vice-roy de Catha-
loigne ■•.
- Jean d'Auton; fr. 26113, 1245.
:' Heptaméron, Nouvelle XIV.
4 Dessin de la collection de Chantilly, m i nia tare de Jean Clouel
dans la Guerre gallique, fr. 13429; tous deux reproduits par
M. Bouchot, Les Clouet, p. 14.
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 205
teau. La voir, s'en faire aimer, ne lui qu'un jeu
pour notre héros; il se heurta à des difficultés
plus sérieuses lorsqu'il voulut l'épouser, car, saut'
en bonne mine et en réputation, il n'apportait
qu'une dot très mince ', et le vieux sire d'Amail-
lou, père de la demoiselle, semblait d'humeur
peu enthousiaste. Bonnivel, par ses ramifications
à la cour, trouva moyen d'intéresser un favori de
la reine-, il obtint ainsi une intervention de la
reine et, par conséquent, du roi. Louise de Savoie
et Marguerite, aussi, mises au courant du pseudo-
roman par leurs demoiselles, peignirent, de con-
fiance, au « vieil et avaricieux » père les vertus de
son futur gendre; le bonhomme céda enfin. Bonni-
vet revint donc à la cour pour les fêtes de 1500;
il put s'y repaître de la vision de son amour,
et il épousa sa laide héritière 3. Comme, en
même temps 4, son frère. Artus (iouffier 5 de
Boissy °, entrait au service de Louise de Savoie,
1 Le partage de famille, du 13 avril 1306, avaril son mariage,
lui attribua, pour tous biens, les seigneuries de Bonnivet, de
Lavau-Gouffier et du Rougnon.
2 Probablement René de Cossé qui avait épousé, le 2 février
1503, la sœur de Bonnivet, Charlotte Gouffier, gouvernante des
enfants de France. Comme nous l'avons dit, René de Cossé,
favori de la reine, avait obtenu contre Gié, la seigneurie de Bris-
sac: Àmaillou avait été mis à la retraite par le même Gié.
3 Le 14 juin 1506.
4 Vers 1505.
5 Fils de Guillaume Gouffier et de Philippe de Montmorency ;
en premières noces, Guillaume avait épousé Louise d'Amboise.
6 Saint-Gelais ; Brantôme, I, 218. V. son portrait par Jean
Clouet, repr. par Bouchot, Les Clouet, p. 9.
206 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
il se trouva en pleine sécurité et en plein bon-
heur '. 11 plut beaucoup par sa bonne tenue, par
son savoir-faire. La comtesse le recommanda à ses
enfants; Marguerite, bien innocemment, le prit en
amitié et lui fit confidence de sa passion pour
Gaston de Foix. Bonnivet, par diplomatie, feignit
d'entrer dans ses vues; sans cesse, il lui parlait de
Gaston... Peu de temps après, la guerre l'obligea
à partir.
Deux ans environ s'écoulèrent, pendant lesquels
Bonnivet, condamné à de bien rares visites, ne
put qu'entretenir avec sa femme une correspon-
dance suivie ; Marguerite y apparaissait sans cesse.
elle prenait même la plume çà et là pour ajouter
quelques lignes ; tout, parlait d'elle au malheureux,
dont l'âme s'exaltait à la fois par la privation et
le contentement.
Enfin, l'heure du retour vint à sonner. Bonnivet
fut reçu en ami, traité en frère; il pouvait entrer
à toute heure; malgré tout, il parut bientôt plier
sous le faix d'une tristesse énorme: énigme cruelle,
et bien de nature à attirer l'attention des personnes
délicates! Une belle dame du château, « fière et
expérimentée en amour, » ne fut pas des dernières
à s'en apercevoir; elle prit le jeune homme en
pitié et se dévoua spontanément pour le sauver.
'• TU. Gouffier; Clairauabault, 782 : £rf. , 944, f. :JS ; fr. 17i>i>i. ^39:
Galantine», 1 c<>nli <lel Forese fil i Gouffier de Boysi Milano, 1880.
in-8°.
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 207
Ello lui parla donc avec sympathie ; elle ne lui
cacha pas son étonnement de le voir, lui, le victo-
rieux par excellence, rivé [tour ainsi dire à une
de ces personnes qu'on n'a sûrement pas épou-
sées pour leurs beaux yeux; au lieu de répondre
comme on devait s'y attendre, Bonnivet hésita, se
retrancha dans des phrases vagues, dans des sub-
terfuges, dans je ne sais quelles banalités de vertu.
La dame, piquée au jeu, se jura de découvrir le fin
mot de l'affaire; elle observa ; son expérience ai-
dant, elle devina, et elle prit le malin plaisir de
laisser voir qu'elle savait. Voilà Bonnivet. réduit
au désespoir. Toute réflexion faite, il ne trouva
pas d'autre ressource que de prendre un grand
parti. Pendant un de ces agréables tête-à-tête
qu'autorisaient les mœurs du château, un jour
qu'il causait avec Marguerite, tous deux appuyés
sur le bord d'une fenêtre et loin des humains,
il se risqua, après bien des circonlocutions, à
avouer en termes enflammés la cause de son zèle;
il parlait, d'ailleurs, de Gaston de Foix, il ne solli-
citait pour lui-même (mais cela avec instance)
que l'honneur de servir sa princesse ; en cas de
refus, disait-il, c'en était fait de lui, il renonçait
aux armes et à la vertu. La conversation devenait
épineuse; à cet incandescent discours, Marguerite
avait un peu baissé les yeux, pâli un peu; elle
reprit doucement son chevalier, en lui disant
qu'elle ne comprenait pas pourquoi tant de pa-
208 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
rôles, puisqu'il avait tout ce qu'il demandait. Lui,
de riposter avec àme que maintenant il sentait
bien qu'il ne lui restait plus qu'à partir, puisqu'il
voyait son secret découvert. Elle dit que non ;
« elle se fiait entièrement à son honneur, — à sa
vertu; — elle ne lui en voulait pas du tout». Cer-
tainement, elle ne lui en voulait pas ! Elle avoue
très bien qu'elle sentit dans son cœur quelque
chose de nouveau. Mais, précisément depuis ce
moment, il lui fut impossible de ne pas trahir,
malgré elle, un certain sentiment de gène, de
réserve, en sorte que Bonnivet, l'âme de plus en
plus tumultueuse, finit par s'exiler... Marguerite
lui écrivit alors de revenir.
En conclurons-nous qu'elle commençait à oublier
Gaston? Je ne le pense pas, cependant elle aimait
Bonnivet, d'un amour de pensionnaire, doux,
vague, jaloux môme ! Elle était jalouse ! Ce petit
nuage, que les menaces et les habitudes de Bonni-
vet nous laissaient pressentir, s'éclaircit ; tout s'ar-
rangea, et, sous l'œil bienveillant de Louise de
Savoie, les deux amoureux semblaient enfin tran-
quilles et heureux, lorsque l'annonce d'une nou-
velle guerre vint tout d'un coup troubler leur azur.
En disant encore adieu à Bonnivet, puisqu'il le
fallait, Marguerite lui promit bien d'emmener
partout sa femme (on parlait toujours d'un ma-
riage à l'étranger). Bonnivet partit : naturelle-
ment très brave, il accomplit divers exploits, bien
ÉDUCATION ET MARIAGE I>F.S ENFANTS 209
entendu en l'honneur de sa dame ; mais il cul le
malheur de tomber aux mains de l'ennemi ' : de
là un long et sérieux; éloignement, et un grand
chagrin de Marguerite, qui, à défaut de rançon,
multipliait les jeûnes et les pèlerinages, pour obte-
nir du Ciel la délivrance de l'ami.
Cependant, le temps faisait son œuvre. Après
ses dix-sept ans sonnés, Marguerite se trouva dans
la nécessité d'en finir avec les simples marivau-
dages et de prendre dûment un mari. Le ducd'Alen-
çon s'adressa au roi et à la reine : il obtint l'appui
de la reine, et le roi lui-même, malgré sa répu-
gnance à s'occuper encore des affaires de la jeune
cousine 2, céda, selon l'habitude, aux désirs de sa
femme et fit la proposition. Louise accepta... A
cette nouvelle, Marguerite éprouva d'abord un
violent saisissement; comme il fallait se décider
et que Gaston, éloigné, malade 3, semblait l'avoir
oubliée, elle se résigna pourtant, en disant que
« Dieu fût loué de tout », mais cela n'alla pas sans
secousses. Elle renfonçait ses larmes. Kilo tomba
malade et, « pour se restaurer, épousa celui
' En 1513 seulement ; Bonnivet fut rail prisonnier à la bataille
<les Éperons par les Anglais {Gens de Tunis, selon VHeptaméron),
avec le duc de Longueville (le duc de Nagères).
2 Desjardins, Négociations, 11, 126.
?• (iaston, émancipé, le :>•'{ octobre 1307, pour ses dix-huif ans
lï. 2917,19), étail devenu gouverneur du Dauphiné le l! dé-
cembrelo03 (fr. 1604, f°s 18, 19; titres Foix, u" 365). Ou venait de
parler de son mariage avec Jeanne la Folle, veuve de Philippe
Je Beau; mais, comme le dit Marguerite, il en aimait une autre.
li
210 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENTANTS
qu'elle eût Lien voulu changer à la mort ». Le
7 octobre 1509, on se demandait encore si le
mariage aurait lieu ', et il eut lieu le 9 : le duc
d'Alençon, émancipé le jour môme, signa son con-
trai ', et, à sept heures du soir, le cardinal Guibé
bénissait l'union. La reine, toujours heureuse d'af-
firmer son influence, fit les frais de la cérémonie.
Marguerite reçut une dot de 00,000 écus, avec
le comté d'Armagnac. Après quelques joutes d'ap-
parat, où Gaston de Foix reparut très brillam-
ment 3, son mari l'emmena assez vite au château
d'Alençon passer deux mois.
On pense bien que ce fâcheux incident ne pou-
vait pas nuire à Bonnivet. Un jour que Marguerite
se trouvait à Blois avec son mari et sa belle-mère,
ou lui annonça, à brûle-pourpoint, le retour de
l'amoureux. Détail qui la peint bien : pour ne pas
trahir son émotion, elle se mit à la fenêtre et
attendit le passage de Guillaume, afin de s'habituer
à le revoir avant de le retrouver. Il entre : elle
se jette à soncouetl'embrasse, puis elle le présente
à sa belle-mère, et nous laissons deviner ensuite
leurs propos. Lorsque Marguerite vint à raconter
son mariage et à parler de Gaston, elle ne put
retenir ses larmes, mais c'était des larmes douces;
ell»' prenait, dans son cœur, la résolution de se
1 Desjardins, Négociations, II, 426.
- ! p. 2928, I'" 23.
: Saint-Gelais.
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 211
consoler pair l'amitié du jeune chevalier. Hélas! La
fatalité s'acharnait! Une catastrophe bien impré-
vue éclata pou après : Bonnivet perdit sa femme,
c'est-à-dire le motif plausible de son séjour et,
par une coïncidence fâcheuse, il reçut presque
immédiatement du roi l'ordre de partir. Il suc-
combe à l'épreuve, il tombe malade et prend le
lit : Marguerite, non moins émue, vient à son
chevet, ils mêlent leurs larmes, elle le serre dans
ses bras, elle l'embrasse... Guillaume, hors de lui,
se permet pour la première fois quelques privautés;
Marguerite s'étonne et lui demande ce qu'il vent.
Sans répondre, il se livre, avec l'énergie du déses-
poir, à de telles démonstrations que la princesse
pousse des cris... Enfin, on arrive assez laborieu-
semenl à s'expliquer : Guillaume rappelle ses res-
pects prolongés, ses vœux ; maintenant que Mar-
guerite a un mari et « son honneur couvert » : ...
« Quel tort vous fais-je, s'écrie-t-il, de demander
ce qui est mien ? Par la force d'amour, je vous ai
gagnée ! Celui qui le premier a eu votre cœur a
si mal poursuivi votre corps, qu'il a mérité perdre
le tout ensemble. Celui qui possède votre corps
n'est pas digne d'avoir votre cœur; par quoi,
même le corps n'est sien... » et, parlant ardem-
ment, violemment, il disait sa constance, son dé-
sespoir...
Marguerite répondait à ce raisonnement avec
douceur, avec une mélancolie poignante : « Certai-
212 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
nemcnt, elle ne pouvait souffrir son mari! Quant à
M. de Foix, il en aimait une autre... Elle qui, dans
son chagrin, avait cru trouver un ami ! » Bonnivet
parut s'amollir et présenta quelques excuses. Mais
Marguerite ne crut pas à leur sincérité : le charme
était rompu. Ils se séparèrent. Marguerite, elle le
raconte, pendant bien des journées, ne put rien
faire que pleurer. Elle aimait! Avant son départ
définitif, Bonnivet vint passer une soirée avec
Louise de Savoie, et lui avoua son amour. Proba-
blement, il ne lui apprenait pas grand'chose: en
tout cas, Louise de Savoie, beaucoup moins sévère
que sa fille sur ce chapitre, prit fort bien la con-
fidence; elle serra Bonnivet sur sa poitrine, le
baisa comme un fils et se chargea de lui faire écrire
par Marguerite. En effet, il reçut, à l'armée, des
lettres de Mme d'Alençon; des lettres compassées,
froides, qu'on sentait dictées, et il se consumait.
Au bout de quelque temps, il obtint une mission
près du roi, et, sachant que la comtesse avait en ce
moment sa tille avec elle, il lui lit demander,
un soir, de vouloir bien le recevoir à son passage,
qui devait se produire assez tard dans la nuit.
Louise, ravie, s'empressa d'informer Marguerite,
« et l'envoya déshabiller en la chambre de son
mari, afin qu'elle fût prête, quand elle la mande-
rait et que chacun fût retiré ». Sans rien objecter
à la volonté maternelle, Marguerite, au lieu d'obéir,
alla se prosterner dans son oratoire, et, là, elle saisit
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS ll-l
une pierre et s'en laboura tout le visage, au point
d'avoir le nez, la bouche, les yeux tuméfiés ou san-
glants. Lorsque le moment fut venu, sa mère la
découvrit en cet état ; elle la lit panser en toute
hâte, et l'envoya rejoindre Bonnivet, pendant
qu'elle-même retournait tranquillement tenir son
cercle jusqu'à l'heure habituelle. A peine en tète-
à tête avec Marguerite, Bonnivet, les yeux étince-
lants, le visage en feu, saisit dans sa forte main les
deux petites mains de la princesse et l'attira à lui
brusquement, brutalement. Elle résistait, elle sup-
pliait, elle lui rappelait le passé, elle lui montrait
son visage en sang : il n'entendait rien. Alors, elle
appela sa mère à grands cris. Louise accourut. Cette
brève scène, si accentuée, se termina encore par
des explications embarrassantes.
Louise en conserva un fort mauvais souvenir :
après le départ de Bonnivet, elle morigéna sa fille,
pour sa pruderie ridicule, pour sa déraison, son
inconséquence de « haïr toutes choses qu'elle ai-
mait » ; elle lui en voulut tellement qu'elle la
bouda pendant longtemps et qu'elle refusait de lui
parler. Prise entre son mari et sa mère, la pauvre
Marguerite essaya de leurrer un peu Guillaume,
que, d'ailleurs, elle continuait à aimer.
Les mœurs ont beaucoup changé, et nous ne
comprenons pas toujours très bien celles de ce
temps-là. Il ne faut pas les mesurer à notre aune.
Probablement, en bonne conscience, Louise de
214 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
Savoie ne croyait pas devoir se montrer antre
pour ses enfants que pour elle-même. Certains de
ses contemporains, qui ne valaient pas beaucoup
mieux qu'elle, l'en ont pourtant blâmée, et, sans
être un saint, Cornélius Agrippa a lancé cette grosse
invective : « Il y a des mères qui se font les proxé-
nètes de leurs lils l. »
On ferait tort à Bonnivet, si, après les événements
que nous venons de raconter, on le croyait à bout
d'artiiiees. L'avènement de François Ier le porta au
pinacle, et il en profita pour s'aviser d'un expédient
assez singulier '. Il établit dans son château, nous
ne savons au juste comment, une trappe habile-
ment dissimulée dans les boiseries, afin de mettre
en communication deux chambres. Et un jour, ou
pour mieux dire une nuit, que Marguerite recevait
son hospitalité avec la cour, elle se réveille en
sursaut : un homme venait de se glisser dans son
lit. Tout en se défendant, dit-elle, àcoupsde dents,
à coups d'ongles, elle pousse des cris ; la dame
d'honneur se précipite en chemise ; l'homme saute
du lil et disparaît dans la muraille, n'emportant,
dit Brantôme (([ni sourit avec scepticisme), que des
égratignures.
Quelque temps après, Bonnivet se fit très volon-
tairement tuer à la bataille de Pavie.
Marguerite conserva de Bonnivet un souvenir
1 De vanitate scientiartim, c. XIV: cité par M. Hauréau.
- Heptaméron, Nouvelle IV (éd. Montaiglon .
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 2 1 '■>
attendri; elle désirait qu'on parlai de lui, elle en
parlait elle-même, et toujours avec éloge '.
Du reste, son affection peut seule expliquer la
faveur extraordinaire dont jouit Bonnivei depuis
l'année 1515. Bien <[ue son impérilie, comme on
sait, amenât des désastres, il ne cessa de gou-
verner souverainement les choses de l'armée,
jusques et y compris la catastrophe finale de
Pavie. C'est qu'en effet Marguerite, son frère et
sa mère étaient unis même par les choses de
l'amour. Louise choisissait pour maîtresse à son lils
la belle d'IIeilly : Marguerite composait les devises
offertes par son frère à la belle Chateaubriant :
cette belle Chateaubriant admettait elle-même
Bonnivet à partager ses faveurs avec le roi, et
Bonnivet courut bien d'autres éclatantes aventures
amoureuses, avant l'habitude d'honorer de ses
préférences les femmes haut placées. Il faut
reconnaître que sa violente passion pour Marguerite
ne présentait rien d'exclusif, et l'on peut malheu-
reusement y trouver quelques traces d'amour-
propre et d'intérêt qui en gâtent le côté romanesque.
Cette passion n'empêcha pas non plus Bonnivet de
se remarier, en 1517, avec une fille riche et unique,
comme sa première femme, Louise de Crève-
cœur.
Quant à l'héroïne du roman, V Heptaméron assure
qu'elle se lit religieuse. En réalité, Marguerite
1 Génin, Lettres, p. 1 -.
216 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
n'entra pas dans un couvent; il paraît seulement
que, depuis le désastre de Pavie, elle prit le deuil
et que, malgré son nouveau mariage avec Henri
d'Albrct, elle mena une vie quasi-claustrale, con-
sacrée aux pratiques d'une haute dévotion, sans se
faire scrupule pourtant d'écrire YHeptaméron, car
sa figure de vraie femme du monde conservait le
double profil d'Àmboise, moitié galant, moitié dévot .
Fut-elle galante? qui pourrait l'affirmer?... Et
dévote? comment en jurer?... Il semble qu'élevée
en une société exquise, avec plus de philosophie
que sa mère, plus de fatalisme si on veut, et, au fond,
plus de froideur, elle considéra que la vie sans
passion ne valait pas la peine de vivre; on ne
saurait guère l'en blâmer. Elle aima un trafic
d'esprit et de coquetterie qui lui faisait du mal et
qui en faisait aux autres, et elle a laissé le souve-
nir de la plus parfaite institutrice en l'art de plaire.
.< Elle en savait, dit Brantôme, plus que son pain
quotidien. »
Tout le monde connaît la délicieuse épitaphe
où Ronsard célèbre sa chasteté et sa grâce :
Bienheureuse et chaste cendre.
Que la Mort a fait descendre
Dessous l'oubly du tombeau,
Tombeau qui vrayment enserre
Tout ce qu'avoit nostre terre
D'honneur, de grâce et de beau!
ÉDUCATION ET MARIAGE l»KS ENFANTS 2i"ï
A d'autres, à ceux qui meurent sans renom, le>
pompeuses sépultures, les piliers grecs et 1rs
marbres !
Mais toy, dont la Renommée
Porte, d'une aile animée.
Par le monde tes valeurs,
Mieux que ces pointes superbes
Te plaisent les douces herbes,
Les fontaines et les fleurs.
Dites qu'à tout jamais tombe
La manne dessus sa tombe !
Dites auxlilles du Ciel :
« Venez, mouches mesnagères,
« Pliez vos ailes légères,
« Faictes icy vostre miel !
« Semez, après mille roses,
« Mille fleurettes décloses !
« Versez du miel ou du laict...
L'histoire de Bonnivet nous a entraînés un peu
loin, sans cependant nous éloigner d'Amboise, car
elle nous fait vraiment toucher du doigt, mieux
que par n'importe quel raisonnement, l'état d'âme
intime de Louise de Savoie.
Revenons maintenant en arrière, pour retrouver
la cour d'Amboise aux prises avec la cour de
Louis XII, à propos de l'héritier présomptif de la
couronne, le duc François de Valois.
218 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
On comprend facilement que le procès du ma-
réchal de Gié et la maladie du roi eussent mis
le duc de Valois très en évidence et qu'il se
trouvât l'objet d'égards et « d'honneurs1 ». Les
angoisses de la France, que le poète Andrelin nous
peint haletante2, augmentaient encore son impor-
tance, car les médecins persistaient à pronosti-
quer la mort du roi à brève échéance.
L'année 1506 s'ouvrit sous d'heureux auspices:
bonne récolte, bon état de la santé publique3. La
France n'aspiraitplus qu'à assurer l'avenir; Louis XII
résolut d'y pourvoir, en mettant ses résolutions au-
dessus de tous les événements et des intrigues,
par une manifestation décisive : il convoqua les
Etats généraux à Tours.
C'était un grand parti. On ne réunissait les Etats
du royaume que dans les circonstances tout à fait
exceptionnelles, où il s'agissait de décisions inté-
ressant l'avenir même du pays. L'autorité royale
les avait convoqués pour la dernière fois au temps
de la minorité de Charles VIII, et cette session,
agitée, brusquement close, qui n'avait en somme
remédié à rien, ni empêché aucune guerre, laissait
de fâcheux souvenirs à tout le momie, même au
roi actuel, bien qu'il n'eûl cessé, dans ce moment-
là, de protester contre la clôture et de réclamer une
' Desjardins, II. 1 10 : Sanuto, i".» mai 1505.
- Fr. L717, I'" '•>:!.
:; Cronaca <li Ci'emona, p. 201.
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS "J 1 *J
nouvelle réunion. Aujourd'hui, il ne craignait point
(rappeler encore le pays à produire ses vieux et
ses demandes. Jamais liberté et paix plus com-
plètes ne présidèrent à des élections : aucun inci-
dent ne se produisit sur toute la surface du royaume,
et, pour tout dire, la période électorale passa abso-
lument inaperçue.
En attendant la réunion, le roi s'installa au
Plessis-lès-Tours, où il lit venir Louise de Savoie
avec ses enfants. François, le héros du jour, ne pa-
raissait pas du tout enflé de sa grandeur et songeait
surtout à s'amuser : on fit venir de la forêt de
Chinon du gibier vivant, qu'on lâcha dans le parc
du Plessis, pour lui donner le plaisir ou l'illusion
de la chasse1.
Les États s'assemblèrent au mois de mai. Ils
donnèrent un spectacle fort curieux, car il était
sans précédent et sans lendemain, celui de l'una-
nimité des votes et de l'absence d'interpellations.
Les votes furent immédiatement présentés au roi,
sous forme d'adresse verbale, le 13 mai, dans
cette grande salle du château de Plessis-lès-Tours,
que semblait remplir encore l'ombre de Louis XI,
en présence du duc de Valois, des princes, de la
cour, des hauts dignitaires; l'orateur des États se
répandit en effusions d'affection et de reconnais-
sance; il dit « toutes les louanges que on sauroit
ne pourroit dire de roy parfait » ; il vanta la jus-
1 Saint-Gelais.
220 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
iice et la police exactes qui régnaient dans le
royaume ; suivant son expression pittoresque, il
semblait que « les poules eussent le casque en
tête " : malgré cette excellente administration, le
roi a diminué les impôts ; il mérite le nom de Père
du peuple ! A ces mots, un frémissement d'émotion a
parcouru l'assemblée et interrompt l'orateur. Voilà,
d'un mouvement instinctif, tous les députés à ge-
noux, les yeux humides. Enfin, le représentant des
Etats achève en disant que le royaume est parfai-
tement heureux et n'a qu'un vœu, un seul, à
exprimer : celui du mariage de la fille du roi avec
« Monsieur Françoys, icy présent, qui est tout
françoys ». Louis XII, impuissant à se contraindre,
versait des larmes, comme l'assemblée. L'heure
était solennelle et poignante. Un roi si profondé-
ment bon, si aimé, marqué au front par une mort
prochaine, déjà réduit à l'état de spectre, et se
survivant en quelque sorte à lui-même par miracle
et par amour pour son peuple, disait adieu à ce
peuple de France !... Le chancelier répondit briève-
ment que le prince reportait à Dieu les louanges
de son peuple, qu'il s'appliquerait encore à mieux
les mériter, et qu'il répondrait incessamment sur
la dernière requête. Le grand Conseil, aussitôt
constitué en réunion plénière, approuva à l'una-
nimité la requête des Etats, el, le 19 mai, le
chancelier, en annonçant aux députés la célé-
bration imminente du mariage qu'ils désiraient.
ÉDUCATION ET MARIAGE DUS ENFANTS 221
les pria de faire jurer dans toutes les villes qu'en
eas de mort du roi on reconnaîtrait sans diffi-
culté le duc de Valois pour son héritier et son
gendre. Après une réponse chaleureuse des Etats
et les remerciements du chancelier, chaque député
prêta serment pour son propre compte, et l'assem-
blée se sépara avec un immense cri de : « Vive le
roi! » proféré par toutes les poitrines. Le 21 mai.
une brillante assistance, comprenant le roi, la
reine, le duc de Valois, Mmes de Bourbon et d'An-
goulême, la cour, les députés, se réunit dans la
grande salle du Plessis-lès-Tours. Gaston de Foix
tenait dans ses bras la fiancée, Agée de six ans et
demi1. Le chancelier lut le contrat de mariage,
et tout le monde jura de l'observer2 : le cardinal
d'Amboise, les évoques de Paris et de Nantes,
MM. de Rohan, de Rieux, le chancelier, le géné-
ral de Bretagne, le président Ganay le contresi-
gnèrent3; il conférait à Claude la nue-propriété du
patrimoine du roi (Blois, Soissons, Coucy, Asti ,
une dot de cent mille écus d'or fournie par la
reine, et la succession de la Bretagne : en cas
de naissance d'un dauphin. Claude recevrait
vingt mille livres de rente avec titre ducal, au lieu
i Née le 1-'! octobre L499. Journal de Louis,- >/,> Savoie: Ou
Tillet; Belleforest (qui dil à tort 11 octobre); IV. 2.TÏ18, ±1 : Chro-
nique de Nicolas Laclam </il Grenade, l'r. 9692.
- Lettres de Louis XII, I. 13 et s.
3 Mémoires de Bretagne, II. 1572; Dumont, IV. i. jjii : Supplé-
ment de Rousset, II, i. 12.
222 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
des biens patrimoniaux, ei pourrait être privée de
la Bretagne.
Le contrai reçut l'approbation spéciale des dépu-
tés bretons ' et de Louise de Savoie, à qui les pers-
pectives de l'avenir arrachaient d'involontaires
larmes de bonheur 2. La reine dissimula assez mal
son dépit 3.
Ainsi se termina cette brève et mémorable ses-
sion, aurore du règne de François 1er. Louis XII a
conservé dans l'histoire 4 le juste surnom qu'il
y reçut de l'affection du peuple 5.
Pour parer ces joies si pleines de larmes, on
donna une série de réjouissances, de représenta-
tions, de tournois Cl. Charles de Bourbon-Mont-
pensier, le futur connétable, alors âgé de dix-sept
ans, prit aux joutes une part brillante : son air
hardi et doux, son courage plein de noblesse firent
à merveille. Le roi seul se réserva un peu ; sa jovia-
lité s'accommodait mal de la timidité, volontiers
taciturne, du prince: « Aux endroits où les rivières
sont coies et tranquilles, disait-il. il y a le plus
souvent des gouffres et lieux profonds 7. » Pen-
dant ces fêtes, de Montpellier à Rouen, le peuple
1 Le Glay, Négociations, I. 136.
2 Saint-Gelais.
•"• Le Glay, Négociations, I, 142.
'' Brantôme, IX. 360.
•'■ Seyssel, p. 2.
6 Sanuto : Haneton : Jean d'Auton.
• Marillac.
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 22:!
dos villes prêta le serment demandé l. A Milan
seulement, on éprouva une difficulté de forme,
parce que les votes de suffrage universel sur la
place publique n'y étaient point d'usage. On rem-
plaça donc le vote populaire par une réunion de
patriciens, présidée par Antoine Maria Pallavicini,
Théodore Trivulce et le comte Ludovic Borromée,
qui adressèrent au roi deux ambassadeurs -. Tous
les capitaines, les commandants de Milan et de
Gènes jurèrent également, et furent déclarés ina-
movibles jusqu'à la naissance d'un dauphin, ou
jusqu'au mariage effectif de Claude 3, à moins
d'ordre formel sis;né du roi. Précautions inouïes,
pleines d'angoisse '. qui justifiaient et glorifiaient
au-delà de toute prévision le maréchal de Gié.
Les gouvernements étrangers firent bon visage
à ces nouvelles ■"', sauf l'Allemagne. On usa pour-
tant de toute la diplomatie possible pour annon-
cer le mariage à L'ambassadeur de l'archiduc (i ;
l'archevêque de Sens. MM. de Piennes et du Bou-
chage allèrent eux-mêmes le voir, avec un maître
des requêtes; ils alléguèrent des nécessités de
force majeure, les promesses du sacre qui, pour un
1 J.951: Musée des Archives, n° 550 ; Archives de Lyon, AA. 160;
Archives de Dijon, I>. ~.
- .!. 951, n» 7. — s J. 931.
4 Les médecins disaient que le roi ne passerait pas le mois de
janvier (Lett. de Louis XII, I. 64).
•:' Même en Angleterre. Lettres de Louis Xlt. I, 65.
6 Cf. la lettre personnelle de Louis \1I à M. de Chièvres, du
31 mai. Ms. Dupuy 97, f" 81 v°.
224 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
roi, priment toutes les autres ; l'ambassadeur,
affectant une grande surprise, se borna froide-
ment à rappeler les pactes de l'année précédente
et fit preuve de peu de tact en boudant les fêtes l.
Son maître ne se montra pas plus habile 2 ; il eut
l'idée bizarre de provoquer une consultation de
cinq jurisconsultes flamands, lesquels exprimèrent
une opinion assez vague, en gens d'esprit; d'après
eux, ces matières de mariages politiques ne pou-
vaient se juger selon les règles ordinaires :
en droit commun, un pacte tel que celui-là,
conclu entre des parents, non seulement n'était
pas valable, il aurait môme passé pour immoral,
car le mariage consiste dans un fait, et dans
le fait purement personnel des époux. Qu'en
politique on appréciât autrement les choses, soit;
mais, dans la circonstance, le pacte primitif
n'était qu'indirectement violé par un autre pacte, et
non par un mariage effectif: on ne voyait donc-
pas moyen, en droit, de réclamer le dédit stipulé 3,
L'empereur Maximilien, lui, ne consulta per-
sonne, et, en pleine colère 4, adressa au roi d'An-
gleterre une lettre violente, dans laquelle, sans
i Dépêches de Courteville, des 13, 21 et J'i mai 1506, dans Le
Glay : Sanuto.
- Philippe le Beau écrivii de Valladolid à Louis XII, le 20 juil-
let 1506, que le mariage de Claude ne serait pas nue cause de rup-
ture, niais qu'il avait besoin d'en parler à son père et à son beau-
père [Li'tl. de Louis XII. I. .'iï).
3 Le Glay, 195.
4 Fr. 26106, 149.
EDUCATION ET MARIAGE MIS ENFANTS 22o
façon, il traitait Louis XII de parjure '. La situa-
tion devenait périlleuse. Par bonheur, l'archiduc
mourut le 25 septembre suivant -, et la France se
trouva délivrée d'un grand ennui 3.
Quant à l'opposition persistante, profonde. d'Anne
de Bretagne, contre les haneailles de sa fille, elle
ne s'explique pas sulïisamment par de simples
motifs politiques. Quelles que fussent ses répu-
gnances ou ses préférences. Anne se consolait sûre-
ment du parti comme reine, mais non comme
femme et comme mère. C'est que les procédés, [es
habitudes de Louise de Savoie la froissaient pro-
fondément! Ouelle idée absolument différente elle
se faisait de l'éducation et de la vie! Dans l'inti-
mité, le ménage royal représentait la bonhomie,
la plus patriarcale, de deux bons bourgeois; la
petite Claude, par exemple, fera cadeau à son père
d'une paire de pigeons pattes ' ; en accordant une
aumône, le roi stipulera des prières pour la reine et
lui, et « Madame Claude ». et le bien du. royaume ;
la reine écrira à sa fille: « Me trouvères bonne mère.
car vous m'y obligés de plus en plus, veu les gras-
sieuses lettres que m'escripvés •"'. » Ces traits, que
nous citons au hasard, appartiennent à l'extrême
antipode du monde d'Amboise ! Et il est bien vrai,
' .1. Gairdner. Lellers... of Richard 111. I. 301.
'-' l-'r. 261 Mi. 792.
3 Le loyal serviteur, r<\. Roman, \l~.
* Fr. 2927, f° 7.Ï.
:< Cataloy. of the >;dh><-lioit... Alfred Morri.s-on, p. 26.
1.',
220 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
comme l'indiquait avec ironie Louise de Savoie.
que, dirigée par sa gouvernante, Mme de Tournon,
dans de vieilles notions de sérieux et de respect.
Claude prenait quelque ressemblance avec la mal-
heureuse Jeanne de France, première femme du
roi : pas belle et bien bonne, bien sage, bien
simple, douce, droite, très pieuse, bref, toutes les
vertus inutiles à la comtesse d'Àngoulême et à son
fils. Anne de Bretagne le savait mieux que per-
sonne, et Claude s'en aperçut fort par la suite; un
jour, après combien d'épreuves ! elle paya son édu-
cation de sa vie, elle laissa la place à la brillante
Léonore d'Autriche, bien mieux préparée qu'elle '.
Anne de Bretagne discernait cet avenir à travers
les profondeurs de l'horizon, et il y avait de quoi
émouvoir son cœur.
Pourtant, elle et Louise se firent « bonne chère1' ».
il le fallait. Louise, qui escomptait clairement la
mort du roi. s'abandonnait sans façon à la joie de ses
calculs. « Cognoissant que le Boy n'estoit pas de
longue vie, elle y tient la main le possible, » écrit
en propres termes un ambassadeur habitué au
monde 3.
Louise fit à la cour un séjour prolongé 4, et. à
1 Lettres, il.-ms le Catalogue de lu vente Dubrunfaut (29 et
30 janvier 1883), ir 12. et Catalogue de lu vente du 29 janvier 1886,
ii° 160, par .M. Etienne Charavay.
- Lettres de Louis XII, 1. 65.
3 Lettres de Louis XII. 1. 69.
1 Saint-Gelais.
EDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 227
partir de ce moment, son iils y parut souvent;
mais les calculs ne se justifièrent pas ; au contraire,
Louis XII passa un bon hiver el se trouva, dès le
printemps de 1507. en état de prendre le com-
mandement de l'expédition contre Gênes ; en même
temps, on annonçait une nouvelle grossesse de la
reine ' !
François aurait, certes, voulu aller voir le feu,
comme tous les princes; le roi exigea que son
héritier restât en France, à tout événement, avec
la reine et avec Mme Claude, alors assez souf-
frante 2. François et la reine lui dirent donc adieu à
Grenoble 3 et revinrent l'attendre à Lyon. La cam-
pagne s'acheva en triomphe 4. Au retour, Louis
trouva sa femme en excellent état de santé ; retenu
à Lyon, il insista pour qu'elle prit la roule de
Blois, où elle devait faire ses couches, et il l'ac-
compagna lui-même, à la fin de juillet, jusqu'à
Tarare 5. Fidèle à ses promesses, il alla la rejoindre
dans le courant du mois d'août, et alors, après tanl
d'épreuves, se reprenant à la vie et aux rêves
d'avenir, ils jouirent d'un calme délicieux. La
1 An mois de juin, des feux de joie s'allumèrent dans tout le
royaume à cette occasion [Jean d'Auton, IV, 355).
* Jean d'Auton.
3 Fleuranges.
4 Carmen de expugnatione genuensi, plag. goth. de 3G ff. ;
Bibl. civico-beriana, à Gènes, Miscellcmea de cose rigaardanti la
storia genovese, p. 3, i, 5, 6.
5 Jean d'Auton.
228 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
reine déclara à l'ambassadeur de Venise qu'elle
voulait absolument un lils el quelle forait de lui
un ami de Venise. « Si la Providence lui envoie
une fille, elle s'entêtera pour avoir un fils, » écrit
l'ambassadeur ".
... Comme les autres, cette grossesse échoua...
A ce coup nouveau, on cessa d'espérer ! En jan-
vier 1508, le duc de Valois, accepté comme fils
parle roi*2, quitta sa mère, pour s'installer défini-
tivement à la cour. Il avait treize ans et demi3. Son
enfance était finie. Il devenait jeune homme et
vrai successeur de la couronne. Ses études se trou-
vaient achevées. Qu'étaient devenues ces études,
depuis quelques années, à travers tant d'événe-
ments, et que pouvait bien apporter le prince
comme première mise littéraire ou scientifique?
Nous Le savons déjà chasseur et écuyer : ce sont
encore les deux traits distinctifs de son instruc-
tion. Ensuite, on l'avait fort entretenu de sa 2;ran-
deur future, objet caractéristique sur lequel se
concentraient toutes les pensées; jusque dans
de petites compositions morales, offertes par des
ecclésiastiques en quête de bénéfices, œuvres de
bien second ordre, sans grand apparat et sans pré-
1 Sanuto, VII, 126 : Fleuranges.
" Seyssel, Hisb. fin roy Loys XII . n\. 1587, W> v".
3 Maximilien, désireux de rompre le projet de mariage avec
Claude, offril le duché de Milan au duc de Valois, s'il voulait
épouser Jeanne la Folle. Ce projel n'eul pas de suite (Biblioth.
de l'Institut, ms. Godefroy, 231, f° 94).
EDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 220
tention, il se dégageait par tous 1rs pores un lluide
d'ambition qui semblait saturer L'air d'Amboise et
y entretenir un foyer de suggestion. Croirait-on
qu'au moment où se discutait l'avenir du pays, où
la France décernait avec tant d'émotion le titre de
Père à son roi moribond, à Amboise on érigeait
une statue intime à l'Espérance1, et qu'un poète
ami interpella la déesse du lieu en ces termes
explicites: « Es-tu donc déesse ou mortelle? Entre
la joie et la crainte, tu nous ballottes ! tu ne tiens
pas en place! Ce que tu crois saisir t'échappe2 ! »
A Amboise, on enterrait couramment le roi.
Les camarades de François lui demandèrent,
un jour, « en leurs goguettes et gaudisseries, »
ce qu'il ferait pour eux ; il leur dit magna-
nimement de choisir. Montmorency opta, comme
de droit, [tour l'épée de connétable, Montchenii
prit le commandement en chef de la marine,
le bon Brion se contenta du rôle de premier
maître d'hôtel. Détail à noter, tous trois se virent
exaucés3. Cette idée d' « Espérance » prenait les
formes les plus variées. Ainsi un excellent habitant
d'Amboise, nommé Adrien de Vernages4, présenta,
1 On sait que le mot < Espérance • était la devise du duc de
Bourbon.
- Fr. 111". '.).'; \ -. Dialogus in Spem, cujus statua est Ambasie.
3 Brantôme, III. 194.
4 Ou Bernages. Ce personnage ne nous est connu que par un
acte île 1505, dont il résulte que >• noble homme Adrien de Ber-
nages refuse de payer la rente duc pour sa maison du Petit-Fort »,
à Amboise (Chevalier, Inventaire... des Archives d'Amboise,
230 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
!c L6 juin 1508, à « François le très amé » un
petit traité de morale, Le Livre de noble espérance1.
Pour aider au succès de ce naïf opuscule, il crut
devoir lui donner une forme enfantine : ce qu'on
appellerait aujourd'hui une leçon de choses, c'est-
à-dire une suite de conclusions morales ressor-
tant d'exemples physiques. Par exemple : les sau-
vages-, qui se passent de vêtements (produit fac-
tice de l'industrie humaine, ajoute ce précurseur
de Jean-Jacques Rousseau), habitent des cavernes ;
de même, le cœur humain est la plus grande
des cavernes. L'auteur, appartenant au monde
savant, doit se piquer d'une tournure d'esprit caba-
listique ; il fixe à neuf le nombre des Espérances
d'un futur prince. Il pourrait appeler ces « espé-
rances » des devoirs, mais il les nomme des « espé-
rances » pour les faire agréer: d'abord, trois espé-
rances, de valoir, d'apprendre, de voyager (voyager
à l'intérieur, pour apprendre les coutumes, voir
la nature et l'art ; au dehors, par dévotion, en pèle-
rinage) ; la quatrième, plus moderne, est une espé-
rance de chercher de bonnes eaux, c'est-à-dire
qu'un futur monarque doit se faire hydrologue
et s'apprêtera à lutter contre les microbes à
p. 209). Un Bernage ou Vernage avait été ambassadeur sous
Charles VIII.
i Fr. 2447.
2 Les sauvages étaient alors fort à la nu nie. En 1509, on
amena à Rouen des Indiens du Canada, qui produisirent une
grande sensation [Ensebii Cœsariensis episcopi chronicon..., Paris
H. Estienne).
EDUCATION ET MARIAGE MES ENFANTS 231
coups d'analyses '. Les autres espérances con-
sistent à aller voir les cavernes dont nous avons
parlé géologie terrestre et humaine), à fuir le
mal et les inclinations vicieuses (excellente recom-
mandation, plus difficile à suivre), à faire des
œuvres vertueuses, à « trouver la terre et les
canes en travailz délectables » (idéal de physique
un peu moins précis), et enfin l'espérance « de
Paradis, pour y veoir les joyes perdurables ». car
la vie est un combat. Il ne reste plus qu'à dire :
Amen, et à s'incliner.
Voici un autre livre-, encore tout simple maté-
riellement, avec quelques rinceaux à la première
page, sans écusson, dans une reliure de cuir gau-
fré, et en latin ! Mais sur joli vélin. C'est une
sorte de sermon général; celui-là est l'œuvre d'un
aumônier de la maison 3, paternel et savant. Le
digne auteur, qui appelle son élève tantôt « Fran-
çois », tantôt « sérénissime prince », a voulu,
évidemment, lui glisser un mémento de ses ins-
1 « En aucune, l'eau, si on en boit, abrège la vie. En aultre
fontaine d'autre région, l'eau a vertu île guérir pluseurs grans
maladies. II y a des eaux qui f"iit sécher les herbes sur lesquelles
cm les respand. Il y a ung estang, en autre lieu, dont les eaux
font inorir les hommes s'il les regardent. En autre pays, ou list
d'une fontaine dont l'eau mue les boys en dures pierres, et, ai
aucun en boit, ses boyaulx deviendront pierres. D'une fontaine,
l'eau enyvre ceulx qui en boivent. D'une autre, l'eau rend l'orne
qui en boit de bonne mémoire. D'une uultre. l'eau fait les femmes
stériles recouvrer fécondité... »
2 Eat. 3594, A.
s Sans doute Er. de Moulins, dont nous parlons plus loin.
232 ÉDUCATION ET .MARIAGE DES ENFANTS
tructions morales. Il a eu tort d'écrire en latin,
mais il se met à la mode, lui, en mêlant, dans son
langage sacré, Ovide et Salomon, Auguste et David.
Glaudien, Élie, Saint-Jean Baptiste. Végèce... Grâce
à cette mixture, il peut recommander de pieuses
pratiques: récitation des sept psaumes de la péni-
tence avec litanies et oraisons, auditions régu-
lières de la messe, oraisons nocturnes. Il explique
le Pater et deux psaumes ; il préconise, d'après
Sénèque, la bienveillance envers les serviteurs :
d'après Végèce, l'énergie et Le mépris du luxe, la
sobriété, l'abstention des bains '. Il s'étend avec
prédilection sur ie délicat chapitre du mariage.
qu'il aborde d'ailleurs sans illusion. Pour lui, le
mariage comporte des devoirs réciproques, tels
que l'affabilité, la gaîté, en même temps qu'une
certaine liberté: puisque Dieu n'a pas tiré la femme
des pieds de l'homme, mais de sa cote, le mari
doit traiter sa femme en associée, non en ser-
vante, et l'entretenir convenablement. Ce véné-
rable auteur veut des maris chastes, fidèles, sobres:
« La sobriété, a dit Valère-Maxime, est la gardienne
de la chasteté ; on ne connaissait pas autrefois
l'usage du vin; » quant aux femmes, il leur attri-
bue, d'après saint Jean Chrysostome, un rôle de
philosophie intérieure, de gouvernement ména-
ger : il y en a qui se font un front de courtisane ;
1 « Balneorum nescii. » A Uome, les établissements de bains
étaient, comme on suit, un lieu de plaisir.
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 233
celles-là. il ne veut pas en entendre parler, il leur
dit Raca.
Citons encore, tout «le suite, un ouvrage l'ait poui
Louis XII, les Instruction* sur les devoirs d'un
roi, de l'évêque de Condom, Jean de la Mare,
dont le duc de Valois possédait un exemplaire,
donné sans doute par le roi vers 1509 !. Sur le
feuillet de garde, s'étalent, en grand format, les
armoiries adoptées maintenant par le duc : un
grand écu de France, soutenu par deux anges, sui
un fond de paysage ; autour de l'écu, le collier
de l'ordre avec le médaillon habituel et un gros
lézard d'or ou salamandre. Citons aussi Le Tiltre
d'honneur ou des quinze vertus que tes prime*
doivent avoir, dédié à François, toujours en vue
de sa royauté future-'. Les quinze vertus riment
en ance : « Désir de sapience. — mémoire et sou-
venance... », etc.
Si nous laissons les productions d'« Espérances
pour aborder la pure morale, nous ne pouvons
guère signaler dans ce compartiment qu'un seul
volume, nécessairement plus sérieux que ceu>
dont nous venons de parler et plus personnel3; il
fut composé pour le duc de Valois par François
De Moulins, prêtre poitevin, son « maistre
1 Fr. 1219. Fr. de ta Mare écrivit ce traité pour Louis XII,
1309.
- Fr. 247G.
s Fr. 1863.
234 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
d'escolle >», précepteur et aumônier au moins
depuis 1501 ', et qui resta toujours appointé dans
la maison •'. Ce petit ouvrage, écrit à Amboise en
1505, a la forme d'un dialogue moral entre un
jeune homme ei son confesseur. Le bon De Mou-
lins recourt à tous les moyens convenables pour
rendre son thème acceptable : d'abord, des minia-
tures, d'un faire un peu sec, mais précis, ner-
veux, vivant ; ensuite, une divinisation conscien-
cieuse de Louise de Savoie, sous l'invocation de
laquelle il place son œuvre. Délicatement, De Mou-
lins vante surtout la Prudence, et, au verso du
premier feuillet, on voit une belle Prudence, sur
un trône, la robe ornée, pour que nul n'en ignore,
de grands L d'or brochés chacun d'un petit F
rouge et d'un petit M blanc. Cette Prudence tient
cour plénière de vertus, et c'est tout à fait dans le
fond, à l'ombre d'un bosquel reculé, d'un bois
modeste, que railleur, humblement, sermonne son
prince.
L'ouvrage l'ut sans doute inspiré par le nouveau
tuteur de 1505, le cardinal d'Amboise ; il est inté-
ressant de voir où tendent ses conseils. De Mou-
lins déclare la guerre à la sensualité et au jeu.
1 Fr. 21478, compte de loOl.
2 Son nom est orthographié aussi : « Du Moulins, Demoulins,
des Moullins, des Moulins. » (Comptes de 1506, de 1513 : fr. 21478;
de l"ii(i: fr. 21446). Sun Iraitement annuel de Km livres était monté
à 180 en 1513.
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 235
Quel langage Jiflicile à soutenir! Encore un peu, et,
dans sa crainte de la concupiscence, il exhorterait
François à fuir dans un désert. 11 parle des entraî-
nements de la jeunesse, il fait toucher du doigt
la fragilité de la vie, en citant les dires des Anciens
et divers exemples fameux : Anacréon étranglé par
un pépin de raisin, Fabius par un poil tombé dans
son lait... (car la pensée préliminaire de notre livre,
que les grandes choses, ce sont les petites, n'est pas
nouvelle). 11 invite son élève à se connaître lui-
même, suivant la maxime de Delphes, et à régler
ses désirs. « Il y a, dit-il, ung plaisir de sensua-
lité par lequel nous sommes semblables aux bestez
brutez ; ains, continuellement te fault aider du don
d'entendement que Dieu t'a donné, et, par raison
conjoincte à sapience, contempler les choses di-
vines. » Comme Dante, il invoque Virgile, « prince
des poètes », et Socrate.
Il tonne aussi, il s'exclame contre le jeu, l'enfant
ayant avoué sa passion pour les jeux de hasard,
notamment pour le flux. Cette passion du jeu,
dit le prêtre, mais elle engendre nécessairement une
furie oubliée par Virgile, la Colère ! « Qui voul-
droit jouer aux flutz, il fauldroit que ce fust sans
convoitise, sans tromperie, sans se courroucer; »
le moyen, s'il vous plaît ? Et puis, le jeu néces-
site « une fontaine d'escuz ». De Moulins ne tolère
que la paume, qui fut pratiquée par des sages,
tels que Mucius Scœvola, Marc-Antoine, Au-
236 ÉDUCATION ET SIARIAGE DES ENFANTS
guste; il préférerait cependant la sage déambulation
d'Aristote ; il recommande en tous cas d'éviter
les excès, les cris. Quant aux habitudes de cartes et
de dés, il veut bien les absoudre dans le passé,
pour ne pas chasser l'enfant du temple de Prudence
(on comprend l'allusion). Il achève par une prière...
La volupté, le jeu, quelle attaque en règle, et
dure! Pour se la taire pardonner à Amboise,et tout
concilier diplomatiquement, De Moulins termine
par une ballade où il offre agréablement son œuvre
aux trois Grâces, avec une miniature qui montre
ces Grâces et leurs appas, et par une autre ballade
à « la très puissante dame» (Louise', quatrième des
Grâces, à qui il dédie l'opuscule, avec une petite
miniature d'offrande. Il ajoute, enfin, deux petits
rondeaux, dont l'un vise encore le jeu.
On voit, par ce curieux travail, qu'un assaut
fut tenté, en 1505, contre certains laisser aller
avoués de l'éducation d'Amboise.
Nous ne croyons pas nous tromper en attribuant
à ces minces productions morales une importance
restreinte dans l'éducation du duc de Valois, et la
vérité force à dire que cette éducation ne nous
parait pas beaucoup plus développée dans sa par-
tie scientifique. Le cardinal d'Amboise se soucia
évidemment peu de renouveler les indiscrétions du
maréchal de Gié et ne vit rien de mieux à taire que
de travailler à séparer progressivement François de
sa mère. Quant à Artus Gouffier, c'était un simple
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 237
conducteur «le promenades, qui ne se mêlait pas
de disputer l'hégémonie1.
On ne peul guère compter parmi les Livres d'é-
tude un petit récit d'histoire et de morale, de pathos
surtout, Y Histoire de Totila2, bénévolement com-
posé par Jean de Lenoncourt, trésorier du cha-
pitre de Tours :;. dans le luit de célébrer l'utilité de
la clémence, l'instabilité des choses, la nécessité
de ne se fier qu'en Dieu. L'auteur s'est peu préoc-
cupé d'exactitude *: il a voulu représenter le duc
de Valois comme nue fleur, issue de la tige unique
des vertus qui pousse à Amboise et dont la con-
templation est préférable à tous les enseignements
du passé.
François eut quelques maîtres : d'abord De
Moulins, notre ami, qui prit assez adroitement le
Il esl morl qui le gouverneur d'un° roy
Nommé François, qui par si bon arroy
De son bon roy conduict si bien l'enfance,
Qu'il a saigné le marcial charroy.
N'en qu'à luy seul on doyve attribuer
ç ros honneur, mais lu y contribuer
Par de ce loz, lequel vinsl de madame
Mère du Roy, qu'on veit évertuer
Faire son liiz en meurs instituer
Par gens de bien de bon renom el rame.
(Jean Bouchet. Déploration du trespas de fen mess. Artur Goufi
en tt'te du Labyrinth de fortune.
- Fr. 2126.
s Cabinet des Titres, dossier 1686, n- 2.Ï. Robert de Lenoncourt
était archevêque de Tours.
■ Le manuscrit porte même à lorl I'écu cadet de France, cadet
de Sa\ oie.
238 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
langage d'Àmboise. Do Moulins se réclame d'Ita-
liens ' ; il professe que tout ce qui est bien, même
à la chasse, même au jeu, même en guerre, vient
des Anciens : c'est un homme de progrès. Sur le
conseil de l'italien Scaramouche Trivulce, il tra-
duisit pour son élève le premier livre de la Cyro-
pédie de Xénophon 2. Il commence ce travail par
un éloge fort bien senti de François, il exprime en
bons termes l'ardent désir d'enterrer le plus tôt
possible le bon roi Louis XII3, il émet des vœux
d'un enthousiasme délirant. Aussi est-il bien fondé
à écrire à la lin du premier livre : « Quant il plaira
à votre maguificque seigneurie, je parferay le
surplus. » Malgré tout ce machiavélisme, nous
n'avons pu trouver le second volume.
Il parait qu'un Italien, appelé à Paris par le
cardinal d'Amboise, Gian Francesco Conti, servit
aussi de maître au duc de Valois4.
1 M. Delisle, dans son savanl ouvrage t'<tl>iu,'l des manuscrits, I,
150, rite aussi comme ayant appartenu au duc île Valois un
exemplaire de Y Institution d'un prince, par l'Italien Louis, ou
Ludovic, Hélien (ms. 146, de la bibliothèque de Bourges).
- l'r. 1383.
3 « One devant mon dernier jour, je puisse véritablement dire
que soiez digne d'avoir présidence sur le peuple de Dieu; a
laquelle vous parviendrez bien toust si voiisesles aussi libéral cl
de si bonne nature comme j'ay tousjours soubhaité, depuis la sai-
son que j'ay première congnoissance de vostre très illustre per-
sonne. Et, si ainsi est, je viveray joyeusement et en bonne paix
soubz vostre grande protection tout le temps rje ma vie!»
4 Petruccelli délia Gattina, Hist. des conclaves, II, p. 516. Les
historiens d'Antoine Du l'rat ont aussi dénombré le célèbre chan-
celier parmi les « précepteurs •• de François (Y. Jacqueton, La
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 239
François Ier recul encore comme professeur mo-
mentané, probablement des mains du cardinal, un
tout jeune homme, déjà jurisconsulte et orateur
fort en renom à l'université de Paris, Christophe
de Longueil, une sorte de Pic de la Mirandole
français1. Très bien vu en Italie-, où il devint
citoyen romain honoraire, et très italien de
goût, Longueil eut pourtant l'audace, l'imperti-
nence, dans un discours lu à Poitiers, en 1508, de
proclamer la supériorité de la France sur l'Italie;
de là, une tempête1 ! Malgré des idées aussi hété-
rodoxes, il reçut bon accueil à Amboise, où il
parla d'histoire et de philosophie ; on l'admit au
dîner de la grande table, ce qui le flatta exces-
sivement. Dans un Panégyrique de saint Louis,
prêché à Poitiers, en 15P», et dédié au duc de Va-
lois, il fait un éloge pompeux de son élève, qu'il
dit versé dans les annales des nations et très habile
en géographie, il rapporte tout le mérite à Louise
politique extérieure de Louise de Savoie, p. I ). Mais cela est peu
probable, Du Prat étanl îles lors au parlement : nous avons vu sou
rôle dans le procès de Gié.
1 D'après sa vie, insérée à la suite de Christophori Longolii
Lucubrationes (Lugduni, 1542), Longeuil sérail mort à trente-quat re
ans, en 1522; il n'avait d ; que vingt ans en 1508. D'origine alle-
mande, envoyé à Paris à l'âge de neuf ans pour y faire ses études,
il y brilla île suite très vivement comme jurisconsulte et huma-
niste. Travailleur acharné, il écrivit beaucoup; il laissa, outre une
Oratio de laudibus Gallorum, cinq Orationes de laitdibus lirais
Rome. La Vie de 1542 ne mentionne poinl le rôle de Longueil
près du duc de Valois.
- Ses discours uni été publiés à Florence, par Giunta, 1524, in-4".
3 M. Gnoli, Un gitidizio di lésa Romani la sot to Leone X,
-240 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
de Savoie qui a été L'éducatrice et l'institutrice en
personne. Dans le même discours, Longueil trahit
pourtant son mauvais esprit; il insiste encore sur
3a nécessité d'apprendre l'histoire de France, qu'on
ne sait pas bien en France, et qui, selon lui,
vaudrait l'histoire romaine1.
Nous avons été assez heureux pour retrouver
un cahier d'histoire rédigé pour François de Va-
lois, en 15042, qui nous permet d'apprécier la direc-
tion du travail. Ce manuel porte, sur son feuillet
de garde, l'écu du prince, avec une apostrophe
à Diane z ; c'est un cahier de papier, à peine
in-8e, de soixante-dix-neuf feuillets, d'écriture fort
peu compacte; il rebuterait le moindre de nos
écoliers. On y trouve quelques graves notions sur
Adam. Sémiramis, Sardanapale, sur les Perses et
Alexandre, surtout sur l'histoire romaine avant
Constantin, qui, à elle seule, occupe les deux tiers de
Técrit; on aperçoit ensuite Charlemagne, puis il y
a quelques mots sur les Mérovingiens, une liste des
rois de France, un abrégé, en quatre pages, des
Enseignements de saint Louis à son fils... Point
d' « histoire sainte », ni rien de l'ère chrétienne.
Fuori i barbarù comme disait Jules II. Ce pauvre
Longueil avait matière à réagir...
i Chris to fort Longuolii Parisiensis Oratio, de laudibus divi
: idovici (Poitiers, 1510, publiée par Henri Estienne).
î l-'r. 5709.
. Cynthia, cresce! Suâ coeat tua cornua luce
Aurea, Gryneis stabis adulta rumis. »
EDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 24 i
Pour la géographie, nous possédons un allas qui
a pu ' servira François. Un grand portique, chargé
de dorures et orné à chaque base d'une grosse
salamandre verte repliée au milieu des flammes,
encadre le premier feuillet, en bas duquel deux
anges, gracieux, soutiennent harmoniquement, au
vol, l'écu de France à lambel : dans la lettre ini-
tiale sur un fond d'or lampassé, un homme vêtu
de damas d'or, vu de profil, lève la main droite d'un
geste doctoral'. Ce bel atlas in-folio contient des
cartes de la Méditerranée, avec les dessins, som-
maires, et pourtant soignés, des principales villes:
on reconnaît la place Saint-Marc à Venise, le palais
à Palerme...
Evidemment, ce n'est pas sur quelques manus-
crits qu'on peut apprécier avec justice l'éducation
de François Ie''. Ceux que nous venons de citer
fournissent pourtant des points de repère qui ne
sont pas à dédaigner, et qui confirment les autres
indices. Ils nous mettent clairement sur la voie
d'une éducation un peu pétrarquiste, plutôt orien-
tée vers le joli et le spirituel que vers le pro-
fond. Et comme un doux arôme de flatterie circule
partout, et avec variété ! et quelle pure inspiration
du dehors ! comme on affecte de ne connaître, avec
l'antiquité, que les modes nouvelles d'Italie ! A ce
1 Nous ne donnons cette indication que sous réserve; l'atlas
parait pouvoir être attribué aussi au règne de François Ier.
- Fr. 2194.
16
242 ÉDUCATION ET MARIAI. E DES ENFANTS
plan général, il faut joindre la pratique des vieux
romans. Entre deux parties de chasse, de joutes
ou de mascarades, si un livre s'égare chez
François, c'est un roman : sur sa table, on trouve
Le Roman de la Table Ronde1 . Que lira-t-il encore?
bien probablement, les mûmes choses que sa sœur.
Or, un jour que Louise de Savoie reprochait à
Cornélius Agrippa un libelle contre le célibat des
prêtres, Cornélius riposte par cette tirade en-
flammée : « Pendant qu'on me reproche de dire
librement ma pensée, on offre aux femmes, on fait
lire aux jeunes tilles les Nouvelles de Boccace, 1rs
Facéties de Pogge, les adultères dEuryale et de
Lucrèce, les combats et les amours de Tristan, de
Lancelot. et autres ouvrages où les femmes ap-
prennent la dépravation. Ces censeurs si rigides, si
pointilleux, ne lisent pourtant, pas ces choses-là en
cachette, ils s'en repaissent, ils les traduisent, les
exposent; on dirait qu'ils accomplissent, en les ré-
pandant, un apostolat particulier, fussent-ils princes
de l'Eglise, comme cet évêque d'Angoulème qui a
traduit en français les épitres d'amour des héros
d'( Ivide2. » Agrippa écrit sous le coup d'une grande
mauvaise humeur, mais il connaissait à merveille
le monde de Louise, les œuvres d'Octovien de Saint-
Gelais, les lectures qui faisaient la joie d'Amboise
1 UHeptaméron, Nouvelle XXI.
2 Epistol., IV, 3; cité par Paulin Paris. Études sur François 1".
1. 40.
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 243
et y défrayaient les conversations, même entre
jeunes filles. La bibliothèque de Louise de Savoie
ne contredit point son dire. Elle comporte deux
éléments bien tranchés : d'un coté, les manuscrits
offerts; de l'autre, les manuscrits commandés.
Agrippa indique fort bien le choix de ceux-ci.
Quant aux premiers, qu'en dire? tous, naturelle-
ment, présentent un air de famille : ce sont produc-
tions de courtisans, de candidats à une pension ou
à un évêché, constamment coulées dans le moule
des fadeurs ou des considérations morales, carac-
térisées par la médiocrité la plus honorable. Mais
ils nous intéressent en nous montrant à quel art
peut monter la flatterie ; ils entr'ouvrent par avance
cet écrin spécial dont Louise tirera tant de brillants,
sous le règne de François Ie'', et où les emblèmes les
plus royaux et les plus impériaux encadreront à ou-
tranceune glorification parfaite de la Régente, syn-
thèse, collection de foules les vertus : art très parti-
culier, qui nous a laissé bon nombre de ses pro-
duits : Le Triomphe de la Force et de la Prudence ',
la Vie des Roys et Empereurs de Rome depnys
Œneasjusques à Maximilien ', où la descendance
d'Enée à François iei s'affirme comme un dogme
1 Biblioth. de Saint-Pétersbourg; Bradley, Dictionnary ofminia-
turist; M. de Lamothe, Biblioth. de l'Ecole des chartes, série V.
t. Y, p. 163 ; II. de la Ferrière, Deux années de mission a Saint-
Pétersbourg, p. 2.
- Fr. 1393; aux armes de Louise de Savoir veuve: cadel de
France et Savoie, a cordelière.
244 ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS
indiscutable, le Chapelet de Vertuz '. VÉpître de
Charles VIII2, rappel du pauvre roi qui rêvait
l'empire d'Orient. Ce dernier manuscrit, finement
décoré d'L couronnés dans des losanges d'or sur
champ de fleurs de lys, porte, au bas de la première
page, le symbole des rêves de Louise de Savoie : l'F
de son fils, avec un globe impérial, et les deux
grandes ailes d'or, destinées à lancer l'initiale ma-
gique à travers les temps et les espaces'. La palme
de la vanité naïve appartient à Va Fontaine de toutes
vertuz \ dédiée a Louise à propos de la naissance
de son petit-tils. Voici comment la miniature du
début explique l'emblème : Louise règne sur une
fontaine élevée, suprême, d'où découlent tout bien
et toute vertu : elle a dans les mains un sceptre
d'or et un tonnerre. De cette grande fontaine, il en
ressort quatre, plus petites, modestes, pourvues
de divinités secondaires, qui sont François Ie1',
deux fois, en guerrier et en justicier, Marguerite
en Science, Claude en Clémence.
De pareils étalages n'étaient pas encore possibles
à Amboise, mais nous croyons pouvoir en conclure
d'ores et déjà que Louise de Savoie ne détestait pas
une agréable adulation. Il faut donc se défier des
phrases toutes faites, qui la représentent imman-
1 Fr. 1892; aux armes du prince: cadet de France et Milan
Savoir.
2 Fr. 2286.
s Symbole reproduit sur le titre de noire livre.
* Fr. 144.
ÉDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 245
quablement comme infusant à ses enfants une
science profonde, ou les soumettant à une disci-
pline admirable. Il y a là un vernis convenu de
politesse. En réalité, Louise chercha toujours à
gouverner ses enfants, et par conséquent à s'en
faire aimer, sans trop regarder au choix des
moyens : aux maîtresses de son fils, elle ne
posait qu'une condition : no pas prétendre à
l'influence politique. Cornélius Agrippa n'en té-
moigne pas seul. Ce qu'il faut retenir des adula-
tions, c'est qu'à Amboise Louise voulait à une
autorité exclusive et absolue, et, à cet égard,
elle ne transigeait p;i>.
Pourtant, elle dut abandonner François, et
le laisser prendre à la cour sa principale instal-
lation. Dès qu'il s'y fixa, le duc de Valois se vit
entouré de nouveaux respects, qui contribuèrent
àaugmenterses espérances de grandeur et de gloire.
Il reçut des visites officielles et les hommages du
corps diplomatique '. Quant à Louise, dans le vif
chagrin qu'elle éprouva évidemment, elle recou-
rut peut-être au traité de Pétrarque sur la bonne et
la mauvaise fortune -, dont nous trouvons dans sa
bibliothèque un manuscrit orné de son écusson3,
avec les deux anges traditionnels, mais tout nus et
d'appareil peu mystique. Le musée de Cluny possède
1 Sanuto, janvier, octobre 1508; Journal de Louise de Savoir.
2 « De remediis utriusq fortunée. » Fr. 224.
3 Aneoulême-Savoie.
246 ÉDUCATION ET MARIAGE J>ES ENFANTS
aussi un portrait fort suggestif: Louise est à cheval,
sous les traits de la Charité, un cœur dans la main,
pendant qu'au-dessous d'elle rampe une figure
basse, dénommée l'Envie '. S'il faut en croire l'his-
torien Beaucaire, on ne parlait qu'avec mépris de
« son impudicité - », ce qui expliquerait l'allégorie.
Heureusement, au culte de ses enfants Louise
en joignait un autre, celui de l'argent. Sa belle
situation financière ne l'empêchait pas de suivre
de très près la défense de ses intérêts, même mi-
nimes ; elle soutenait contre la reine un procès
pour la gabelle de Cognac 3. Elle créa bien des
ennuis aussi à un homme de confiance. Jacques
<le Beaune, seigneur de Semblançay, né, on
peut le dire, dans les charges de cour, et dès sa
jeunesse trésorier général de la reine : c'est chez
lui que la reine avait déposé, en 1498, partie des
meubles et des tapisseries qu'elle faisait semblant
<le déménager 4. Semblançay et sa femme, Jeanne
Ruzé, se trouvèrent aux prises avec Louise poul-
ies seigneuries de Matha, Aunay et autres, en Sain-
tonge: ils perdirent leur procès, et, dans l'impos-
sibilité de verser 16,000 livres, ils souscrivirent
une rente pour partie de cette somme. Une lettre
« \" 803.
2 Beaucaire attribue à ce motif son animosité finale contre
Lautrec.
:; Fr. 26111, S77.
4 Leroux de Lincy, 111. 224. Cf. Arlli. de Boislisle, Semblançay
et ht surintendance des finances, Paris, 1882.
EDUCATION ET MARIAGE DES ENFANTS 217
datée d'Amboise, le 13 février 1509, montre avec
quel soin méticuleux la comtesse s'occupait de
cette affaire, écrivant personnellement à propos
d'une procuration qu'elle estimait mal libellée '.
Semblançay aurait pu mal augurer de ces débuts
de sa brillante carrière 2. Sous le règne de Fran-
çois Ier, Louise de Savoie et le roi lui-même lui
extorquèrent des sommes considérables 3, et,
quand ils l'eurent pour créancier, ils le tirent
pendre.
Le roi, qui connaissait bien Louise, ne lui mar-
chanda pas les satisfactions pécuniaires 4. Au mois
d'août 1508. il lui remboursa le reste d'une vieille
dette, dont il payait les intérêts à 6 0/0 :'. IJ la
laissa jouir de la pension de 12,000 livres servie à
François, et des seigneuries de Civray et de Saint-
Maixent, comme tutrice d'un mineur non éman-
cipé G. Mais il la maintint loin de la cour. Après
le mariage de sa lille, Louise s'en alla à Cognac,
morose, à demi malade, ennuyée de son isolement,
aigre 7, concentrée sur son unique pensée, l'avène-
ment de son lils.
1 Bibl. impér. de Saint-Pétersbourg, autographes, I, t. I, n" 14.
- Titres Bohier, n" 69.
s Archives de M. le due de In Trémoïlle.
1 Et d'ambition. Pour lui plaire, le roi, par une ordonnance de
1507, déclara nobles les maires, échevins e1 conseillers d'Angou-
lême, et leurs lignées, faveur insigne qui devait rendre Louise
forl populaire.
•'* Fr. 20381, 14 : 20379, p. 62.
''■ Fr. 20381,28, 39, 30: IV. 20379, p. 71.
' Heptarnéron, Nouvelle X.
Mil
LE DUC DE VALOIS A LA COUR
Le mot de Cours a le don d'exaspérer les senti-
ments Spartiates et de faire la joie des moralistes.
Déjà, au xve siècle, .Eneas Silvius, probablement
pour les avoir trop aimées, les peignait vigoureu-
sement; il accordait le côté brillant : étincelantes
réunions de jolies femmes et d'hommes d'esprit,
jeux, luxe, palais et parcs, salons et fleurs, cha-
toiement d'or, de pourpre, de soie ; mais le coté
qui ne se voit pas (et qui justifiait le titre de son
livre Misères des courtisans) : les indigences mo-
rales, les cœurs fermés, les vérités ensevelies, le
fard partout, ni amitiés ni amours vrais, ni stabilité,
toujours la résignation souriante, l'ambition inas-
souvie!... C'était un chevalier de Gramont, constant
et converti, et non possesseur de M11'' d'Hamilton.
En France, le sire de la Trémoïlle l empruntait
aussi, en pure perte, l'éloquence du Rat des Champs,
1 Panégyric du chevallier sans reproche, c. V.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 249
pour détourner son fils Louis, de fuir le donjon
paternel : cette cour. « école de toute honnesteté »
en style officiel, il la montrait « un creusel
d'épreuve, terre promise de l'humilité ambitieuse,
de la chasteté lubrique, de la modération assoiffée !
Cette rhétorique présente certainement un fonds
de vérité, puisqu'on la trouve universellement
répandue, dans tous les temps et sous toutes les
latitudes, et que les prédicateurs mêmes l'appli-
quent à ce qu'on appelle « la vie du monde », par-
tout où il existe une réunion d'hommes et de
femmes distingués. Nous ne pouvons malheureuse-
ment en profiter, car, en jetant un regard sur la
cour de Louis XII, on s'aperçoit vite qu'au sortir
d'Amboise le duc de Valois y trouvait, au contraire,
une atmosphère beaucoup plus reposée, que
même nous avons déjà taxée de « bourgeoise1 ».
En effet, sous l'impulsion des souverains, l'an-
cienne cour de Charles VIII était peu à peu deve-
nue méconnaissable. Louis XII, qu'on représente
comme ne se souvenant plus qu'il avait été duc
d'Orléans, sur la foi d'un mot sensé où il désa-
vouait ses « jeunesses », était précisément resté due
d'Orléans jusqu'aux moelles, et, n'ayant pas de lil-.
il se laissait de plus en plus aller à ses goûts de simple
propriétaire, de châtelain, de prince ; en d'autres
1 Plus tard, la. cour, smis les Valois, a été énergiquement peint"
dans le Courtisan de Du Bellay et le Courtisan retiré de Jean delà
Taille.
250 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
temps, il se fût nommé Cincinnatus ou Washing-
ton. Il aimait la jolie ville de Blois. célèbre par
son air pur et par le teint éclatant des femmes ',
ef son château patrimonial, trop petit certes 2, mais
où il était né, comme le rappelait le quatrain gravé
au-dessus de la porte :!. Douces joies du pro-
priétaire, de quel poids vous pesez dans la vie!
Descendre sans façon dans son parc, à la cible des
archers ''. ou en ville consulter sa sphère \ contem-
pler dans sa bibliothèque une nouvelle reliure fi,
visiter ses lévriers, ses faucons 7, la laie en bauge,
le duc favori, les hérons 8, n'était-ce pas le plus
salutaire exemple qu'on pût donner à un jeune
homme? El que de soucis le bon roi savait
découvrir! Ses sacrifices pour sa bibliothèque9
le faisaient surnommer plaisamment Ptolémée
Philadelphe ln. Çà et là, il trouvait moyen d'ache-
ter à bon compte un objet d'art, une tapisserie ".
Son jardin le préoccupait même un peu trop.
Dès 1409, il l'avait fait agrandir et mettre à la
1 Lett. d'Antonio Astesano, Magasin encyclopédique, L802, f. 43,
p. 209.
- Fr. 26111, 1015.
3 Bemier, Hist. rie Blois.
4 Fr. 2927, l\ 71 v. — •• l</.. ï° 75 v\ — ,; Ici., !° 74 v". — " Ici..
I" 71. 72. 76, v°, 77. 71 v°. 7.'i v". 75. — s Id.. f° 7i v".
" Clairanib. 224, n° 389; fr. 2926, f° 27; Cf. Symph. Champier,
Tropheum Gallorum; Cl. i\r Seyssel.
llJ Bemier, Hist. de /Unis. p. 20 : sur les bibliothèques de Blois,
de Pavie ef de la Gruthuze réunies à lîluis. V. Delisle, Le cabinet
des manuscrits de la Bibliothèque impériale.
" Catal. du Musée de Cltiny,n" 1692-1701 (tapisseries de Betsa-
LE DUC DE VALOIS A LA COUR '2'M
mode, de sorte qu'il y possédait, outre une grande
terrasse, le labyrinthe indispensable '. et une fon-
taine due à Fra Giocondo, car on ne rêvait que fon-
taines, vasques et cascades -'. A ces soins, il joignait
tous ceux d'un bon père et d'un grand seigneur
bienfaisant : toujours ingénieux à plaire à sa femme
ou à salille, pardescadeauxd'argenterie3, de bijoux4.
Chaque matin, il assistait à la messe °. Son aumô-
nerie, grande administration dirigée par Geoffroy
de Pompadour. avait pour mission de découvrir
savamment les situations intéressantes : veuves
chargées de famille, malades, tilles pauvres 6 à
marier7, tilles de gentilshommes ruinés, étudiants
misérables, gens frappés d'un malheur8; il y avait
bée : La Saussaye, Hist. du château de Blois; comte de Salaberry,
dans les Mémoires île la Société îles sciences et lettres de Blois,
1 Relation d'André Navagero, 1528, dans Alberi.
3 Cf. une pièce de Valerand de Varanis sur l'eau du collège de
Chaillot (nymphes, etc.), adressée au prieur, en vers latins, publiée
à la suite de son Carmen de eoepugnatione fjenuensi [Paris,
févr. 1508). Cf. Fr. 2927, 75 v°; dépêche de Mauroceno, 18 nov. 1504
(Archives de Venise).
3 Pour -i(cj livres. K. 78, n" 2.
4 Jean d'Auton, II. 239.
6 K K. 88, f" 20-212.
r Une poésie satirique du temps accusail les Lyonnaises de
vendre leurs filles, comme à la foire :
Tant ait grand rente, elle sa met en veut!' :
Pour charrier tilles a marier, à vendre.)
Leur font lier le bouquet sur l'oreille (Comme un le fait pour les veaux
(J. de Lubac, V mj pcrsic satirique </» XV/- siècle. Lyon, 18Gij.
7 Fr. 26113, 1234 et 35; 26110, 748. - A Jehanne la belle, pour
aider à la marier, soixante solz tournois » 'K K. 88, l'° xvm v* :
compte de 1506'.
*> Fr. 2926, 31.
2ii2 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
aussi des dons aux couvents, aux écoles. En 1502r
le Collège de Navarre, à Paris, recevait ainsi une
subvention pour la reconstruction de ses bâtiments
et pour sa bibliothèque '. Chaque année, les re-
mises d'impôt atteignaient un chiffre important2.
L' « avare » avait l'âme généreuse. Mais, détail
curieux, surtout pour un ancien prodigue 3, il
s'imposait de vraies privations personnelles pour
diminuer d'autant les impôts. Un jour, il fut heu-
reux : il ordonna de restituer des impôts déjà
perçus ! Goût étrange, et que, parmi toute la longue
suite de nos gouvernants, saint Louis seul, dit-on,
partagea. Tel était le prince avec lequel il fallait
que François se familiarisât et qu'il devrait prendre
en patience jusqu'à nouvel ordre.
La reine, nous le savons, ne se piquait pas du
môme esprit de simplicité, elle aimait l'argent et le
faste. Nous lui avons déjà aperçu quelques côtés
faibles.
Collectionneuse de bijoux 4, de tapisseries, de
meubles, de peintures, de miniatures, elle en com-
mandait de magnifiques, elle accaparait volontiers
ce que ses maris rapportaient d'Italie '. et elle con-
1 Le collège royal de Champaigne, dit de Navarre. Fr. '26108.
f" 392.
- K. 78, ii" 2 (Dons, récompensations...).
3 V. Notre Histoire de Louis XII ; Brantôme, III, '2415.
4 M s. Moreau, i05, 30.
s Ses inventaires nous montrent qu'elle avait une collection de
portraits provenant d'Italie.
LE DUC-DK VALOIS A LA COUR 2b3
tinuait à expédier beaucoup à Nantes. Ses proté-
gés, bretons, espagnols', ou autres, légion cos-
mopolite, chantaient ses vertus avec une certaine
discrétion, il faut le reconnaître '-', sa généalogie
seule autorisant un lyrisme immodéré3. Mais Anne
de Bretagne, par sa raideur morale, par sa police
presque tyrannique, avait imprimé à la cour un
cachet bien opposé à la libre inspiration d'Am-
boise. Elle aimait les mariages, comme son mari
les livres! au point que le pape lui conféra le pri-
vilège d'en faire bénir sur un autel portatif, par-
tout où elle se trouvait4, et elle les aimait comme
œuvre politique ou sociale, à titre d'affaires. Inutile
de lui parler des complications de cœur. Elle avait
trop pâti par les amours de Charles VIII, elle n'en
voulait plus, elle déclarait au plus modeste roman
une guerre implacable! On le vit bien en 1508,
dans une petite histoire que YHeptamêron nous a
conservée 5 et où le duc de Valois joua légèrement,
en bon prince, le rôle de complice.
1 V.not. J J. 233, 34. Xaturalitépour Pierre Myron, contrôleur de
la maison de In fille du roi, et Isabeau Benoiste, sa femme,
natifs de Perpignan. Blois, déc. 1501.
a Un de ses protégés écril : - Fœminam autem? Immo vero
cœlestem quamdam heroinam. » (Eloge publié dans le De memo-
rabilibus <■! claris mulieribus, de Ravisius Textor, Paris, 1521,
f° H7.) Cf. collection Hennin, III. 179.
s Fr. 24043. Généalogie d'Anne de Bretagne (1510), par Disarvoez
Penguern, natif de Cor taille, chant en vers français, finissant
parla vie d'Anne et sa comparaison avec les héroïnes antiques,
Judith, Hélène, etc.
i Bref de mai L506 ; Archives de la Loire-Inférieure E. 39, orig.
* Nouvelle XXI.
254 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
Une des filles d'honneur, Anne de Rohan, impa-
tiente d'un célibat trop prolongé, s'était prise à
partager l'amour ardent d'un malheureux bâtard,
Louis de Bourbon, lils de l'évêque de Liège, et
l'intrigue durait déjà depuis longtemps, parmi les
transes, les émotions, les enthousiasmes les plus
chastes, quand la reine l'apprit avec indignation.
La pauvre Rohan eut beau se détendre avec tout
son cœur, et Bourbon se recommander à la pitié
du roi, rien ne put prévaloir. Anne fut renvoyée
à son père, qui la reçut fort mal. Vainement, l'am-
bassadeur des Pays-Bas tenta une intercession offi-
cielle : la reine répondit « qu'il n'estoit en pou-
voir ny du roy ni d'elle de faire délivrer Anne à
ung tel galant ; ion ne scavoit si elle estoit morte ou
vive l ». La jeune ii lie vivait, et tint bon, et ne prit
son parti que bien des années plus tard; après le
mariage de son bâtard, en 1517, elle épousa un
de ses cousins, Pierre de Rohan... François prêtait
sa chambre à l'amoureux, pour l'aider à voir sa
belle.
.Malgré cette sévérité, on était gai à Blois. mais
pas à la façon d'Amboise ; jusque dans la concep-
tion des goûts les plus apparemment semblables, le
sentiment différait. Ainsi, où trouver un goût
plus universel, plus neutre, que la chasse ? Certes,
Louis XII l'aimait tout autant que François Ier, et
1 Lettres de Louis XII. 160.
LE DUC DE VALOIS A LA COl'K 2b5
c'est à peu près le seul point sur lequel on puisse lui
reprocher un excès. Dès son avènement, en sep-
tembre 1498, il déclara aux braconniers une guerre
sans pitié : ces « gens de plat pais ». qui « au graut
mespris de nous » pillent et volent les « bestes
sauvages, tant rouges, rousses que noires »,
auraient dévalisé les postes ou comploté contre le
roi, qu'on ne les eût pas aussi durement traqués;
les perquisitions pour rechercher les engins de
chasse faillirent exciter une émeute en Vendo-
mois '. Le roi recourut aux artifices les plus habiles
pour concilier sa passion avec la volonté d'écono-
miser; ses garennes turent rigoureusement gar-
dées '. mais on vendait les lapins de Yineennes au
profit de l'entretien du château : l'amiral de Gra-
ville a se chargea de surveiller les cerfs du liàti-
nais, avec un escadron de mortes-paies 4, et on
forma la vénerie d'archers chargés de l'escorte
royale en temps de guerre, et qui en temps de paix
gardaient les lapins et les filets, rétribués alors,
comme les mortes-paies de Graville, sur la cassette
privée5. Ainsi Louis XII etFrançois I" se valaient
comme chasseurs; seulement François Ier tint pour
la vénerie, Louis XII pour la fauconnerie. Oues-
tion de tempérament. Les faucons permettent de
; JJ. 234, lu:; y.
- JJ. 235, 10.
3 Fr. 26110, Ml : fr. 26111, 86o.
4 Soldats (Je forteresse.
5 Compte de L499, portefeuilles Fontanieu.
256 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
chasser en tout temps, sauf pendant la mue '. On
h-s recrutait, sans dépense, parmi les nichées
d'éperviers. dans les forêts royales, où l'on détrui-
sait seulement les aigles -1. Le roi en possédait
réglementairemenl quatre douzaines; ses sacres
venaient de Gand3; de temps à autre, on obtenait
diplomatiquement de Venise des faucons blancs de
Chypre, très précieux, et ([non avait l'avantage
de payer en remerciements. Détail original : la
vénerie du roi comprenait deux léopards, habillés
à ses couleurs 4. Vénerie et fauconnerie coûtaient
la somme énorme de 30,000 livres par an.
Sur le chapitre de l'écurie, Louis XII, au con-
traire, institua des réductions. 11 faut savoir que
sa santé l'obligeait à voyager par eau le plus pos-
sible ', ou en litière, avec ses bagages sur des
chalands ou des mulets 6. Ordinairement, il menait
avec lui six valets de pied en grande livrée (c'est-
à-dire en pourpoint de velours rouge bordé de
jaune, avec toque noire, une chausse jaune, une
rouge et un haut-de-chausse de drap d'or7), les
officiers nécessaires, trois ou quatre chanteurs de
sa chapelle, un fifre et deux tabourins suisses, et
quarante ou cinquante petits pages à ses couleurs,
très brodés, en chapeau jaune ou en toque mila-
1 Mme de Fleuranges.
* Fr. 26107, 271. — 3 Fr. 2926, 27 v°. — i Fr. 26112, 1078.
'■ Compte cité de 1502.
« Fr. 2927, f° 152 v: fr. 26112, 1078, — " Fr. 26106, 123.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 2!J7
naise '. Ce train était modeste; François ne le
goûtait pas et le réforma plus tard comme ridicule.
Nous saisirons bien mieux encore le dissen-
timent en poursuivant notre inventaire et en
entrant dans l'écurie proprement dite, celle des
chevaux. On comprendra que Louis XII en avait
peu. A part le coursier Testegaie, et les chevaux
d'armes ou genêts d'Espagne, la plupart provenaient
de dons particuliers et en gardaient l'écriteau : « Le
Roy des Romains, La l'allisse, Le grant maistre,
Gonty...; » on se bornait à les habiller, selon leur
genre de beauté, d'une têtière « à la turquoise », d'un
mors «à bosses dorées 2... » Malgré des charges
irréductibles 3, le budget de l'écurie fut ramené
de 11,000 livres a moins de 10,000 4. Là-dessus,
désaccord complet avec le duc de Valois, qui
aimait fort, sinon les chevaux eux-mêmes, au
moins les beaux et somptueux caparaçons.
En revanche, le duc abonda naturellement et
facilement dans des habitudes de simplicité, de
camaraderie, spéciales à la cour de France, et qui
frappaient d'étonnement les étrangers. À chaque
cour, son usage : en Espagne, à Naples, la grande
i Fr. 26111,955, luis, 1019, L029; IV. 20112, L066;fr. 2027, f» 65.
Charles VIII avait soixante-dix pages.
* Fr. 26106, 123; 26107, 329; 26108, 1U1, 120; 20112, 1078,
1070, 1065; 25719, 110.
3 K. 79, 7; fr. 20111, 934.
* Compte de 1499 ; IV. 2'J20, f" 71 et sniv. : IV. 25718, 91, 96,
123, etc.
17
258 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
étiquette ; dans les petites cours d'Italie, l'élégance,
l'apparat1, La galanterie très vivo, les propos légers,
les costumes chatoyants, rutilants, qui faisaient
dire, selon Gastiglione: « En voilà un qui vient
de Lombardie. » En France, en Angleterre, en
Ecosse, on trouvait à la cour des gentilshommes,
propriétaires ruraux, et chasseurs 2, sur un pied
étonnant de « liberté et privaulté sans cérymonie ».
Ce n'est pas Louis XII qui eût tendu à corriger
une telle tradition. D'ailleurs, la France se com-
posait alors d'éléments locaux, très décentralisés,
disparates d'institutions, de langue, de vie, et le
roi ne représentait que le lien fédéral de toutes ces
villes, communautés et corps de métiers ; on ne
lui demandait pas de légiférer, mais simplement
de diriger ou de contrôler les services généraux,
notamment la politique étrangère. Tout gentil-
homme se considérait donc, lui aussi, comme un
élément social, et cette idée, quoique devenue
faiblement conforme h la réalité 3, entretenait
encore la dignité et l'indépendance, même parmi
les courtisans professionnels. Puis, la garde royale
imprimait à la cour un grand cachet militaire:
1 Jeun Bouchet, Epistres morales et familières, ép. VIII.
2 J. Bouchet.
3 La noblesse tendait alors, tout en perdant son influence, à
prendre des titres selon la mode italienne. Les Saint-Gelais, les
Chabot, les Mareuil, par exemple, pour ne parler que de l'entou-
rage du duc de Valois, prenaient le titre de barons (Jean d'Anton,
I. IV. 51, n. 2). Le sire de Villeneuve devint marquis, ce qui ne
s'était jamais vu en France ; on vit paraître aussi quelques comtes.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 259
elle comprenait doux compagnies, de cent hommes
d'élite, anciens gradés ou individuellement re-
tenus, comme on disait, à la suite d'un fait
d'armes; chacune avait un étendard particulier1,
et pour commandant un très grand seigneur 2.
A ces compagnies, qui entouraient le roi en tout
temps, s'ajoutaient Les cent archers écossais,
braves gens commandés par Béraut Stuart, comte
d'Aubigny, les cent Suisses de Robert de la Marck,
deux magnifiques compagnies de cent archers
français, aux ordres de Claude de la Châtre et du
sire de Crussol, enfin le service de la prévoté ;
tout cela créait un cercle martial, animé, vibrant,
empanaché, ruisselant de dorures et de broderies;
le moindre archer portait sur sa tête douze plumes
jaunes et rouges, à paillettes de vermeil, enru-
bannées de filigrane florentin ; ses hoquetons blancs
timbrés du porc-épic, avec une jupe jaune et rouge,
disparaissaient sous les chamarrures, les écailles
et les feuillages. Les fourriers se reconnaissaient à
l'F de France brodé de chaque côté du porc-épic,
à une orfèvrerie d'argent, à des épées fleurdelisées;
les capitaines, à la broderie d'or, à un panache de
1 Fr. 2926. f"s 43 et sniv. Les étendards, de même que les
cottes d'armes des hérauts et les bannières des trompettes, étaient
peints par Jean Bourdichon, peintre du roi (K R. 86).
2 Huguet d'Amboise, seigneur d'Aubijoux (1501 : fr. 16107,292),
le marquis de Rothelin, Le grand sénéchal de Normandie (1510 :
fr. 26111. 1006).
260 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
dix-huit énormes plumes ' ; panaches ridicules s'ils
n'avaient eu pour fonction d'appeler les coups de
L'ennemi.
En campagne, le roi s'empanachait, lui et son
cheval 2; comme Henri IV, Louis XII portail, dans
la mêlée d'Agnadel, un panache blanc, de quarante-
quatre plumes pailletées d'or3, immense, tout
neuf, commandé pour la bataille, étincelant par
conséquent, et autour duquel on se fit hacher...
La fortune voulut que le duc de Valois prit rang
dans un moment où les victoires de Gènes et
d'Agnadel portaient au comble l'enthousiasme mi-
litaire. La France avait alors, dit Brantôme, les
plus braves capitaines connus depuis Charlemagne :
Bavard, Louis d'Ars, La Trémoïlle, et tant d'autres
aujourd'hui oubliés, heureux parfois de servir
comme simples soldats de la garde royale, illus-
trés par de hauts faits, constamment en haleine,
d'une audace et d'un dévouement sans bornes.
« Quelcunque part l'espée peult pénétrer, la vertu
i Fleuranges; fr. 26111, 1006,091: Portef. Fontanieu; fr. 26431,
57 et suiv.; fr. 26107, 300; fr. 25784, 88 et 89; R. 78, n° 15; K.
502, n° 5.
2 K K. 86, lu ve. Louis XII, en 1509, offre au roi d'Angleterre un
harnais de velours blanc et vert, et un grand plumail tout blanc,
avec huit losanges «carrés, chargés, abranchéset branlansde pail-
lettes d'argent doré», avec une guirlande en perruque dessous, et,
autour, un « bûcher » chargé d'orfèvrerie : en haut, «une« forest »
de 36 plumes, et une queue de 45 grandes plumes : le tout frangé
d'or et chargé d'orfèvrerie de vermeil {ici., lxxii).
3 R R. 86, lu.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 20 1
des François passe, » s'écrie un contemporain *.
Comment un jeune homme ardent, chevaleresque,
aurait-il échappé à la contagion? Le duc de Valois,
tout en se soustrayant aux exemples déplaisants
de bonhomie et de modestie, trouva une éducation
militaire qui lui valut de grandes qualités : la
noblesse de sentiment, la loyauté, la grâce de
camaraderie avec les braves.
A l'esprit militaire, la cour de Blois en joignait
un autre, dont il faut dire quelques mots : c'était
un grand esprit littéraire et artistique.
Nous avons indiqué l'orientation nouvelle. Le
changement de direction n'avait ralenti en rien, —
au contraire même, — le travail vraiment prodi-
gieux qui transformait alors l'âme française. Quelle
fièvre! Le plus modeste magistrat se croyait tenu
ou d'écrire ou de patronner des livres; on n'était
grand seigneur, comme le comte de Ligny'3 ou
Anne de France3, qu'à condition d'ouvrir sa bourse,
ou mieux encore, son cœur, d'aimer les choses éle-
vées, histoire, poésie, peinture, musique... L'esprit
semblait une condition naturelle, et pour ainsi
dire nécessaire de la bonne société. Rien de plus
apprécié dans un salon4 que l'art de raconter
1 Eloge de Louis Ml en 1509 : Lat. 1523. Cf. Mém. de Fleuranges,
préambule.
■- Fr. 23988.
3 V. not. Fr.949, IV. 1884, etc.
4 Outre la danse, car jamais on ne dansa davantage. A l'en-
trevue de Louis Xll et de Ferdinand le catholique, en 1507, on
262 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
spirituellement une « Nouvelle », selon la mode
italienne; les habiles du genre, comme Aimeryde
Mortemart ou Germain de Bonneval1, paraissaient
dignes de la postérité . ils n'y passèrent pas,
faute d'écrire. La faveur allait jusqu'au genre
académique; on ne redoutait point l'ode : « Maint
noble dit cantilènes et odes, dont le stille est
subtil et magnifique'2. » Et cela n'empêchait pas
de rester ce qu'on était, notamment bon français.
Ah ! certes, on constatait aisément qu'après nous
avoir été peut-être inférieure, l'Italie nous dis-
tançait, et de beaucoup, en sa floraison superbe :
on se préoccupait de lui emprunter des œuvres
et des hommes. Et comme on le lit largement!
Michel-Ange, le dieu de la Renaissance selon ses
contemporains eux-mêmes3, était aussi populaire
en France qu'en Italie : que dire de plus? Son
David, commandé pour le maréchal de Gié. devint
la propriété de Robertet 4 ; un ambassadeur de
voit les doux monarques danser, bien que d'âge mûr (Jean d'Au-
ton,IV,356); quelques jours après, à Milan. dans un bal. Louis XII,
l'ait danser tmis les cardinaux présents. Les documents contem-
porains témoignent qu'on dansail énormément jusque dans les
moindres villages, et que, dans une ronde, tous les rangs et toutes
les conditions sociales se mêlaient.
« Jean d'Anton. IV, 361.
2 Lemaire de Belges, Lu Concorde des deux langaiges.
s Tiraboschi, Vil. J494.
4 11 fut fini en décembre loOS. En septembre. Robertet le scdli-
cita pour l'hôtel qu'il venait de taire reconstruire à Blois. 11 lui fut
expédié par Livourne en décembre (Vasari, Le Vile de pittori, éd.
Milanesi. Vil. 'A'.'rl. V. Muntz, dans la Heei/e d'Histoire diploma-
tique, 1894, p. i!U).
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 263
Franco, le cardinal Villiers de la Groslaie, s'immor-
talisa en commandant l'admirable Pieta de Saint-
Pierre-de-Rome. A Florence. Raphaël travaillait
pour la France ' ; à -Milan, Christoforo da Solaro re-
prenait, sons l'impulsion directe du roi. les travaux
de la cathédrale2. Après avoir résisté aux démarches
officielles et presque aux bassesses de Louis XII3,
Léonard de Vinci accepta une pension4 et vint en
France vers 1510°. Paul Jove accuse même Louis XII
de trop de goût pour Léonard et d'avoir voulu em-
porter de Milan la fameuse Cène. Faut-il multiplier
les exemples, montrer Louis XII emmenant en
Italie son peintre favori, Perréal, enl4996, le car-
dinal d'Amboise sollicitant un tableau de Man-
tegna, qu'il déclare, en 1498, le premier peintre du
monde 7, le roi commandant le monument funéraire
de sa famille, pour la chapelle des Célestin'- de
Paris, à deux génois. Benti et Benedetto da Ro-
vezzano8?... Même au point de vue littéraire
et poétique, que d'oeuvres envoyées aussi d'Italie
1 Passavant, éd. française, I. loi.
2 Annali délia fabrica (tel Duomo <li Milano, t. 111, p. lit;, 150.
3 Desjardins, Négociations avec la Toscane, t. II. p. 211.
4 Jean d'Auton, t. I, preuves (Rôle des pensions du Milanais .
5 Ravaisson-Mollien, a la Société des Antiquaires de France,
23 juillet 1890.
6 Jean d'Auton, t. II. p. 102; notre Histoire de Louis XII. t. III.
7 L.-G. Pélissier, dans la Revue historique, janvier-février 1892.
p. 57, n. 3.
s Mùntz, La Renaissance ai/ temps de Charles VIII, p. 537.
264 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
au roi1, ou à des grands seigneurs français2!
En France, les artistes et les écrivains italiens
abondaient: certes, les deux pays se pénétraient!
Italien, cl même très italien, Fra Giocondo qui diri-
geait les adductions d'eau à Blois, et qui construisit
en 1504, la Chambre des Comptes de Paris3; italiens
d'origine, comme l'a montré M. de Montaiglon, ces
Juste, dont l'atelier de Tours ne cessait de pro-
duire d'admirables œuvres, le tombeau des enfants
de Charles VIII, érigé en 1506 4, le tombeau de
Louis XII ; italiens, l'historien Paul-Emile, le poète
Fauste Andrelin de Forli, auteur de petits vers
d'actualité; le i'rioulais Girolamo Aleandro, pro-
moteur des études hébraïques5; Ludovic Hélien de
Verceil, poète, puis ambassadeur, et d'autres en-
core, sans compter l'helléniste Lascaris0, emprunté
à l'Italie. Louis XII, qui aimait extrêmement la
musique, avait rament'1 de Milan un orchestre com-
plet de six joueurs d'instruments7.
1 Lat. l.'JS'iO, lat. 8392, lat. 14152, ital. lui."., etc. Louis XII ne
parlait pas italien, mais il le comprenail (Jean d'Auton, IV. 326).
- Ainsi Batista Mantuanus dédie à Getïïoy Caries sa vie de saint
Denis (A. Du Ghesne, Hist.des chanceliers, p. 558). V. sur Caries el
sun rôle l'édition de VHeptaméron, par M. de Montaiglon, IV, 294.
'■'• Mûntz, Italie, Age d'or, p. i;j;j. Nous ne pouvons que ren-
voyer une l'ois pour toutes le lecteur à cet admirable ouvrage,
vrai répertoire de l'histoire de l'art à cette époque.
4 V. Montaiglon, (lazetle îles Beaux-Arts, 1875.
5 Molmenti, Venezia nell' arte c nella letteratura francese.
6 II. Vast, De vilu et operibus Jani Lascaris, Paris. 1878, 8°;
Paul .love; Burchardi Diarium.
• Fr. 2926, f° 16; K R. 86.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 26!)
Dans la poussée de l'art français, l'œil le moins
attentif découvre partout, a ce moment, des rémi-
niscences, soit classiques, soit italiennes1. On allait
jusqu'à copier exactement l'œuvre des médailleurs
italiens sur les façades des châteaux2.
A côté de l'influence italienne, qu'on put bientôt
appeler néo-classique, fleurissait aussi l'huma-
nisme, le goût pour l'étude directe des Anciens;
mais celui-là s'adressait au petit nombre, il n'obte-
nait guère la vogue des cours princières, ni les
libéralités des riches, ni en général la faveur mon-
daine; il séduisait les délicats, les studieux, ces
éternels exilés! Cependant, il trouvait un appui
très vif près du roi et du cardinal d'Amboise. Guil-
laume Budé, le futur fondateur du Collège de
France, l'un des coryphées de cette école dut sa
carrière à Louis XII3; dès 1505, on le voit secrétaire
d'une importante ambassade à Rome'. Claude de
1 La littérature en est pleine. Le sage d'Auton.par exemple, ne
parle que de Mars et des divinités, et de Boccace (V. notre édi-
tion, I. 283).
2 Observation faite par M. Courajod, qui en signale plusieurs
exemples: mi médaillon en marbre, de Gaillon (à l'Académie des
Beaux-Artsl, copié sur nue pierre gravée .Minerve) actuellement
au Louvre ;deux compositions de médailleurs italiens, imitées sur
le cloître Saint-Martin de Tours.
3 Comme secrétaire du roi. V. Eug. de Budé, Vie de Guillaume
Bitdé. Paris. 1884, in-12.
4 Burchardi Diarium : l'année même où paraissent Plutarchi
Cheronei, ex interpretatione Guil. Budei, tria Opuscula. Paris,
J. Badins, 1505 in-i. recueil publié par Jacques Le Fèvre d'Etaples.
Les trois opuscules de Plutarque, traduits en latin par G. Budé, sont:
De tranquillitate et securitate animi ; de fortunâ Romanorum :
266 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
Seyssel, protégé personnel du cardinal d'Amboise
comme Lascaris,e1 déplus son porte-parole, observe
avec joie que bientôt la science du latin sera aussi
répandue en France qu'en Italie; il nous montre
Louis XII adepte personnel de l'humanisme, et per-
sonnellement occupé à se modeler sur Marc-Aurèlë.
Lui-même travailla dans ce sens par nombre de
traductions classiques fort sérieuses. Ses traduc-
tions de Thucydide, de Justin, d'Appien, de Dio-
dore de Sicile, de Xénophon... sont dédiées au roi.
Un poète plaisait à la reine en lui vantant
Virgile. Homère. Tite-Live ' .
L'assimilation, soit des italiens, soit des clas-
siques, poussée à ce point, provoqua môme une
sorte de crise. Le célèbre libelle Lettres des hommes
obscurs- en témoigne. Bouchet. pourtant protégé
de Gabrielle de Bourbon3 et qui avait débuté à la
cour dès la fin du règne de Charles VIII, leva très
fermement l'étendard de la révolte contre l'italia-
nisme.
S'il n'ose pas, parprudence, s'attaquer àBoccace, il
ne ménage pas les Petrarquistes.il les ravale à Dante!
de fortunâ Alexandri ; auxquels est ajoutée une lettre de Basile
le Grand : l>e vita j>er soliludinem transigendâ. Au début du
volume, une lettre à Jacques Le Fèvre d'Etaples. Le premier opus-
cule de Plutarque est dédié au pape Jules IL
1 Poëme à la louange (/es princes et princesses qui ayment la
science historialle, adressé à la reine en 1511 (l'r. 25295 .
- Epistolse obscurorum virorum.
3 L. de la Trémoïlle, Le Chartrier de Thouars, p. 43. Gabrielle
était belle-sœur de la comtesse de Montpensier.
LE DUC DE VALOIS \ LA COUR 267
Si vous lisez les triumphes Petrarcque,
Et les haulx l'aictz de Dantes le tétrarcque,
Vous n'y verrez que pure théologie4 !
(Ju'on lui parle désœuvrés vraiment françaises.
des poésies de Molinet, de YEstrif de Fortune.
des Lunettes des Princes... si injustement dédai-
gnées par les sectaires ! Le Moyen Age lui-même
a ses tendresses :
Regardez bien le Romani de ta Roze,
Et vous verrez que c'est une grant chose-.
Crétin, Jean d'Auton, Marot, Gringoire, Ville-
bresme et autres écrivent, à ses yeux, un français
« aussi beau que latin ». En réalité, quelques-uns de
ces auteurs, Jean d'Auton, par exemple, parlent une
langue plus parente du latin que du français et ils
invoquent consciencieusement Mars ou les Muses;
le Roman de ta Rose lui-même ne se prive point
de réminiscences classiques. Jean Bouchet, tout
traditionnel qu'il soit, ne vise donc point les clas-
siques. Cependant, à l'écouter, on aurait peut-être
oublié les ancêtres troyens ; en tout cas, nous per-
dions quantité de Brutus et de Césars, la France
marchait à l'art de Gœthe et de Wagner, sans
parler de Victor Hugo.
Ses adversaires, parti de la jeunesse, recrutés
1 Le Temple de honne renommée, éd. 1517, f"s 'ri, 73.
2 Clément Marot donna une édition du Roman de la Rose,
remanié par lui à la mode du jour.
268 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
dans un milieu mondain et superficiel, n'étaient
malheureusement ni jeunes ni originaux. Tout
leur effort tendait à des fadaises à moitié savantes,
et souvent plus qu'à moitié débraillées. Ils crurent
rajeunir les antiques oripeaux avec un appareil de
mythologie à outrance et une grâce servilement
puisée dans autrui. C'est ainsi que la littérature
officielle de François Ier s'engagea vers des régions
nébuleuses et romanesques, jusqu'au jour où, d'une
manière si imprévue, retentit le clairon mâle,
clair, français, des Ronsard ' et des Du Bellay. « A
ce coup, comme l'a dit excellemment M. José
Maria de Heredia \ Marot et Saint-Gelais ont vieilli
de cent ans. Qui ne les croirait antérieurs de plus
d'un siècle?... Leur art a je ne sais quoi de neutre,
de mièvre et de mesquin, d'un symbolisme suranné,
d'une raideur étriquée et maniérée ; » pauvre art
de cour, prétentieux, savant, conventionnel ! l'art
aux frontons de marbre, si éloigné de 1' « ar-
doise » française ! l'art, funeste des copistes, qui
s'exerçait alors aux dépens de l'Italie, comme
plus tard aux dépens de l'Espagne !
1 Parmi les gentilshommes delà maison du roi, figure, pendant
li. ut le règne de Louis XII. Louis Ronsard, seigneur de la Posson-
nière, père de l'illustre Ronsard (fr. ^ 1 148. f°" 282-335).
'-' Discours pour l'inauguration de la statue de Joachim du
Bellay, 2 sept. 1894. Rappelons, à ce sujet, la belle formule de
M. Taine : « La pensée disciplinée ne vaut pas la penser libre...
A inventer son but même sans l'atteindre, un vit plus hautement
et plus virilement qu'à l'atteindre sans l'inventer. » [Lettres sur
ni alie.)
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 200
Cet art, par une coïncidence fortuite et logique,
fit à Blois son entrée à peu près au même moment
que le duc de Valois, dans la personne d'un neveu de
Molinet, flamand aussi1, Jean Lemaire, que toutes
ses origines rattachaient étroitement aux modes en
honneur dans le monde de Louise de Savoie. Ce
Lemaire avait débuté dans la vie par une position
des plus modestes, à Moulins, comme clerc des
finances du duc de Bourbon ; il occupa les loisirs
de son bureau à versifier et se glissa peu à peu
dans le monde, plus habile encore à se faire lui-
même qu'à faire des vers. II réussit d'abord à inté-
ressera ses productions le poète Crétin, qui habitait
Villefranche, près de Lyon2. Il prit pour modèles
les Italiens contemporains, Batista Mantuanus et
autres3. Son ambition, ses flatteries, ses manières
insinuantes le lancèrent à la cour de Marguerite
d'Autriche, duchesse de Savoie, qui était elle-même
peintre, portraitiste, poète, musicienne. Lemaire
lui adressa ÏÉpître de V Amant vert, imitée plus
tai'd par Gresset. Cet « amant vert », congédié
sans façon, et qui s'en plaint, avait été fort avant
dans les bonnes grâces de la princesse :
Parquoy, lui dit-il, j'ay veu tes parfaictes beautez,
Et ton gent corps, plus poly que fine ambre,
i Fr. 1717, f° 96.
2 Epistre ;'i G. Crétin, en tète du livre III des Illustrations de
Gaule.
3 Recueil fait pour lui en 1498, nouv. acq., fr. 4061.
27H LE DUC DE VALOIS A LA COUR
Trop plus que nul autre varlet de chambre,
\u. demi-nu, sans atour et sans guimpe...
Marguerite n'était pas femme à se formaliser de
cet encens un peu fruste [Y Amant vert était un
perroquet) ; elle répondit en vers, et voilà le poète
en belle voie. Grâce à la protection d'un lyonnais in-
tluent, il parvint à faire offrir à la reine son Amant
vert par le peintre Jean de Paris '. Son premier par-
rain, Crétin, alors en faveur, le musicien Ockeghem,
son compatriote2, et probablement aussi François
de Rohan, archevêque de Lyon, auquel il réussit à
offrir un de ses livres '. l'aidèrent si bien qu'il
devint « historiographe de la reine » en 1510.
Lemaire paya sa bienvenue par diverses œuvres
de circonstance, assez fades, sur lesquelles nous
n'avons pas à insister4; mais il est curieux de voir
ce flamand, formé dans la famille de Louise de
Savoie, et dans une petite cour à l'italienne, pré-
sider ainsi au retour offensif de l'école de Boccace,
dont il se réclame volontiers 5.
La figure de Lemaire trahit une apparente mo-
bilité, une contradiction que nous rencontrons
souvent dans ce temps-là, comme au xviue siècle,
1 Epître a Jean Perréal de Paris.
- Epitre à François le Rouge.
3 Epitre de Pierre Lavinius. en hMe du 1" livre des Illustrations
de Gaule (1509).
4 Couplets sur lu convalescence de la reine, en 1512. Uepistre
du H"'/ a Hector de Troye.
•-' En tète du II" livre des Illustrations de Gaule.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 271
et que nous avons peine à comprendre, parce que
notre œil, formé à la régularité des sciences posi-
tives, s'ingénie à rechercher, malgré soi, une con-
texture pratique ou même utilitaire, tandis que la
jouissance du beau, l'agrément du bien vivre tis-
saient alors l'existence. Lemaire écrit indifférem-
ment en prose et en vers, il se pose aussi en histo-
rien, et. par ce motif, il étale avec affectation
beaucoup de références. A vingt-sept ans (soit en
1500), il avait conçu, à ce qu'il veut bien nous
confier, l'idée d'écrire les fastes des (ùiules (on
appelait Gaules le territoire compris entre l'Océan
et le Rhin), sous forme d'une histoire des fameux
Troyens, dont tous les Français un peu respec-
tables descendaient ; il mit neuf ans à réaliser
sa conception. Nous, nous reprochons gravement
aux erreurs historiques de fausser un jugement;
lui, il leur reproche, non moins gravement,
de fausser l'art, d'égarer les peintures et les
tapisseries, de leur oter du prix ; il veut intro-
duire dans l'art l'érudition et la couleur locale.
C'est pourquoi, persuadé, en bon historien, que
nul avant lui n'a bien écrit l'histoire, il ne dissi-
mule pas qu'il va renouveler la science ; à peine
si quelque apparence légère de modestie s'embusque
dans les flatteries indispensables, dans son invoca-
tion à Marguerite d'Autriche. Autrefois, on divi-
sait volontiers une œuvre en trois parties, chiffre
de la sainte Trinité; Lemaire, historien, esthéti-
272 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
cien el courtisan, divise aussi la sienne en trois
parties, puisqu'il y atrois Grâces, et dédie chacune
à une divinité, à Pallas (Marguerite d'Autriche),
à Vénus (Claude de France), à Junon * (la reine
Anne). Et quel raffinement! l'archiduc Charles
fera office de Paris, en attendant de devenir
Hector.
Ce nom de Paris fait poindre, dès les premiers
mots, le fameux Jugement, l'apparition troublante
qui. alors, semblait délicieuse et reposait des
madones et des crucifixions. La vision continue
à transparaître en divers points, jusqu'à ce
qu'enfin, au chapitre xxxin, elle s'étale avec une
abondance qui prouve combien l'auteur comp-
tait sur le succès décisif de l'exhibition. Qu'on
ne lui demande le sacrifice d'aucun détail ! il
peint avec une foi vive la moue des déesses,
quand Mercure les invite, au nom de Paris, à jus-
tifier de leurs appas, leur silence, le geste large
de Vénus, qui, la première, dénoue sa ceinture, la
protestation de Junon comme femme de roi , la
muette révolte de la vierge Pallas, enfin la rési-
gnation générale. Lorsque, de leurs cabinets de
verdure improvisés, les trois déesses sortent, tout
s'arrête et se dresse : nymphes, dryades et demi-
dieux agrestes, chiens, brebis, daims, taureaux,
tout, jusqu'au vieux fleuve, jusqu'aux feuilles des
1 Déesse de la chasteté.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 2~:\
arbres, regarde, contemple, écoute. L'auteur, jeune
et convaincu, nous présente les concurrentes en
connaisseur : Junon, la main pudiquement étendue,
simplement vêtue d'un chapeau de crêpe ; Pallas,
timide, sous sa gaze brodée et décorée de perles;
Vénus, très hardie, ornée plutôt qu'habillée d'une
ceinture de roses... Nous voici ramenés au Songe
de Poliphile et aux bonnes peintures de formes.
Paris, « duquel les yeux estincellans et les pru-
nelles errantes et vagabondes... dénotoient assez
son appétit sensuel, » s'enflamme pour Vénus, la
moins intellectuelle des trois dames, et cela parce
qu'elle a les sourcils noirs, l'œil brillant et agaçant,
promettant tout, un teint de lys et de roses, les
joues fraîches et rondes, une petite bouche de
corail, les extrémités fines, le corps gracieux et
blanc, un cou et des épaules d'ivoire, la poitrine
admirablement distribuée, la cambrure superbe,
les bras, les jambes massifs...
Lemaire, nécessairement, revient aussi à la
vieille thèse de l'idéal relatif : il décrira l'effort de
plusieurs peintres très experts, chargés du por-
trait de la belle Hélène, qui se donnent bien de la
peine pour composer an beau corps, avec « plu-
sieurs belles femmes nues devant eulx ' » et qui
échouent. Moderne, il l'est jusqu'à vivre de l'anti-
quité et à y accommoder les rites chrétiens. Qui
aurait osé décrire comme lui le culte de Vénus?
1 III' livre cli. m.
1S
2/4 LE DUC DE VALOIS A LA COUK
C'est h ii précurseur; pour employer son style, nous
l'appellerions le Jean- Baptiste de Louise de
Savoie. « A Vénus me vouay, » dit-il. et il entre
dans un temple, fort idéal. Ce temple résonne natu-
rellement de la mélodie la plus tinc et la plus
douce, d'un Josquin de Prez délicat, suggestif : il
ne faut rien moins que cette exquise musique reli-
gieuse à l'amour voluptueux du gourmet mytho-
logiste. Genius, le grand prélat, officie en mitre et
en habits pontificaux, assisté du diacre Danger, et
du sous-diacre Belaccucil... C'était la hardiesse du
temps, de tout cléricaliser . . . L' « archiprêtre » Ge-
nius monte eu chaire et se met à parler sur la brièveté
du printemps ; on interrompt le prune, la foule se
rue ;i l'offrande, et l'argent ruisselle. L'auteur ap-
porte, pour sa part, « ung petit tableau de mon in-
dustrie, assez bien escript et enluminé de vignettes
et flourettes. lequel j'estimoye ung chief d'œuvre»,
mais, comme le diacre. « plein d'avarice sacerdo-
tale. » jette l'objet derrière l'autel, il part, dépité,
vers le temple de Minerve, où lui apparaît un sage
ermite, « Labeur historien ».
Cette bizarre conception a, pour prétexte, une
discussion sur la rivalité des langues française et
italienne. Et Lemaire défend très mollement le
français ; il n'admet pas qu'on le traite, comme le
font les Italiens, de langue « barbare ' », car c'est
un idiome clair, qui convient à l'histoire; mais
1 Préface iln I" livre des Illustrations de Gaule.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 275
l'italien reste, à ses yeux, la langue par excellence
de l'amour et de la poésie ; Pétrarque lui paraît le
poète des poètes {.
Les gravures qui accompagnent les Illustrations
de Gaule ne se rattachent pas moins ouvertement
à la nouvelle école mythologique, dont la Généalo-
gie des Dieux de Boccace, alors si populaire, sem-
blait le palladium ; Lemaire de Belges s'inspire visi-
blement de ces incarnations légèrement enfantines
et pédantes. En tête du premier livre, il nous
montre une déesse portant un enfant, que reçoit un
vieillard, décoré d'un écu qui se compose d'une
sirène avec un enfant; la représentation n'a aucun
intérêt, que de parodier la scène évangélique bien
connue. Ce qui s'appelle régénérer l'art par l'his-
toire, c'est plaider pour Vénus. Plus loin, par
une distraction digne d'Amboise. il donne à
Louis XII la salamandre pour emblème 2. Une
autre gravure, attribuée, nous ne savons pourquoi,
à Jean de Paris, prête à la reine Anne les traits,
peu flatteurs, de Junon : la reine se tient raide sur
un trône, tandis qu'on petit amour lui offre le
livre. Au premier plan, un paon fait la roue ; à
gauche, se développe un vaste domaine, signe de
richesse; tout à fait dans le fond, par une fenêtre,
on aperçoit Louis XII, assis dans une attitude mo-
1 La Concorde des deux lahgaiges.
i En tête du 111° livre des Illustrations.
270 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
deste, irrévérencieusement costumé en Mercure,
un coq sur son chapeau. Le tout est « consacré à
la dive .Junon armoricaine », et frise quelque peu
l'irrespect.
On ne s'effarouchait pas de ces facéties : preuve
évidente de leur importance morale. Et cependant
elles indiquent le retour des modes abandonnées.
Quant à Louis XII, loin de se soumettre, il s'an-
crait de plus en plus dans le goût français, par tem-
pérament, peut-être aussi par une genèse curieuse
d'idées que nous résumerons en disant que les affi-
nités de la France en Italie se trouvaient à Florence
et non à Rome. Une vieille amitié, une singulière
sympathie intellectuelle unissaient, depuis long-
temps, la France et Florence. Tout récemment, on
avait applaudi Savonarole, et, sans l'Allemagne.
Charles VIII allait accomplir les prédictions du
moine, en provoquant la destitution d'Alexandre VI.
Politiquement, Louis XII avait paru se rapprocher
du Saint-Siège, tant Georges d'Amboise, en « bon
cardinal », comme il disait, s'effrayait des menaces
indubitables d'un schisme prodigieux! Mais, préci-
sément parce qu'il croyait à l'imminence d'une ca-
tastrophe,le cardinal voulait de profondes réformes1 .
Autour de lui, on traitait vertement les habitudes
qui s'introduisaient, sous le manteau complaisant
1 II y procéda autant qu'il put en France. V. Jean d'Auton
Seyssel, Hist. <lu Roy L<>//s douziesme [éd. L587), p. 2ti.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR - -~
de Tari, parmi le clergé italien l, la mythologie
artistique du Vatican, ses épithalames au nom de
Vénus 2, et tant d'autres choses. La France, depuis
dix ans, s'évertuait à faire machine arrière. En
passant de Florence à Rome, la maîtrise italienne
s'éloignait 3.
Et, d'ailleurs, sans aller jusqu'aux dithyrambes de
Bouchet, pourquoi désespérer de la patrie des Fou-
quet et des Michel Colombe 4, du pays dont Francia
et Borgognone se réclamèrent, un pays que rien
ne montrait épuisé, et qui, en attendant ses Clouet
et ses Ronsard, gardait sa noble inspiration mili-
taire 5, son esprit, et, sur certains points, son
succès ?
Dans l'art de la musique, chaque jour plus ré-
pandu, la France demeurait reine, avec le « verbe
coloré » de Josquin de Prez 6, 1' « harmonie très fine »
d'Ockeghem, la « douceur » de Loyset Compère 7.
1 ... « Multos efficis incestos, in veneremque trahis, » etc.
Fratris Baptiste Mantuani... contra poetas impudice loqi/entes,
carmen (éd. de Francfort, 1508).
'-' Gregorovius, Lucrèce Borgia, éd. franc.. II. 34.
3 II est curieux d'observer que les sympathies françaises
allèrent plutôl du côté de l'art vénitien, d'ailleurs le plus élec-
trique, le plus international, et bientôt le plus vivant d'Italie.
1 V. Recherches histor. sur Vorigine et les ouvrages de Michel
Colombe, tailleur d'ymaiges <lu iioi, par M. Lambron de Lignim.
Tours, I S i S . in-S. — Documents relatifs aux œuvres de Michel
Colombe exécutées pour le Poitou . l'A unis et le pays Nantais,
par Benj. Fillon. Fontenay-le-Comte, 1865, petit, in-4.
•'■ V. Jean d'Auton, passim.
''■ Devenu, comme on sait, maître de chapelle du Vatican.
7 J. Lemaire, La concorde des deux langaiges.
278 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
Ses orfèvres, ses décorateurs ne le cédaient pas
aux merveilleux ouvriers de Florence. Paris de
G rassis nous raconte l'étonnement, l'admiration
du grand artiste qu'était Jules II, devant une
superbe litière, achevai, que lui envoyait Louis XII '.
Même pour la peinture, coté faible de l'art français,
si les Italiens riaient du roi René ~, évidemment
difficile à comparer à Léonard de Vinci, ou à Phi-
lippo Lippi :î, les Français, prêts à sacrifier leurs
anciens dieux, Roger van der Weydenet l'école 11a-
mande, à laquelle ils reprochaient, trop sévèrement,
l'absence de perspective et d'idéalisme4, mainte-
naient leur tradition correcte et spirituelle. Jean
Lemaire, lui-môme, agréablement, confond dans
une pareille louange Pérugin, Léonard de Vinci,
1 Frati, Le due spedizioni militari di Giulio II, 77.
- On sait combien l'école flamande et l'école allemande
influèrent cependant sur l'école vénitienne.Ulrich deHutten allait
jusqu'à prétendre que certains artistes italiens attribuaient fraudu-
leusement leurs œuvres à Alb. Durer (Ad Bilibaldum Pirckheymer,
patricium Norinbergensem, epistola, 1518, 4°).
:; Pauli Cortesii, De Cardinalatu (petit in-folio de ccxlii folios,
imprimé in Castro Cortesio, 1S novembre 1510). — F" xv, v° ... « Ut
in picturis pluris estimari délient Leonardi Vincii aut Philippi
Florentini tabule quam Renati régis qui pingendi studio teneba-
tur, cum ab illis tanto intervallo superetur... »
4 Fr. 1717, t" 95. Epigramme de Jean Robertet, sur une très
mauvaise peinture « de mauvaises couleurs et du plus meschant
peindre du monde ».
Pas n'approchent les faietz maistre Rogier
Du Perusin qui est si grant ouvrier
Ne des jjainctres du feu R<>y de Cecille.
On dirait, ajoute-t-il, des enseignes de Saint-Lô.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 2'$
Bellini et Jean de Paris, ce portraitiste français
que nous ne connaissons point l.
En 1507. Louis XII aurait voulu trouver Léonard
à Milan et très probablement lui commander son
portrait. Comment se vengea-t-il de son échec?
Par une lettre pleine d'humour, où il dit à Guil-
laume de Montmorency 2 : « Quant la chançon sera
faicte par Fenyn, et voz visaiges pourtraitz par
Jehan de Paris, ferez bien de les m'envoyer, pour
montrer aux dames de par deçà, car il n'y en a
point de pareils. » Voilà l'homme , le gaulois,
battu parles peintres, cherchant sa revanche par les
poètes et les miniaturistes... En résumé, l'admira-
tion sincère de Louis XII pour l'Italie ne le rendait
pas injuste ni exclusif : il ne partageait pas non
plus les préventions de son entourage contre l'esprit
ilamand ; à la bibliothèque des Yisconti et des
Sforza3, il saisissait avec empressement l'occasion
d'ajouter la magnifique collection flamande offerte 'l
1 Epilaphe du comte de Ligny, la Peinture.
- Lettre publiée par nous, Reçue de l'Art français, janvier 1880.
3 Son bien personnel, comme due de Milan, héritier <\c* Yis-
•cimti. Il la grossit d'autres acquisitions. MM. Delisle et Mazzatinti
mit retrouvé, a la Bibliothèque nationale, environ l.'j manuscrits
grecs el espagnols et 210 latins provenant de la bibliothèque de
Naples, en y comprenant ceux qui furent enlevés par Charles VIII,
ceux qui furent vendus par Isabelle del Baljo à Louis XII et ceux
qui, acquis par le cardinal d'Amboise, restèrent jusqu'au
xvii5 siècle au château de Gaillon. V. M. Eug. Miintz, Revue
d'Histoire diplomatique, 1894, p. 488.
4 Mention dans le Catalogue de la Bibliothèque de François I",
publ. par Michelant, p. 21. Jean de Bruges, seigneur de la Gru-
280 LE DUC DE VALOIS A LA COIÎR
par le sire de la Gruthuze. Et cependant l'air de la
cour restait par dessus tout fiançais1, si bien que
les Italiens ne s'y acclimatèrent pas toujours.
Balthazar Gastiglione, coreligionnaire naturel de
la cour d'Amboise, ne voit même en France que
« barbarie »,mais, ajout e-t-il, si François d'Angou-
lème monte sur le trùne, il fera fleurir les lettres2.
Simple mot, bien caractéristique. Aux yeux des
Ihuze, prince de Stenheize. chambellan et capitaine de compagnie,
devinl lieutenant général du roi m Picardie (Clairamb. 223, 305 :
IV. 26111, 867).
1 Claude de Seyssel nous livre sa formule, dans une préface de
la traduction de Justin, composée en 1509 e1 offerte au roi vers
le commencement de 1510. Seyssel, né en pays français, mais
hors de France el dont une grande partie de la carrière s'était
passée en Italie, ne peut consentir à l'abdication de la langue
française. Il estime peu, il abandonne les vieux romans de
chevalerie, les Tristans, les Lancelots et autres, qu'il juge bons
à fausser l'esprit (et qui seuls trouvèrent grâce devant Fran-
çois lor); il veut qu'on revienne, avant toul, à l'histoire, à
une histoire sidide et sérieuse, scientifique et établie, de
.laquelle doivent ressortir des conclusions déliante moralité; il
approuve chaudement les progrès realises dans l'étude des
langues classiques. Mais tout cela ne lui prouve pas que les
Français doivent rougir d'eux-mêmes. Il leur montre leur rôle
dans le monde, la popularité dont jouit leur langue, même en
Italie, il exhorte vivement le roi à tenir bon et à ne pas laisser
sacrifier à un engouement irréfléchi et excessif le patrimoine
national et l'influence de la France. Bref, il patronne, contre
l'italianisme, qui va prévaloir sous François 1 ', le gallo-grécisme,
dont Du Bellay relèvera l'étendard en 1549, par sa Défense el
illustration de la langue française.
- En regard de cette assertion, il est bon de placer la demande
d'un tableau adressée par le marquis de Mantoue au peintre
français Jean de Paris, pendant son séjour à .Milan, en 1499. Jean
de Paris s'excuse sur ses occupations (Notices et documents de la
Société de l'Histoire de France, p. 29"!).
LE DUC DE VALOIS A LA COLR 281
amis d'Amboise, tout était barbarie et ignorance
autour de Louis XII. François Ie' a merveilleu-
sement traduit cette pensée un peu naïve dans
l'étonnante fresque de la galerie de Fontainebleau,
où il s'est fait représenter, l'épée à la main,
pénétrant d'un pas allègre dans le temple de
la Lumière, que décore FF d'or sur fond bleu.
et laissant au dehors les Ignorances, les Vices,
qui s'agitent, les yeux bandés, dans les poses les
plus étranges et les plus mélodramatiques.
Nous n'insisterons pas sur le sel de cette image.
Pourtant, comment ne pas observer que, mal-
gré les révolutions et les destructions, la France
porte encore bien des stigmates apparents de
la vitalité étonnante des premières années du
xvie siècle? Alors naquirent, comme par enchan-
tement . des œuvres qui n'empruntaient point
encore des mesures toutes faites, châteaux, cathé-
drales de dentelle, édifices brodés dont les fes-
tons gris se mariaient au ciel du pays. En
même temps, on réparait, on continuait, avec
une sorte de vénération, les anciens monuments.
Ainsi, le roi allouait des fonds pour achever la
cathédrale de Sens, «bel et somptueux édifice »,
disait-il1, pour réparer l'église de Senlis2, cons-
truite « douze cens ans passez » et néanmoins en
« Fr. 25719, 154.
2 Fr. 2."i71S, 105. L'architecte Martin Ghambige était à Senlis
en 1504 (Montaiglon, Bulletin du Comité des travaux historiq. el
se, Àrehéulogii', 1884, p. 457).
282 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
possession d'un clocher « grant, magnificque et
l'un des plus sumptueulx de nostre royaume ». La
Normandie, qui a toujours été traditionnelle et
quelque peu anglaise, présida surtout à cet épa-
nouissement '.
Sous les auspices du cardinal d'Amboise, qui
incarnait les tendances ofiicielles du moment,
Rouen était devenu un centre artistique 2, d'où
surgissaient de magnifiques églises, le célèbre
palais de Justice dont le peintre Jean Le Gèpre
décora la salle3, des fontaines4, un jardin bota-
nique et zoologique ; la bibliothèque de l'arche-
1 « On en était encore aux conciliations souriantes, aux jolies
combinazioni, où les éléments italo-classiques fraternisaient avec
les traditions septentrionales... Même dans l'architecture reli-
gieuse, le gothique avait eu comme un regain de jeunesse et de
sève... Les croisillons de Beauvais et de Senlis, les façades des
transepts Nord et Sud de la cathédrale de Sens... sont d'une am-
pleur, d'une verdeur, d'une fermeté, qui ne sentent en rien la
décadence. » (André Michel, Journal des Débats du 3 sep-
tembre 1894). Le même judicieux critique ajoute que les hôtels
de l'abbé de Cluny, de Louis de la Trémoïlle, de Tristan de
Salazart semblaient prédire à l'artgothique, — sisoupleà se plier,
sans rien abandonner de ses principes, à des programmes nou-
veaux.—de brillantes destinées et de longs renouvellements. »
- V. fr. 26109, 581. Reçu de 40 livres 18 sous, par Et. Le Tort,
voiturierpar eau, pour avoir mené des quais de Rouen aux quais
de Paris et de là charroyé à l'hôtel Saint-Paoul 44 « casses de
pierre de niable ». pour le roi, «ouvrées en ymageries en l'orme
de sépulcre ». 2-2 nov. 1504.
;; Fr. 26109. 598. 15 mars 1504, ordonnancement de paiement
à Jehan le Cèpre de 70 sous tournois pour salaire d'avoir fait,
par ordre de la cour, un tableau où sont figurées les images de
N.-S. en croix, de X.-D. et de saint Jean, poui recevoir le serinent
des prisonniers.
4 Archives de la Seine-Inférieure.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 283
vêché s'agrandissait1; la cathédrale recevait des
broderies, de l'orfèvrerie2, et un célèbre bourdon Le
Georges cfAmboise, qui se brisa en 1786 à la visite
de Louis XVI :i; en 1509, le cardinal posa la pre-
mière pierre du portail. Le nom du cardinal d'Am-
boise rappelle aussi le chef-d'œuvre de l'époque,
le château de Gaillon, autour duquel tous les
arts se donnèrent rendez-vous. A peine en possé-
dons-nous quelques débris, et on ne peut plus
reconstituer que par la pensée les détails de
l'immense et délicate entreprise, à laquelle colla-
borèrent fraternellement une foule d'artistes
1 V. .). d'Ivry, Faits et gestes du légat :
0 gent normande de Rouen bieneurée,
l 'ense a par toy combien le a décorée
George d'Amboyse, ton pasteur et prélat,
Par qui lu as ung si noble sénat,
Sy liault pallays royal et magnifique
Cour tribunal et théâtre autentique,
Les troys fontaines courans en trovs parties,
Par porcions équales départies,
Pour survenir à tous les habitans,
De leurs conduilz largement dégoustans ;
Les beaux volumes dont il a rendu pleinne
Ta librairie, faictz en lettre romainne;
Ta grosse cloche qui resonne et reboe
Sy haultement qu'il fault que chascun loe.
Le beau vergier habundant et fertile.
Auquel sont fleurs et fruictz pour homme utile
Knvironnez de teilliz et clostures,
Pe fild'archal et d'autres fermetures,
Ou sont oyseaux de diverses espèces
Qui leans mainnent grandz soûlas et liesses,
Les galleries doréez sus les carpeaulx
Ou sont bannières, guidons et panonceaulx,
Qui resplendissent encontre le soleil
Sur tours carréez, édifice impareil.
- Prévost, Annales de l'Église de Rouen (lat. 5194).
3 Dibdin, Voyage bibliographique, I, 7.J-7 4.
284 LE DLC DE VALOIS A LA COUR
français et italiens. Dans un cadre de parterres, au
milieu d'eaux limpides, qui s'épanchaient de vasques
de marbre pour former la cascade réglementaire1,
s'élevait un logis, type de la maison de plaisance
d'alors : élégante, somptueuse, ouverte. Plus d'ap-
pareil défensif : l'armement du premier ministre se
composait de trois hallebardes; et l'architecture,
libre, pouvait ne plus viser qu'à l'originalité et à
la vie : elle jouait avec la pierre, elle la den-
telait, et la hérissait en crêtes, en tourillons, en
lucarnes pyramidales; d'innombrables arabesques,
d'un tini magistral, couraient, comme des protées,
sur les murs, entremêlées de médaillons classiques.
Du Cerceau a pu appeler cet ensemble « un riche
artifice, toutefois moderne, sans tenir de l'an-
tique », c'est-à-dire sans s'y asservir. Partout, des
souvenirs glorieux, personnels, vivants; au-dessus
de la porte, les bustes de Louis XII, du cardinal, de
Charles d'Amboise ; ensuite, une longue page de bas-
relief racontant l'entrée de Gènes en 1507 ; dans la
chapelle, bijou de pierre, des verrières superbes,
des fresques d'Andréa Solario, douze statues d'a-
potres par Antoine Juste, des stalles de bois,
aujourd'hui transportées à Saint-Denis, vénérable
monument de l'art de transition, le devant d'autel
1 Mûntz, La Renaissance au temps de Charles VIII, p. 537. On
voit un Louvre une fontaine du jardin de Gaillon, œuvre du
génois Bertrand de Mevnal: la figure de Diane qui la surmontait a
disparu.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 285
de Michel Colombe que possède le Louvre. La
cour, pavée de marbres divers, contenait une fon-
taine donnée par la république de Venise. Le
mobilier était du plus haut prix : il comprenait pour
39,000 livres de vaisselle d'or. Le jardin lui-même,
dessiné à l'italienne par le jardinier de Blois, tra-
hissait, par ses larges proportions, l'estime qu'on
faisait du paysage; de vastes avenues s'ouvraient
dans un grand parc : mêlés à un peuple de statues,
des troupeaux de cerfs, des paons, des oiseaux
rares ranimaient *. Les parterres ne formaient
guère qu'une marqueterie de Heurs et de pierre,
mais un groupe champêtre, appelé le Lidieu.
donnait la note agreste et reposante, comme le
Lido près de cette belle fleur d'eau, qui s'appelle
Venise.
Partout, le cardinal ou les siens ont laissé le sou-
venir de bâtisseurs. Près du marché de Blois, le car-
dinal bâtit un logis, à Vigny un château '-' ; un de
ses frères dotait Glermont-Ferrand d'une fontaine
charmante3, et Paris de l'hôtel de Cluny; son neveu
bâtit le château de Meillant, encouragea les arts
à .Milan; à Fontana, près de Milan, il érigea un
petit oratoire 4. Mais Georges d'Amboise ne
succomba pas à l'entraînement ; l'art restait
1 Les faictz et gestes de très révérend père en Dieu Mons. le
légat, translatez de latin en françoys, par maistre Jehan Divry.
2 Jean il'lvry.
a La Mure. Hist. des ducs de Bourbon, II. notes, col. 2.
4 Forcella, Iscrizioni dette chiese... di Milano, IV. tl.'i.
280 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
pour lui le luxe suprême, et le luxe n'amollit pas
son cœur, pas plus que les rudesses de la politique,
qu'il envisageait avec une philosophie un peu
hautaine ', ne l'endurcirent. Il était grand, en res-
tant lui-même, et justicier 2, « Père des pauvres3 ».
Ses papiers nous révèlent, à ce sujet, de curieux
détails. Rien qu'à Louviers, son administration,
exacte et toujours en éveil, entretenait soixante
et onze familles de misérables4, et on constate que
ses vastes revenus passaient par ses mains, comme
par celles de l'habile intendant des artistes ou des
malheureux5. On le voit solliciter du roi une fon-
dation pieuse 6, ou du pape quelque indulgence en
1 Cortesius, De Cardinalatii, f° cxxvi.
- J. d'Ivry. Le roi le nomma conseiller-né de l'échiquier de
Rouen, en mars 1507 (Archives du palais de justice Je Rouen, reg.
de l'échiquier).
3 .1. de Terra Rubea, Contra rebelles suorum regum, Paris.
1526; f" US. c. I.
5 Archives de la Seine-Intérieure.*;. 1014.
r> Pasquier raconte sur le cardinal d'Amboise une anecdote qui,
si elle n'est pas vraie, mériterait de l'être: Un gentilhomme des
environs, un jveu ruiné par les guerres d'Italie, lui fit proposer
de lui vendre un domaine patrimonial. Le cardinal l'invite à
dîner: au dessert, il lui demande cordialement comment il a
l'intention de vendre un bien de famille. L'autre répond qu'ayanl
une fille à doter, il lui faut de l'argent, qu'il désire les bonnes
grâces du cardinal et s'en remet à lui. — Mais alors, dit le car-
dinal, si vous aviez de l'argent, vous ne songeriez pas à vendre!
— Ah! Monseigneur, c'est vrai, mais aujourd'hui à qui emprunter ?
— A qui ? à moi et à nul autre. Il lui prêta, séance tenante, une
grosse somme, en lui promettant de le laisser tranquille. Comme
l'intermédiaire demandait des nouvelles de l'affaire: «Ah, dit-il,
j'en ni l'ait une bien bonne! Au lieu d'une seigneurie, j'ai acquis un
ami. •
0 1507. Archives de la Seine-Inférieure, G. 1112.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 287
faveur d'un sanctuaire normand l. Sa famille
n'hérita que de ses biens patrimoniaux ; il laissa
son argent aux pauvres, « vrais héritiers de
l'Église 2 », il assura par un legs l'achèvement
de la chapelle de Gaillon.
On ne peut pas dire que ces façons répondissent
en tout à l'idéal d'Amboise; on n'introduisait
pas encore la facture décorative, parfois accusée
de banalité ou de prétention , qui fit fortune
à Fontainebleau. Mais bien des gens hésiteront
à traiter de barbare une école qui s'est perpé-
tuée en la personne des Clouet, des Corneille, et
de tant d'éminents artistes, modestes (on sait à
peine leurs noms), et bien éloignés de l'envergure
italienne, mais dont on peut citer sans déshonneur
le goût exquis et la très fine habileté.
Peut-être, si le cardinal d'Amboise eût vécu
plus longtemps, aurait-il exercé sur son pupille, le
duc de Valois, une influence. Nous en doutons
pourtant. Dans la mêlée intellectuelle dont nous
venons d'indiquer les principaux traits, François
appartenait notoirement à un parti, comme l'in-
dique Gastiglione. Il y resta d'autant plus soli-
dement fixé, qu'il s'en souciait fort peu. Deux
objets, seulement, absorbèrent son attention :
l'armée et les femmes. Hors de là, nous ne nous
permettrons de nommer que le fou Triboulet,
1 Archives du Vatican, Reg. sécréta Julii II.
2 Archives de la Seine-Inférieure, G. 3 417.
288 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
auquel il témoigna une constante sympathie. Tri-
boulet était, d'ailleurs, un personnage : il dînait à
la table du roi, il accompagna Louis XII à l'expé-
dition de 1509, et à sa mort, parles soins du roi,
il fut, sur son tombeau, honoré d'une statue ' .
Quant à l'armée, le duc de Valois l'aima dès le
premier jour, et il aurait voulu y débuter sans
retard. Mais Louis XII ne se souciait pas de risquer
« la seconde personne de France - ». L'année 1508
se passa, du reste, à préparer par des négociations
les guerres futures; ces négociations, pour le dire
en passant, donnèrent lieu à un nouveau projet de
marier Marguerite de Valois avec le prince de
dalles :!. Le traité qui intervint reçut comme
garants divers grands personnages, notamment le
duc d'Alençon '. Pour le duc de Valois, on ne lui
demanda rien, et il ne fit rien, que vivre joyeuse-
ment, en attendant l'heure, encore lointaine, de
son mariage effectif 5.
Il éprouva divers accidents. Le 3 août 1508, à
Fontevrault , en jouant après dîner, il reçut au
front un coup de pierre, heureusement sans consé-
quence, mais qui alarma fort sa mère. Au mois de
décembre, il tomba sérieusement malade à Blois,
i Fr. 3939, f :is v.
2 Jean d'Auton, t. IV. p. Ki*.
s Lettres de Louis XII, I. 127. 153.
4 Annexe à la dép. du 29 février 1508. Archives de Venise.
5 Le 1 i mars l.'ios, il assista à la ratification ilu traité de Cam-
brai.
LE DUC DE VALOIS A LA COUB 289
pour des causes vraisemblablement [tins intimes.
Louise se hâta d'accourir et, le soir du 12, les
habitants d'Amboise la virent passer en toute hâte,
à la clarté des torches '. Elle trouva les médecins
sans inquiétude. Tout d'un coup, dans la soirée du
14. une violente rechute inspira, un instant.de vives
craintes. François se remit assez vite'2; mais, au
printemps suivant, il n'obtint pas d'accompagner
le roi, comme MM. d'Alençonet de Bourbon, à l'ex-
pédition contre les Vénitiens. Il resta à Grenoble
avec la reine. Montmorency et de graves membres
du Conseil. Lorsque le roi revint au mois d'août.
il alla l'attendre sur la route, à peu de distance de
ia ville3; Louis l'embrassa avec sa jovialité habi-
tuelle, en -'écriant: « Le beau gentilhomme ! »
François prit sa revanche au mariage de sa
sœur, qui eut lieu le9novembre4. D'abord, au ban-
quet, il occupa la première place de la table du
marié, en tète des princes du sang, tandis que sa
mère se trouvait la quatrième à la table de la reine,
au-dessousde Mmes de Bourbon et d'Alençon. Après
le dîner et le bal, les dames se mirent au balcon
pour assister aux joutes5, c'est-à-dire au petit
! Chevalier, Inventaire cité, p. -12.
- Journal de Louise de Savoie.
3 Saint-Gelais ; Desjardins, Xéyocialions, 11,397.
• Fr. 2928, 23.
Les puritains réprouvaient les combats en champ-clos
comme un souvenir du cirque romain, et, par conséquent,
l'amour des joutes V. Jean d'Auton, IV, 3S).
19
290 LE DUC DE VALOIS A LA COl'l!
triomphe du duc de Valois. François entra en lice
le huitième, très brillamment, tout en drap d'or,
avec une nombreuse escorte habillée de soie jaune.
Le bon Louis XII lui-même, en jaune des pieds à
la tête, figurait dans cette escorte, comme ser-
vant; après avoir consciencieusement rempli son
office, il monta à la fenêtre du cardinal d'Amboise.
Le lendemain, François et ses tenants reparurent,
cette fois en satin blanc ; ils coururent « un coup
de lance », et exécutèrent une belle passe de douze
coups d'épée. Le surlendemain, fin de la représen-
tation: lutte à la barrière, rupture d'une lance,
lutte à épées courtes'. Malheureusement, tout cela
ne valait pas le fameux coup de clairon d'Agnadel:
Le roy fit lors sonner trompettes et rlérons,
Disant : « Suivez-moy tous ! par Dieu, nous les aurons 2. »
François obtint la promesse, à la prochaine cam-
pagne, de commander un corps d'armée auxiliaire
des troupes de l'empereur3.
Onconvenait, en général, queles Français feraient
des soldats bien invincibles, s'ils étudiaient le mé-
tier des armes « autant qu'à dames décepvoir4 ».
C'est sans doute pour justifier ce mot qu'ils alliaient
i Lett. de Louis XII, I, 207, 208.
- Jean Sala, Des hardiesses du roy Lois XII"; récit inédit,
fr. 10420.
3 Sanuto, 29 janvier 1509.
'<■ MM. de Montaiglon et de Rothschild, Anciennes poésies fran-
çaises, X. 2 10.
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 291
si bien les deux cultes. François, comme on pense,
n'agit pas autrement.
Un proverbe disait: « Une court sans dames est
une court sans court ', » et, en dépit des foudres de
la reine, la cour de France, pas plus que les autres,
n'allait pas sans quelques joies amoureuses. Le roi
même se laissa prêter un petit roman crépuscu-
laire 2 : une dame Spinola se serait éprise de lui. au
point de mourir, en 1505, sur le faux bruit de sa
mort. Combien il est fâcheux que cette gentille his-
toriette rencontre tant d'obstacles, et, notamment,
que la dame ait attendu pour mourir quelques an-
nées de plus !
Parmi les déités de la cour susceptibles d'atti-
rer le culte du jeune duc de Valois, il s'en trou-
vait deux, qui devaient agir sur sa destinée. Elles
ne manquent pas d'intérêt.
La première, M"- Anne de Graville, avait pour
père l'amiral de Graville, l'ami d'Anne de France
et de Louise de Savoie, que nous avons vu en dé-
faveur : sa sœur avait épousé, dès 1491 3. le sire de
Chaumont; ainsi, elle ne devait plus être très jeune,
et vraisemblablement elle approchait bien de la
trentaine, lorsque son père, dans le mouvement qui
suivit le procès du maréchal de Gié, lui obtint une
' Brantôme, III, 130.
2 Jeau d'Anton. Cette historiette (Mail racontée par Germain île
Bonneval.
:; Sun père était ne vers liil (Perret).
292 LE DUC DE VALOIS A LA COI B
place au service de la reine1. Elle avait mordu do
bonne heure à l'espril littéraire et artistique du
monde de son père, elle avait connu If charmant
Octovien de Saint-Gelais, que dis-je? elle l'avait
enthousiasmé par sa grâce, par son esprit original
• t romanesque. En 1497, Octovien. à l'apogée,
s'unit aux poètes Robertet et Crétin, pour déclarer,
au nom des dieux, ([ne les histoires anciennes et
modernes ne mentionnaient pas de femme supé-
rieure «à celle-ci. et pour proclamer la fille du sei-
gneur de Marcoussis ', ou « haine Sans s y :i ».
Seule, sans per, la plus belle des belles.
Cet arrêt rimé, que son auteur ne craignit pas
de joindre aux Épitres d'Ovide, souleva un toile.
Dans une nouvelle pièce. L'appel interjecté...
contre la dame Sans sy, Octovien avoue l'ac-
cueil plus que réservé de la cour, quand il y repa-
rut; les dames de l;i reine chuchotaient, quatre
1 Leroux de Lincy, Vie de la reine Aune de Bretagne, 11. 130;
notre Histoire de Louis MI. t. III : Lettres de Louis XII. I. (i."i. 66;
Perret, Notice sur Louis Malet de Gr n-îlle. 58.
- Dans l'intitulé de Palamon et An/,, /lu. on la qualifie a Xlada-
moiselle Anne de Graville la Mallet, dame du Boys Malesherbes -
Malesherbes, Loiret. — Bibl. de l'Arsenal, ms. 5116 . De même
dans la préface du IV. 25535. Niais trouvons aussi la mention d'un
certain Jean d'Averton, « écuyer de M lc <!<• Graville, admiralle de
France». [Ms. Clairambault, 8.1
D'après M. Quentin Bauchard, dans son bel ouvrage Les
Femmes bibliophiles, t. II. p. 'IX! . VArrest pour la dame Sans .-./
se rapportera il à la mère d'Anne de Graville. Nous hésitons un
peu a admettre cette hypothèse, parce que A!"" de Graville
était morte.
LE DIT. DE VALOIS A LA COUK 293
réclamèrent : Jeanne Chabot, dame de Montsoreau,
s'irritait qu'on attribuât toutes les vertus à une
seule jeune fille ; Blanche de Montberon accusait
Octovien de forger des rivalités; M"" de Talaru se
déclarait adversaire jurée des poètes1...
Anne de < rraville était bien une véritable artiste ;
pas trop tournée à la dévotion, quoiqu'on ait vu long-
temps dans L'église de Marcoussis les mots 0 salu-
taris hostia brodés de ses mains sur un devant d'au-
tel, comme Louise de Savoie, elle aimait les livres,
b's belles enluminures- ; du fond de l'Italie, l'évêque
de Venosa lui adressa un recueil de vers avec une
préface pompeuse1'. Boccace, Pétrarque furent ses
maîtres; on possède encore son magnifique exem-
plaire d'une traduction des Triomphes de Pé-
trarque4, où elle a inscrit divers anagrammes de
son nom : « Garni d'un léal ; — J'en garde un
léal; — etc. » Plus tard, au moment des tristesses,
elle y fit peindre une chantepleure ou arrosoir,
avec cette devise : Mi/sus Naturajacrymas Fortuna
(par la nature les muses, par le sort les larmes).
L'œuvre la plus importante ' d'Anne de Gravillo
1 Leroux de Lincy, II. 138-140.
- Quen'tin-Bauchard, Les Femmes bibliophiles (Paris, Mor-
g uni. 188G).
a Fr. 25535.
4 L'exemplaire de I is XI! se trouve à l'Ermitage, a Saint-
Pétersbourg.
5 Le manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal contient, en outre,
VEpistre de Clériande lu Romaine... translatée de latin en Fran-
çois (par Villebresme), et VEpistre de Maguelonne à Pierre de
294 LE DUC DE VALOIS \ LA COL'R
est sa versification ' d'un vieux roman de Boccace,
Palamon et Archita2, ou Roman de Thesei/s3, dédiée
à la reine'1, et qui plut, selon le goût de la che-
valerie nouvelle, comme récit d'amour et d'aven-
tures. La touche sentimentale, parfois un peu
molle, s'échauffe aux peintures voluptueuses : Anne
excelle à décrire les moindres étapes d'une élégante
nudité féminine5, il faut toujours en revenir là, et
elle la rehausse d'un chapeau de roses, de rubis,
d'un peu de drap d'argent, de longs cheveux dorés
descendant jusqu'aux talons6; elle vante, comme
l'école de Fontainebleau, une taille longue et juvé-
nile, les épaules minces, blanches, bien garnies, les
veux riants et pétillants d'amour, au regard franc,
vif et disant ce qu'il veut dire, les sourcils arqués,
nets, le nez fin et droit, la bouche vermeille,
petite, les dents croquantes, le menton à fossette,
le teint frais, le cou long, une poitrine brillante et
mathématique, les bras longs, minces, ronds, les
doigts longs, la main blanche, douce, d'une dou-
ceur a faire défaillir..., la solidité du reste..., le
pied exquis7... L'homme parfait lui apparaît sous
Provence. La bibliothèque de l'Arsenal possède une autre traduc-
tion d'Aimé de Graville, le poème de Mutation de fortune (uis.
3112).
1 « Du commandement de la royne » (Bibl. de l'Arsenal,
nis. .'il 16).
- Catalogue du limon Picnon, 1869, n° 172.
• Fr. I 397 : nouv. acquis, fr. 6513.
; Fr. 25441. — •' F» 7 1. — '; F- 21.
'• l.r Peregrin, roman italien traduit par François l),i ssy. secré-
LE DUC \)E VALOIS A LA COUR 29S
les traits d'un seigneur parfumé, musqué, tressé,
soigné, caracolant avec erânerie sur un coursier
dore, tout bruyant d'orfèvrerie et parlant d'amour1.
La fête par excellence est, pour elle, une danse, nu-
pieds, nu-tête, sans ceinture, en légers vêtements
flottants, à l'air du printemps, guidée par une
mélodie tendre et douce, sur un léger gazon, dans
un temple de cristal aux autels de jaspe et de
corail, avec des palmiers, des rosiers, des pins
odoriférants, des pigeons qui roucoulent. Tout lleu-
rit. tout aime2... Ses deux héros périssent presque
dans la suavité de leurs embrassements, « en
grand plaisir3 ».
En peignant la beauté, cette ardente jeune tille
regardait son miroir: elle était blonde et fine, elle
avait l'œil noir, pétillant, plein de feu, des sourcils
très arqués, le Iront ('-levé, avec des joues rondes,
roses, très fraîches, une toute petite bouche au
sourire à la fois modeste et spirituel4; de la taille,
et de l'air, et une grâce qui permettait de former
les conjectures les plus agréables. Elle plut sans
doute au duc de Valois, car le prince prit l'habitude
•d'aller souvent s'établir à Marcoussis pour chasser'1.
taire du roi de Navarre L529), trace de la beauté un portrait ana-
logue (f° 1 y).
1 F" 23.
2 F" 30, v".
:; Fos 59, 71 v lin du poème .
4 Ms. de l'Arsenal.
5 Maltebrun, Hist. du château de Marcoussis, 3Ï33.
2'JG LE I>1 C DE Y M.olS A I. A COI B
Elle ne voulait pas entendre parler de prétendants:
elle trouvait l'un volage, l'autre téméraire, le
troisième pas assez riche1, et, un beau matin d<
l'année 1509, elle suivit l'Amour, sons forme d'un
cousin germain médiocre, Pierre de Balsac d'En-
Lragues2. L'amiral, fort en colère, déclara aussitôt
déshériter sa fille, menace qui impressionna Balsac.
On chercha à fléchir ce courroux, seule réparation
possible; le cardinal d'Amboise lui-même intervint;
le vendredi saint de 1510, pendant l'adoration de la
croix au couvent de Marcoussis, le prieur arrêta le
vieil amiral qui s'approchait et 1 interpella avec onc-
tion: au môme moment, paraissait Balsac, en tenue
des plus humbles, puis Anne de Graville, sanglo-
tante, les cheveux épars, la robe déchirée. Le
vieillard céda à ce coup de théâtre : il releva >a
fille et ramena les fugitifs au château3, en faisan*
encore se- conditions. Anne dut se contenter d'une
somme de 10,000 écus d'or et d'une rente de
1,000 livres pour tout héritage4...
De ce roman naquirent onze enfants, et le nom de
Balsac put briller de rechef sous le règne de Henri IV.
1 Leroux de Lincy, 129.
- Les Bn Is.ir étaienl eux-mêmes une famille de lettrés. Robert
de Balsac d'Entragues avah écrit la Nef des batailles [traité de
l'art des conquêtes) et une « moralité» qui eut plusieurs éditions-
à cette époque : « Le droit chemin de l'hôpital, traite sur les
diverses manières de se ruiner.
3 Leroux de Lincy. I, 130.
4 Perret, p. 195. Balsac, nommé sénéchal d'Agen, pilla les vivres.
ilcsliiiijs à l'armée el fui remplacé, comme on verni pins loin.
LE DUC DE VALOIS \ LA COUK 29 j
en la personne d'Henriette * 1 < * Balsac d'Entragues.
L'autre femme dont nous avons à parler, égale-
ment demoiselle d'honneur de la reine '. formait
l'antithèse vivante d'Anne de Graville. Françoise de
Foix était sœur de deux grands seigneurs, les sires
de Lautrec et de Lescun, qui allaient devenir les
compagnons d'armes et, pour ainsi dire, les édu-
cateurs militaires du jeune duc de Valois. La reine
la dota, el la maria, en 1509, à Jean de Laval, sei-
gneur de Chateaubriant, descendant d'une haute
race bretonne, quoique simple écuyer et capitaine
de ville-. Brune, grasse, la peau laiteuse, d'un bon
el large poil, toute épanouie de vie facile et plan-
tureuse :;, l'esprit vil' et fort cultivé. Françoise ne
pouvait pas, avec son air de reine, ensorceler un
tout jeune homme aussi bien qu'Anne de Graville,
Elle se maria, d'ailleurs, à quatorze ans ''. avant
que sa beauté voluptueuse atteignit encore le plein
développement qui devait exciter un enthousiasm<
si capiteux. Comme c'était pour les femmes un
cachet de distinction que d'écrire •'. Françoise n'y
manquait pas non plus; elle taisait des vers amou-
reux; elle protégeait les littérateurs; il reste une
1 Mém. di' Bretagne, année loOo ; c. 1ï39j.
2 Fr. 26107, 336.
3 Three hundrecl french portraits, by lord Uonald Gower :
Musée de Cluny, n" 200.'».
4 D'après Anne de Graville, quinze ans était l'âge de la parfaite
beauté.
5 V. IV. 12.Si\ les poèmes mystiques de Catherine, femme de
Philibert de llraujni ; 1rs truvivs ui \ st i< |i ics de Gabrielle de Bour-
bon (Bibl. Mazarine .
298 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
traduction de Plutarque, qui lui est dédiée l.
Coquette au possible et beaucoup « myeus con-
neue (pic paynte », selon François Ier2, fort peu
éprise, àce qu'il semble, du bon gentilhomme de
province qui lui servait de mari, elle ne se montra
jamais ni impitoyable, ni difficile sur le nombre et
la fidélité des amants. Une plaisanterie du due
d'Albany, un jour qu'elle demandait au pape
la permission de manger « de la chair » les
jours maigres, nous montre qu'on la jugeait
femme d'esprit et qu'elle entendait à merveille
la gauloiserie. Plus tard, François Ier subit
son joug, au point d'amener une insurrection
de Louise de Savoie3. Il fallut que Louise fournît à
son (ils un autre amour et que le mari emmenât
« dans une tour d'airain », disait-on (probablement
en province tout simplement), la belle créature que
Clément Marot, l'ayant beaucoup connue, lui aussi,
appelait « Danaë 4 ,>. •
François, bientôt en rapports intimes avec ses
frères, eut de fréquentes occasions de voir
Françoise de Foix, mais rien n'indique qu'il s'en
soit épris tout de suite. Au contraire, peut-être pour
1 Fr. 1398.
2 Rouard, François Ie" chez Madame de Boisy, f° 13 [Conneue est,
délicatement, écril en abrégé : M. Rouard a lu à tort : Contournée).
'•'' Y. Paulin Paris, El mies sur François I", 1, 119 et suiv.
1 Elégie à une dame enfermée en une tour pour l'amour de son
amy. Prim.it iee dessina une Danaë, qui fui peinte à fresque dans
galerie de Fontainebleau.
LE DUC DE VALOIS A LA COUP. 299
dépister les censeurs, il chercha d'abord ses dis-
tractions hors de la cour, quitte à les trouver moins
relevées.
Son premier amour connu date d'Amboise1. 11
admira à l'église une jeune fille brune, distin-
guée, très gracieuse ; il sut qu'elle se nommait
Françoise, comme lui. qu'elle avait été élevée
dans la domesticité du château, où elle avait
souvent joué à la poupée avec Marguerite de
Valois: éloignée ensuite par des circonstances de
famille, le mariage de sa sœur avec un sommelier
du château venait de la ramener. A la demande de
son frère, Marguerite voulut revoir son ancienne
compagne, la choya, l'engagea à multiplier ses
visites, la mit dans toutes les fêtes. François, de
plus en plus enflammé, finit, ou commença, par dé-
puter, assez brutalement. un de ses gentilshommes;
Françoise opposa beaucoup de modestie et de
pudeur, et la négociation échoua complètement.
La poursuite du prince n'en devint que plus
tenace, et elle frisait la persécution. François ne
manquait plus un office, il s'installait derrière sa
belle et la forçait à changer constamment de place.
Il crut très machiavélique de se concilier d'abord
le sommelier par despromesses, puis de prendre les
grands moyens : il alla caracoler sur un des hauts
chevaux de l'écurie et se jeter dans le ruisseau à la
1 Nouvelle XL1I de YHeptaméron. Le récit, d'après cette Nou-
velle, se rapporterait à l'année 1509, ce qui semble contestable.
300 LE DUC DE V W.OIS \ |.\ r.Ol'ii
porte de son amour; naturellement on s'empressa
de le ramasser, el. comme il articulait très haut
des douleurs imaginaires, de le transporter dans
l,i maison voisine, celle du sommelier, où il se
mil au lit. Il expédia ses gens au château cher-
cher des vêtements et réclama Françoise: la
jeune fille, après bien des refus, se présenta
enfin sur les instances de sa sœur, mais toute
tremblante: « Françoise, lui dit le pseudo-malade
en prenant une petite main qu'il sentit glacée,
m'estimez-vous si mauvais homme, si estrange et
cruel que je menge les femmes en les regardant? »
el il parla avec vivacité de son amour, des risques
qu'il avait courus pour se trouver là. dans ce lit;
en gnise de péroraison, il chercha à attirer Fran-
çoise et à l'embrasser. Elle, les yeux baissés et en
larmes, silencieuse, pétrifiée, résistait : tout d'un
coup elle éclata : Pourquoi un si noble prince
s'adressait-il à elle, si humble, si « ver de terre » ?
Que ne s'en prenait-il aux brillantes dames de sa
maison? Craignait-il leur refus, et alors spéculait-
il sur la pauvreté? Elle rappela les services de ses
parents, qui ne méritaient pas qu'on voulût la
« mectre en rang des pauvres malheureuses ». Le
prince eut beau protester d'un amour exclusif, il
ne gagna absolument rien; sur ces entrefaites, les
vêtements arrivèrent ; d'abord il répondit qu'il dor-
mait, mais l'heure sacramentelle du dîner l'obligea
à partir.
LE LUC DE VALOIS A L\ COUR 301
Un voit que François était encore un enfant, on
du moins un apprenti. Cependant, il ne connaissait
plus certains préjugés, notamment celui de l'amour
platonique : il envoya cinq cents écus a sa belle;
Françoise refusa ce message dépourvu d'artifice,
elle ajouta même que maintenant elle savait le
prince incapable de violence... l'en après, un offi-
cier, émerveillé d'une tenue aussi extraordinaire.
brigua sa main, et François les protégea tou-
jours.
Ainsi passa le premier amour, l'amour des grands
enthousiasmes et des émotions profondes, celui qui
déborde, qui vivitie ou qui tue. De cette aventure
avortée, notre héros tomba, sans transition, sans
frein, dans tout ce qu'il y a de pins grossier. Bran-
tome lui-même estime qu'il « aima fort et trop...;
il embrassait qui l'une, qui l'autre, » au point
qu'il lui fallut du temps pour revenir à des goûts
au niveau de sa situation. On dit pourtant <pi à
Marcoussis il séduisit une brillante jeune fille '
le mystère de cette histoire nous réduit aux
conjectures; nous ignorons si l'aïeule d'Henriette
d'Entragues y fut mêlée, et si son brusque enlè-
vement y a un rapport quelconque.
Une antre notion que perdit François, et pour
toujours, ce fut celle de la valeur de l'argent : il se
piquait si peu d'imiter Louis XII, que le budget total
1 M.-illelinm. Hist. de Marcoussis, 3o3.
302 T-E DUC DE VALOIS A LA COUB
des tailles de Louis XII (1,500,000 livres en
moyenne) devint, pour lui, simplement le budget de
la maison royale. Louise de Savoie aurait peut-être
sagement agi de lui apprendre à compter; jusqu'à
dix-huit ans. c'est-à-dire tant qu'elle toucha les
revenus ou pensions, elle préféra, au contraire, le
rationner fortement et ne point « gonfler son au-
mônière ' ». si bien que François brûla de justifier
l'adage : *« A père avare, enfant prodigue ». Proba-
blement, la pénurie influa quelque peu sur le choix
de ses plaisirs, et nous voulons croire aussi qu'elle
inspira les premières compassions de Marguerite,
confidente 2 et auxiliatrice d'une « joyeuse vie »
qu'elle ne blâmait pas trop 3, lorsque son frère
n'allait pas trop bas 4 ni trop loin.
Avec sa tournure élégante, François devint, sans
effort, le type des héros rêvés par Anne de Graville.
Il devançait les modes : il laissa pousser sa barbe
selon la mode italienne, qui ne tarda pas à être le
dernier mot de la fashion5. Sa physionomie plaisait
sans être belle. Nous avons plusieurs por-
1 Heptaméron, Nouvelle XL.
2 Un fort bel exemplaire du poème de la Coche, offert plus
tard par Marguerite à une des maîtresses de son frère, la du-
chesse d'Etampes, se trouve maintenant à la Bibliothèque de
Chantilly.
3 Heptaméron, Nouvelle IV.
1 « Non inferiora secutus. »
5 Dans la miniature de l'Enéide de Saint-Gelais, en 1500 (IV. 861),
personne n'a encore de barbe.
LE DIT. DE VALOIS A LA COUR 303
traits', qui nous permettent de suivre les effets
de l'âge. Lors de son mariage de 1506, d'après
une médaille frappée à cette occasion, tout «mi
conservant l'expression douce et enfantine, il a
déjà les traits osseux et accentués, les yeux cer-
nés. Sa figure va devenir de plus en plus massive;
cependant, dans le croquis dit de Staffort-IIouse,
elle garde encore certaine morbidesse assez fine;
le teint parait clair, le regard droit et gai, l'œil
franc; de grands cheveux bruns encadrent cette
jolie tète. Les quatorze ans restent candides. A
dix-huit ans, nous le trouvons bien lui, dans une
charmante miniature, familiale et officielle, pro-
bablement due au pinceau du peintre Guéty, dit
Guyot-, où Marguerite de Valois, sous le nom virgi-
nal de sainte Agnès, amène, ou ramène, son frère
au Christ en croix et à la vie militaire : François,
malgré tout, ne cherche point l'air pénitent; il
n'a pas embelli; son nez aquilin a pris trop de
hardiesse, ses sourcils noirs sont trop relevés,
ses cheveux pendent trop, mais il a le sourire
aux lèvres, l'air du monde le plus gai et le plus
spirituel, il respire une joie communicative ;
on sent que, réellement, il ne juge pas la vie
ennuyeuse, il doit plaire, il faut qu'il plaise.
1 Sans c pter un joli petit portrait, du Musée 'lu Louvre, qui
ne parait pas le représenter.
- Ms. lai. 8396. Ce manuscrit, oifert a François [unir ses
dix-huit ans. l'ut sans doute exécuté par ordre de Marguerite de
Valuis.
304 LE DUC DE VALOIS A LA COUK
Comme symbole de l'armée, l'habile peintre a
placé, toul auprès, un coq hardiment juché sur la
tête d'un lion, en face du pape qu'on va com-
battre1.
La haute et vigoureuse stature de François exer-
çait aussi une influence: le peuple, qui attache
tant <le prix à ces choses, était porté à l'admirer, en
face du squelettique Louis XII. au port si peu do-
minateur : « ung beau «'I grant prince. » en face
d'un « ypothéqué 2 ». et plein d'entrain et de pro-
messes, el hardi, et généreux ! Que faut-il de
plus?
Le hon roi Louis XII ne prit point ombrage d'un
voisinage si délicat à manier, et montra toujours
à son jeune cousin une condescendance plus que
paternelle. Les courtisans classiques, qui songeaient
à l'attitude de Louis XI envers son propre fils,
trouvaient, là, matière à vanter, une fois de plus,
l'éternelle opposition des deux Louis :;. Ils en pro-
fitaient aussi pour se tourner vers l'astre levant,
avec une grâce nuancée île réserve. Rien de cu-
rieux coin me les gens évertués à louer, chez l'hé-
ritier éventuel du troue, « beauté, bonté, sens et
noble cœur ■>, et à bien dire à quel point il leur
semblerait difficile que le fils du roi, s'il en sur-
1 Le pape Lui-même est un portrait.
- Les Croniques et Gestes des très haulx et très vertuex faitz du.
très crestien Roy Françoys premier de ce nom. par André 'le la
Vigne 'IV. n. acq. 794, p. i).
s Cl. de Seyssel, Hist. du Roy Loys \II\ p. il.
à (h.v -/un/ (i/i.i
,uiit-/i,' </// C'/i/-i.>/ ,'/ a / '. Ovnt'C /xi/- . V ,ir,inriu/r ()cS<i/oi.
/:>i/ilurc a/tniùuèe à ■ Âcu^i '/it'/t'/ni/ ( /tu- 1 '//, <) i / < / ui/,< / .
nu), /al S. 396
LE DUC DE VALOIS A LA COUR 305
venait, parût plus aimable. Ils ajoutaient : < Si la
Providence donne au roi un fil-, on peut espérer
qu'il ressemblera à son père; si elle s'y refuse, il
faudra encore louer Dieu. Mais rien n'empêche
d'augurer que le roi laissera un fils déjà grand,
ou même plusieurs, car enfin il se porte bien et la
reine n'a pas, qu'on sache, fait montre de sté-
rilité *. »
Combien les habiles auteurs de ces louanges sus-
pensives se trompaient, et qu'ils se préparaient,
pour l'avenir, d'amères déceptions : ! François se
prenait très au sérieux et n'admettait aucun par-
tage: il voulait qu'on fût ou pour ou contre lui. Il
ne se persuada jamais qu'un familier de la reine,
notamment, « feust bien son serviteur 3 » : Robert
de la Marck, compromis par l'amitié du maré-
chal de Gié, avait cru politique de se rapprocher
de la reine; grande erreur, qui prépara une
des fautes majeures de François Ier! Il fallait
se montrer courtisan consciencieux et modeste.
Robertet fait venir de Milan, avec d'infinies
précautions, deux perles magnifiques, encore
dans leurs coquilles : il sait que le jeune prince
aime les joyaux. De quel ton parfait d'humi-
lité il écrit là-bas son espoir que le duc <• se
contentera » de ce présent '> ! C'est ainsi qu'on
1 1(1., p. b8 v. 59.
'-' Seyssel quitta le service de France.
3 Mémoires de Fleuranges.
1 Lettre île Geffroy Caries, mis. Dupuy26J, p. !i'..
306 LE DUC DE VALOIS A LA COUR
parle, pour s'avancer dans le monde Comme
beaucoup de princes italiens, joyeux compères,
connus pour leur amabilité et leur rondeur,
François n'apprécia jamais les réserves, et en-
core moins les critiques. Au carnaval, Louis XII,
populaire, de bonne volonté et de conscience
nette *, laissait le petil théâtre s'égayer à ses
dépens; sous François Ier, le holà fui bien vite
mis :.
1 Géruzez, Histoire de lu littérature, 1. p. 269.
- Paulin Paris, p. ti". note.
IX
LES PREMIÈRES ARMES Kl DUC DE VALOIS
Au commencement de l'année 1510, Louis XII
fit en Bourgogne un voyage, où il recueillit des
manifestations de popularité, qui confinèrent à
l'idolâtrie. Les paysans, attachés à ses pas pen-
dant des lieues, cherchaient à toucher sa mule ou
le bas de sa robe, et portaient ensuite la main à
leurs lèvres ', comme pour des reliques. On ne
demandait au roi bien-aimé qu'une chose, un iils,
mais on le lui demandait sans cesse, en vers et
en prose : on interpellait le Ciel; puisqu'un miracle
avait guéri le roi, on réclamait le reste.
Le duc de Valois, acclamé dans un moment de
détresse poignante, disparaissait un peu. Il sentit
alors l'âpre morsure de l'ambition, et le besoin
d'honneurs dont il avait pris l'habitude. En allant
voir sa mère, il se lit préparer à La Rochelle, faute
1 Saint-Gclais.
308 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
de mieux, une entrée solennelle ; il l'exécuta le
1er février, à cinq heures du soir '.
Vers le mois d'avril, éclata un mouvement géné-
ral de joie : une nouvelle grossesse de la reine
se manifestait clairement 2. Des prières commen-
cèrent aux Célestins, sur le désir de Louis XII. pour
obtenir un fils 3.
C'est dans ce renouveau qu'un coup, d'une
portée incalculable, affecta douloureusement le
cœur du roi. Le cardinal d'Amboise, que des
crises de goutte et de srravelle arrêtaient sou-
vent depuis quelques mois 4, mourut subitement,
dans une crise, le 25 mai. Personne ne prit sa place;
sa mort changea l'esprit, la physionomie de la
cour, et toute la direction des affaires.
Que pouvait faire le duc de Valois, parmi ces
vicissitudes? Nous aurions été tenté de lui offrir
les conseils que la Philosophie et la Patience,
jointes à l'Espérance, donnaient à des navires
désemparés, dans un petit poème de 1511. sur le
thème connu : « Tout vient à temps, qui scait
actendre. »
Si bien le entens,
Tout vient à temps...
1 Journal de Louise de Savoie.
2 Lettre du cardinal d'Amboise au comte de Carpi. Archives de
M. le prince Pio, à Milan.
3 Beurrier, Antiquitez et privilèges du couvent des ['ères Céles-
tins de Paris (Paris, L634, in-i"), p. 358.
4 Correspondance, citée, avec le ceinte de Carpi.
i
LES PREMIÈRES ARMES DE DUC DE VALOIS 301)
Dueil et contends
En gré fault prendre '.
François avait obtenu la promesse d'accompa-
gner le roi en Italie; l'expédition n'eut pas lieu 2,
on ne pensait plus qu'aux couches de la reine.
Louise de Savoie, anxieuse, défiante, voulut y
assister et vint s'installer à Amboise, avec son lils,
qui se relira près d'elle '■''. La naissance inopinée
d'une fille, dans la matinée du 25 octobre 1510 4,
produisit un véritable effarement. Il fallut impro-
viser des tentures vertes et blanches, acheter à la
hâte quelques meubles indispensables, jusqu'à un
lit pour Mme du Bouchage qui devait coucher
dans la chambre avec la nourrice et les demoi-
selles ; M"'6 de Soubise se chargea de la fabrication
du trousseau. On prit une nourrice, qu'on habilla
de fourrures blanches. Mme de Bourbon, architecte
improvisée, garnit d'un baldaquin de damas
blanc à fleur de lys, les fonts baptismaux de l'église
Saint-Calais, et le soir même, à la lueur de deux
cents torches, on put y porter l'enfant, enveloppée
dans une couverture d'hermine b. Par suite d'un
vœu à saint René, ancien évêque d'Angers, patron
t Fr. 13639. — - Lett. de Louis XII, I, 281.
3 Id., II. Ils festoyèrent l'ambassadeur d'Allemagne au pas-
sage.
4 Fontana, Renata <li Frauda, I, p. 8.
& Fr. L1197 : 25719, 145 ; Clair. 224, 447.
310 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
spécial des femmes en quête d'enfants ', cette fille.
s'appela Renée.
Louis XII prit l'épreuve en patience. Rien ne lui
réussissait plus; le vent venait de tourner, la tem-
pête soufflait; un concile se réunissait à Tours,
pour combattre Jules II... Le roi parut avide d'ou-
blier un peu les soucis d'une royauté sans lende-
main. Il s'éprit de sa petite fille 2. Il s'occupa plus
que jamais d'améliorer son château de Blois, sur les
fonds de la cassette patrimoniale: il fit dresser en
sa présence des plans, passer des marchés, pour
l'irrigation du jardin au moyen d'un puits et d'un
élévateur mécanique, travail que dirigea le jardi-
nier en chef italien, Passelo de Marcoliano. Un
autre italien, nommé Courtonne, lui sculpta six lits,
pour lesquels il choisit lui-même des tentures fla-
mandes 3.
François, pourtant, ne sortit guère de son effa-
cement. II figurait, seulement, dans les pompes
officielles: à l'enterrement du cardinal d'Amboise4,
avec les princes et les ambassadeurs ; à la récep-
tion solennelle d'une ambassade anglaise, en juil-
let 1510. On remarqua qu'il ne crut pas de sa
1 Di'in Chamard, Vies des saints personnages de l'Anjou, I. 18!'.
- Lettre de 1511, dans Beurrier, m/rr. cité, p. .'iiS.
s Bibl. de Blois, ras. 1576.
4 Lettres de Louis XII, 1. 238; Funérailles de fi. d'Amboise, par
M. Frère Paris, 1864, in-'r.
LES PREMIERES ARMES DU DUC DE VALOIS :ill
dignité d'aller au-devant de cette ambassade1, mais
il ]>rit nue part importante aux dîners, aux fêtes.
surtout à une joute, célébrée à deux heures de
l'après-midi, par une chaleur tropicale. Le roi,
qui voulut encore l'y servit', caracola en vérité,
comme un jeune homme sur son genêt d'Espagne-.
L'année 1511 n'apporta qu'un surcroît de vicis-
situdes. La reine, mal remise de ses couches, se
croyait mieux, lorsque, tout d'un coup, le 28 mars,
un grave accident, compliqué de lièvre, la mit tel-
lement à l'extrémité qu'elle reçut les derniers
sacrements, au milieu de sa maison en prières, qui
réclamait encore un miracle ?\ Elle en revint et
même elle entra en convalescence quelques jours
plus lard, aux applaudissements pompeux de
Lemaire de Belges, de Jean Marot4, et pour le
plus grand honneur de saint François de Paule,
dont elle cultivait fort la mémoire, et à qui on
attribua la guérison5. Et quelle chose étrange!
dans quelle trempe héroïque était coulée l'âme
de cette souveraine : Quelque temps après, on
apprit une nouvelle grossesse. Le 24 septembre,
l'ambassadeur des Pays-Bas écrit qu'il n'y h
plus de doute : d'après certains indices, ce sera
i /.-•//. </<' Louis XII. I. 263. — °- I>/., III. 270, 271.
3 Le Glay, Négociations, I. ISi.
i (i. Guiffrey, Poème, inédit de Jean Marot; Leroux de Lincy,
Chants historiques français, 11. 'Va.
•' Procès île canonisation.
312 LES PREMIÈRES ARMES DU DL'f. DL VALOIS
un fils, et il règne une jubilation générale '.
Suspendu sur l'abîme, le duc de Valois obtint,
cette Cois, L'autorisation de s'initier aux questions
militaires. Il accompagna le roi, que la guerre,
alors dans toute sa violence, appelait à Lyon dès
le mois de mars. Louis XII séjourna longtemps
près de la frontière ; il se mit d'abord à chasser aux
environs de Lyon, il habita Grenoble en juin. Va-
lence en juillet, et, après un court arrêt à Lyon,
revint à Blois le S septembre-1.
François ne se trouva pas bien de ce premier
voyage : saisi parune lièvre intermittente, le 22 juin,
arrêté encore le 27 et le 28 à Romans, puis en juillet
à Valence :i, et, pendant tout le mois d'août, en
proie à des accès de trois ou quatre heures 4, il
n'en alla pas moins rejoindre en Guyenne le
jeune «lue Charles de Bourbon, à l'armée d'obser-
vation contre l'Espagne. En novembre, il revint à
Blois avec le duc de Bourbon, sans coup férir '.
Il trouva les esprits assombris, découragés. Mal-
gré l'approche de la délivrance de la reine, on n'en
« menait plus grand bruit » ; tout, semblait-il,
devait échouer : l'excommunication lancée par
Jules II mettait mal à l'aise ; les guerres d'Italie.
i Lett. de Louis XII, III, EiG.
2 Itinéraire de Louis XII (manuscrit), dressé par l'auteur.
3 Journal de Louise <le Savoie.
4 Le Glay, Négociations, 1, 'i-'i.
5 Le Glay, Négociations, I. ii'i.
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 313
jadis considérées comme des passes d'armes che-
valeresques, aux frais des voisins, devenaient une
affaire grave, une source d'embarras trop réels.
La prospérité déclinait. Il fallait s'adresser à la
bourse des contribuables, pour défendre le pays
attaqué sur tous les points. L'esprit public sentait
comme un besoin de direction, et visiblement, sur-
tout dans le monde de la cour, on désirait moins
passionnément la naissance d'un dauphin '. In
revirement s'opérait donc en faveur du duc de \ a-
lois, âgé déjà de dix-sept ans. et dont les allures
souriaient aux opposants, aux désenchantés.
Après un séjour à Àlençon, Louise revint à
Amboise. avec sa fille, le 10 décembre 1511 -. pour
surveiller encore les couches de la reine. Elle en
profita pour célébrer un événement domestique: le
mariage de la bâtarde Souveraine d'Angoulême, qui
épousa un fonctionnaire de la maison, Michel Gail-
lard. La sœur de ce Gaillard étant femme de Flori-
mont Robertet, la reine signa au contrat et fit à la
mariée un très gracieux présent de 9,000 livres !.
Enfin, le 21 janvier 1512, Anne de Bretagne
accoucha d'un fils, conformément aux pronostics;
mais cet enfant mourut presque immédiatement.
Le bon roi. n'en étant plus à compter ses déboires,
eut le courage de ne rien laisser paraître de son
i Lett. de Louis XII. [II, Ho.
- Chevalier, Inventaire, p. 213.
3 Bernier, Histoire deBlois, 143 ; ms. Clairamb.307, l'i.'i: fr. 20077
['' in.
314 LES PREMIÈRES U'.MKS DU M'<: DE VALOIS
chagrin; il déclarait s'en remettre à la Provi-
dence : quant à la reine, profondément atteinte
physiquement et moralement, elle sembla, dès
ce moment, condamnée à une vie misérable et
sans espoir '.
Par un brusque retour, le duc de Valois se
trouva donc au pinacle. « Monsieur le dauphin »
(comme on disait) se vit émancipé, et assuré ainsi
que ses pensions ne s'égareraient plus dans les
mains de sa mère \ Il entra aux conseils 3, et dans
l'armée par le plus haut bout, comme capitaine de
cenl lances4, ce qui valait une allocation men-
suelle de vingt livres par lance3.
Pour ses débuts, il obtint, d'emblée, le comman-
dement en chef de l'armée de Guyenne. Au mois
de septembre 1512, sa mère et lui, ivres de joie,
se dirent adieu à Am boise, et Louise partit pour
Cognac.
Bien entendu, ce commandement n'était qu'un
titre. Comme chef d'état-major général, François
emmenait un capitaine de cinquante lances, ex-
pressément qualifié de lieutenant général du roi ,;.
Ce capitaine n'était autre que le frère de Mmc de
Chàteaubriant, Odet de Foix, seigneur de Lau-
Lett. de Louis XII. III. llo, 127. 205, 2o8.
- Fr. 20379, 71, 73, 63 : il joignil à ses titres, depuis ce moment,
ceux île seigneur d'Épernay, Saint-Maixent et Civray.
3 Le//, de Louis XII, III. 236.
* Fï. 20379, 73. — '• Fr. 20381, 33, 34, 33, 36, 37. — ,; Fr. 26112,
1212.
LES PERM1ÈRES ARMES DU DL'C DE VALOIS 315
trec '. Ainsi Lautrec se trouvait déjà près de Fran-
çois dans une faveur qui ne devait plus se démentir,
et dont les historiens reportent l'honneur à Mme de
Chàteaubriant. Il est certain qu'à peine roi Fran-
çois le nomma maréchal et qu'il s'est amusé à
écrire sous son portrait le calembour que voici :
« Le maréchal de frânse de foix, » ce qui peut
signifier, au choix, d'après l'abréviation : « Maré-
chal de France de Foix », ou : « Maréchal de Fran-
çoise de Foix - >> ; la seconde leçon parait même la
seule correcte. Il est non moins certain que Mme de
Chàteaubriant, en état de servir les siens, ne tra-
vailla jamais pour M. de Chàteaubriant, homme
effacé, jaloux (le malheureux!) et, d'ailleurs, son
mari; ses victoires peuvent très bien avoir engendré
celles de son frère. Cependant, nous hésitonsà croire
que, dès 1512, elle exerçât déjà son action tulélaire,
et si. en 1515, Lautrec a trouvé les chemins assez
ouverts pour mériter le nom de « maréchal de Fran-
çoise de Foix », nous penserions plutôt, sans pou-
voir rien certifier d'ailleurs en une matière aussi
délicate, que l'intimité de François avec la sœur
vint des rapports avec le frère, et qu'il y eut entre
frère et sœur un échange de bons procédés. Evi-
demment, en 1512, Lautrec. auquel ni son âge de
trente-quatre ans. ni une action d'éclat ne donnaient
1 A. de Brezetz et J. Delpit, Chronique du Parlement de Hor
deaux, p. 139.
2 Rouard, François I" chez Mmc de Boisy, \k •"•!!.
316 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
de relief, dut, en grande partie, sa nomination à
la faveur : mais cette faveur s'expliquait par bien
des mol ifs apparents K II appartenait à la grande
maison de Foix, fort en honneur près de Louis XII,
très importante dans le Midi, et dont il devait
hériter d'un des principaux fiefs, le comté de Com-
minges, disputé jadis par l'administration royale '2.
Son père avait été chambellan, chevalier de Tordre,
pensionnaire de 4,01)0 livres :! ; ce sont choses qui
comptent dans tous les temps. Lui-même, sous le
nom de Barbazan, (''lait devenu, très jeune, cham-
bellan, pensionnaire de mille livres, et surtout
sénéchal de Guyenne, qualité qui lui valait une
compétence locale. Ajoutons à cette biographie
sommaire que Lautrec, peu après sa nomination,
reçut une compagnie de cent lances k ; on le jugeait
donc homme de guerre. Il l'était, en effet: égoïste,
dur, médiocrement spirituel, mais énergique et
intrépide :i. Sa figure, bien rasée, pleine, régu-
lière, semblait d'un bon vivant ; ses yeux bleus,
en coulisse, manquaient de franchise 6. Tel fut le
mentor de François, en Guyenne, et, comme nous
l'avons dit, ailleurs.
1 D'après Beaucaire, Louise de Savoie s'était éprise de lui et
le voulait pour amant: dans ce cas. le choix s'expliquerait
facilement.
2 l'r. 26106, 103, 96. — 3 Tifrrs Foix, 350, 352.
* TilresFoix, n" 353 a 37:i ; IV. 26110, s 17 : K. SU. G.
5 Paul .love, lllustrium virorum.
6 Son portrait, dans le manuscrit de la Guerre gallique[ÎT. 13429).
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 317
La situation nécessitait une certaine diplomatie.
Le gouvernement de Guyenne passait, avec raison,
pour un des premiers postes de Fiance ; la guerre
avec l'Espagne en augmentait encore l'importance :
son titulaire, François d'Orléans, comte de Dunois,
récemment créé duc de Longueville, grand cham-
bellan et capitaine de cinquante lances1, s'était éta-
bli à Mont-de-Marsan, d'où il déployait une activité
très louable et presque fiévreuse, afin de prévenir
une attaque anglo-espagnole -. Il s'était avisé, pour
remettre en état la place de Bayonne, d'embriga-
der, depuis le mois d'avril, trois cent cinquante
jeunes tilles 3, qu'il payait 15 deniers par jour
(environ 1 fr. 80), au lieu de i sous (5 francs),
prix du moindre charpentier, ou de 2 sous et demi
(3 francs), prix des manœuvres4, et ainsi, avec une
faible dépense, il avait relié les forts par des for-
tifications de terre, munies débouches en bois pour
les canons5. A Dax, parle même procédé, il venait,
pendant le mois d'août, de réparer les murs, de
percer des canonnières dans les tours, de rétablir
les fossés et les ponts-levis 6.
Tout cela était excellent. Par malheur, Lon-
gueville se heurtait à des obstacles matériels,
1 Fr. 20379, 145 : M. du Bellay. Le savant éditeur du Loyal ser-
viteur a attribué par erreur ce commandement à Louis, frère de
François.
2 Fr. 26112, 1117: Dupuy, 262.
3 2,193 journées dans une semaine. Fr. ^GllJ, 1141.
* K. 19, 6. — & Fr. 26112, 1099. — 6 Fr. 26112, 1120.
318 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
surtout à des questions de personne. Il avait dû
entamer des poursuites contre nombre de gentils-
hommes réfractaires à l'appel du ban et de l'ar-
rière-ban : il avait perdu des convois de vivres,
et, en recherchant les auteurs des pillages, il trou-
vait comme complice Balsac, sénéchal d'Agenais.
Enfin, chose plus grave encore, Charles de Bour-
bon, gouverneur du Languedoc ', le contrecarrait,
de parti pris, par pique; c'est pour les mettre
d'accord que le roi nommait le premier prince
du sang commandant en chef J. François, dès son
arrivée, prit donc le commandement de l'armée,
et, avec une fougue toute juvénile, donna Tordre
de marcher en avant. Nous voudrions avoir à narrer
des exploits. Les circonstances ne s'y prêtèrent
pas.
11 s'agissait de remettre en bon point un allié
spécialement cher au duc de Valois, le fils du sire
d'Albret, Jean, roi de Navarre 3, piètrement bloqué
dans un château par les Espagnols, qui couvraient
le pays au-delà des Pyrénées et débordaient jusqu'à
Saint-Jean-Pied-de-Port. François se dirigea sur
ce dernier point, mais les premières escarmouches
1 Fr. 25719, 248. — 2 M. du Bellay.
:: Jean d'Albret se fit. à ce moment, représenter à la cour de
France par Alexandre de Saint-Gelais, seigneur de Lansac, frère
de Jean de Saint-Gelais (J. 619, n° 28). Alexandre de Saint-Gelais
adressa aussi, de Bayonne, des rapports circonstanciés au roi et
à Robertet sur l'état des choses (3 juin, 23 juillet; fr. 2977. f° 44;
fr. 2978, f° 99). Lautrec épousa, en 1520, Charlotte d'Albret, fdle
du sire d'Orval (fr. 11S77. p. 3578).
LES PREMIÈRES ARMES DE DUC DE VALOIS 319
d 'avant-garde décidèrent le due d'Albe à repasser
les Pyrénées l, et il échappa très prestement au
mouvement tournant esquissé par François2. Jean
d'Albret reprit la campagne et reparut près
de Pampelune, mais l'infortune voulut qu'on se
laissât surprendre par le mois de novembre, qui
ne se prête guère, dans ces régions, à des opérations
étendues. Le duc de Valois ne songea pas à aller
plus loin ; il offrit au roi de Navarre un envoi de
grosse artillerie ; d'Albret demanda quelque chose
de plus, un petit corps d'armée 3.
Sur ces entrefaites, Louis XII, menacé en Picar-
die d'une invasion anglo-allemande, écrivit au
duc de Valois de licencier ses troupes et de reve-
nir4. François n'opéra pas la liquidation sans dif-
ficulté : gascons et reîtres congédiés en vinrent
aux mains, et il fallut verser leur sang pour les
séparer et leur apprendre la discipline. Quant aux
compagnies permanentes, qui restaient avec Bayard,
La Palisse, et les autres capitaines, François les
remit à Longueville pour les mener à Pampelune,
puis il rejoignit la cour 5. Toute la France parlait
' V. le détail île ces opérations dans le bel et solide ouvrage de
M. P. Boissonade, Histoire de la réunion de lu Navarre (i in Cas-
tille, Paris, Picard. 1893, S": p. 316, 378 H suiv.
2 M. du Bellay : Fleuranges.
3 Lettre <\f .Iran d'Albret au due. ms. Moreau " i.
* M. (lu Bellay.
5 Fleuranges ; Le loyal serviteur. M. Henri Martin, dans son
histoire de France, fait honneur à François de la campagne
320 LES PREMIÈRES UiMI'.S DU DUC DE VALOIS
alors de Gaston de Foix, qui, en pleine gloire,
trouva à Ravenne une mort superbe. Louise Je
Savoie elle-même s'émut, en pensant à sa fille '.
Louise, que nous avons un peu perdue de vue,
se trouvait confinée à Cognac depuis l'émancipa-
tion de son lils. avec de bien maigres revenus, et
dans un état d'esprit difficile à décrire, mélange
amer et poignant de solitude, de littérature 2, de
rancunes, d'espérances. Un poète, peu connu 3,
avait écrit, pour les dix-huit ans de son fils, un chant
de demi-allégresse, où il prêchait l'espérance, où il
en appelait à Dieu, soutien d'une mère inquiète,
protecteur d'une veuve innocente, éprouvée par bien
des épreuves \ Louise voyait passer devant ses yeux
des fantômes d'empires et de Césars, impalpables,
hélas ! Quand donc se lèverait le jour délicieux,
attendu, où elle devait s'entendre qualifier d' « im-
périale ' »? Elle saisissait, comme première incar-
nation de ses convoitises ardentes, le commande-
ment de François qu'elle proclamait déjà « dic-
de Pampelune, sans doute d'après Brantôme (t. VII, p. 108 de
ses Œuvres).
1 Journal. On parlait de Gaston comme futur roi de Naples, et
le roi lui réservait la main de sa fille Renée (Fontana, ouvr. cité,
[>• 20).
- Cn de ses serviteurs, Jean Brunel, «lit de Paris, étant mort,
elle lit à ses frais élever son fils •■ aux escolles •> jusqu'en 1514,
époque où celui-ci lui dédie une œuvre.
3 « Joannes Molinus. »
4 Lat. 8396. C'est le nis. dont nous avons déjà parlé, offert
par Marguerite de Valois.
•'■ L'ne pierre gravée qui parait de cette époque, reproduite par
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 3:21
tateur perpétuel, en dignité royale ». Malheu-
reusement, jusque dans cet état de suggestion
ou d'extase, elle percevait de dures réalités. Le
« dictateur » béni n'était seulement pas maître de
lui-même. Ses écarts lui avaient procuré un état
spécial de santé, qui le gênait extrêmement pour
exercer son commandement. Louise le dit '... Si
François ne poursuivit pas la campagne en Na-
varre, c'est qu'il ne le pouvait pas.
Il nous reste un très curieux témoignage du
prodigieux bouillonnement de l'ambition dans
le cerveau de Louise de Savoie.
Un cordelier, nommé Jean Thenaud, protégé de
François de Moulins, s'était insinué près de sa fille et
d'elle par des opuscules plus ou moins bizarres :
en 1509, par une Marguerite de France-, léger
compendium historique, qui dépassait de beaucoup
les vieilles histoires d'Enée et d'Anchise, car
Thenaud établissait la généalogie de la maison
royale de France jusqu'à un fils de Japhet, en ligne
directe, et montrait ainsi que. seule survivante des
maisons royales d'Assyrie, de Perse, de (irèce, de
M. Bouchot (Les Femmes de Brantôme, p. 39), représente François
en César.
1 Journal.
2 Ce traité, présenté sous les auspices de De .Moulins, est
connu par une notice de Fontette dans sa Bibliothèque histo-
rique (IV, 358), citée par M. Schefer, Le Voyage d'Outre-Mer de
Jean Thenaud, p. lzzii. On peut le rapprocher du livre d'histoire
dont nous avons parle plus haut.
21
A-2-2 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
Rome, cette race restait seule, dans l'univers, « entière
et inconcussible ». Par une aussi grande idée, il
loucha les cordes sensibles, et peu après le duc
de Valois acceptait, de lui, l'hommage d'une nou-
velle œuvre, La Lignée de Saturne, inspirée de la
Généalogie des Dieit.r de Boccace. Le bonhomme,
assez souple, qui. plus tard, écrivait pour Louise
vieillie le Triomphe des vertus, l'appelait, actuel-
lement, divine et « superillustre ». Quanta François
de Valois, il l'admirait avec lyrisme et le révélait
historien, poète sans pareil, d'une beauté « super-
excellente », d'une intelligence profonde, facond,
éloquent, bref né pour les grandes choses, pour
gouverner le monde, et non pas pour administrer un
petit comté l. C'était le langage nouveau. A Cognac,
maintenant, on aurait rougi de ne promettre à Fran-
çois que le royaume de France : on ne parlait plus
que de l'univers. François n'était plus Charlemagne:
il était Alexandre'2. Louise de Savoie greffait très
sérieusement ces idées, en apparence romanesques,
sur les préoccupations soulevées alors par la
question d'Orient et la question des Indes. En ce
qui concerne l'Orient :!, le sultan Canson Ghoury
venait d'envoyer, en 1511, un ambassadeur offrir
à Louis XII le monopole des saufs-conduits pour
1 Schefer, ourr. cité, p. lxxiii.
- Une chambre de Fontainebleau, dite de la duchesse d'Étampes,
est consacrée aux amours d'Alexandre et à ses festins.
3 M. Schefer a exposé la question dans sa préface du Voyage
d'Outre-Mer.
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 323
les pèlerins de Palestine : Louis XII saisit chaude-
ment cette occasion d'assurer a la France le pro-
tectorat des Lieux saints, accepta, et décida d'en-
voyer de suite une ambassade au Caire. Louise de
Savoie voulut en profiter pour expédier, sous le
couvert de l'ambassade, son habile cordelier The-
naud. Thenaud devait aller à Jérusalem, y offrir
les dons de sa maîtresse à l'instar des rois mages,
puis se rendre en Perse, afin d'y voir, au nom du
duc de Valois, le fameux Sophi, terreur de Bajazet,
espoir des princes chrétiens ' ; de là. il passerait aux
Indes, pour étudier l'autre question majeure qui
passionnait l'Europe, celle de la route des Indes.
Le commerce des Indes, jusque-là monopolisé par
Venise, suscitait une fièvre magnifique. C'est pour
lui que Christophe Colomb se risquait dans l'Atlan-
tique, que Vasco de Gama doublait le cap de
Bonne-Espérance, que les Vénitiens voulaient creu-
ser le canal de Suez, que les Français disputaient
l'Egypte aux Vénitiens. Afin de préparera son fils
un règne immensément impérial, Louise de Savoie
voulait sonder les routes terrestres de l'Asie et de
l'Extrême-Orient. Sur l'invitation de François,
Thenaud alla donc à Alençon, où il reçut, avec
les instructions de Louise, de l'argent, des provi-
1 L'n curieux opuscule de cette époque, Dialogue de vertu mili-
taire et de jeunesse française, dédié à In reine (fr. 25295, orig.
avec la devise Non mudera), exprime les sentiments exaltés de la
jeunesse française, à propos notamment des exploits du Sophi.
324 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
sions, et où on lui adjoignit un secrétaire de Mar-
guerite de Valois. A Saint- Vallier, le 7 août 1511,
il prit pour la Perse les ordres de François;
il rejoignit la cour à Valence, obtint son ad-
jonction à l'ambassade, et partit avec elle le 11
du même mois '. Son voyage, dont il a rédigé un
mémoire, s'exécuta donc à la fin de 1511 et en 1512 :
Thenaud se rendit au Caire, au Sinaï, à Jérusalem;
il réussit à entrer dans la suite d'une princesse
persane, tante du Chah Ismaïl. En dépit de cette
bonne fortune et d'un vif désir de bien servir le
futur « très chrestien et très sérénissime roy et
empereur de la sacrée monarchie gallicane ». il
échoua finalement, faute de pouvoir pénétrer en
Perse. Le récit de sa mission n'en reste pas moins
un monument de la manière dont on escomptait
l'avenir, et de visées très larges.
En attendant de subjuguer le monde, le futur
empereur, malgré le dur avertissement enregistré
par sa mère, continuait sa vie de joie et d'amours.
Un de ses exploits révèle de tels progrès dans l'art
de manier les femmes, qu'il a mérité de figurer dans
le musée spécial qui s'appelle YHeptaméron, sous
l'étiquette de vingt-cinquième nouvelle'-. Jacques
Disomme3, seigneur de Cernay en Beauvaisis, avocat
1 Schefer, ouvr. cité, p. 2 à .'i .
- Édit. de M. de Montaiglon, IV, 271 et suiv. ; P. Paris, Études....
I, 66 et suiv. M. de Montaiglon a très ingénieusement rétabli le
nom, démarqué, de Disomme.
3 Ou Dixomme. (l'est un notaire roj-al de ce nom qui avait, en
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 325
à Paris, et des premiers, se trouvant veuf depuis le
17 septembre 1511, s'était donné le luxe d'épouser
la toute gracieuse Jeanne Le Coq, fille d'un conseiller
au parlement , une merveille professionnelle de teint ,
de traits, détaille, de formes. Cette perle, indemne
de menaces de maternité, aimait naturellement le
monde : elle promena dans les dîners, dans les
bals, sa fortune et sa jeunesse, partout adulée el
fêtée, sans d'ailleurs jamais donner prise à la médi-
sance. Elle rencontra le duc de Valois à une soirée
de mariage et se montra particulièrement aimable;
François ne demeura pas en reste, si bien qu'avant
la fin du bal Mme Disomme s'avouait persuadée, et
le prince, remerciant tout bas « le Dieu qui le
favorisait », obtenait un rendez-vous. A l'heure
dite, un soir, il arrive, travesti ; la porte était
ouverte; il entre, et qui rencontrc-t-il sur la pre-
mière marche de l'escalier?... l'avocat, un flam-
beau à la main. Sans hésiter, il s'avance et salue
très courtoisement, en esquissant un compliment ;
il venait, disait-il, consulter l'aigle du barreau et
lui demander en toute amitié à se rafraîchir; mais
il priait en grâce qu'on respectât l'incognito, à
cause de certaine visite à faire en sortant. Maître
Disomme, excessivement flatté, se confond en
salutations, introduit le duc, appelle sa femme
pour offrir de suite les meilleurs fruits, les meil-
1478, passé le contrat do mariage du duc d'Orléans à Jargeau
(V. notre Histoire de Louis XII, t. Il, p. 11).
326 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
leures confitures; la dame s'empresse, et, dans un
moment où son mari se dirigeait vers le buffet'
elle s'approche du prince, un pot de confitures à la
main, et lui dit tout bas d'entrer dans une garde-
robe près de la porte. François boit, exprime très
haut ses remerciements, supplie l'avocat, qui vou-
lait à toute force le reconduire, de n'en rien faire,
à cause de l'incognito, puis, respectueusement
incliné devant la dame, il ajoute gracieusement :
« Aussy je ne vous veux faire tort un instant de
vous oster ce bon mary. » Il sort de la pièce avec
force courtoisies, ferme bien la porte, et se faufile
dans le cabinet ; sitôt le mari endormi, la dame
vint chercher son prince pour le mener dans un
boudoir exquis, où elle tint, dit la chronique,
« toutes ses promesses •> et ne perdit point son
temps.
Cette relation dura plus qu'on n'eût pu croire ;
comme François venait toujours seul, il prit
l'habitude de passer directement par un couvent
voisin, dont le portier reçut ordre de lui ouvrir à
minuit: il en était quitte, au retour, pour une
station à la chapelle, de manière à précéder les
moines à l'heure de matines. La duchesse d'Alcn-
çon, qui finissait par se préoccuper des habitudes
de son frère, se voyait réduite, alors, à s'a-
dresser aux bonnes âmes: elle s'en ouvrit ainsi
au prieur du couvent : « Ah ! Madame, inter-
rompit aussitôt le bon Père en citant un texte de
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 327
l'Ecriture, qui me recommandez-vous là? L'homme
aux prières duquel je me recommande moi-même!
Si celui-là n'est pas saint, alors que dira de moi
le bon Dieu ! » Marguerite éprouva un certain
étonnement. Elle pressa fort le digne prieur et
finit par lui arracher l'aveu, sous le sceau du plus
profond secret, qu'un prince, jeune et beau, venait,
toutes les nuits, incognito, fuir les joies du monde
à l'ombre du sanctuaire: c'est-à-dire que, de tous
les moines du couvent, c'était le plus moine! Mar-
guerite n'en croyait pas ses oreilles. Sans prendre
son frère absolument pour un mécréant, qu'il
allât passer ses nuits à l'église, non, elle n'en
revenait pas. Sceptique, elle adressa franchement
son complimenta François; il partit d'un tel
éclat de rire que ce fut la lin du mystère. L'aven-
ture lit le tour de Paris et défraya les petits théâtres.
Un des personnages de YHeptaméron en tire la mo-
rale suivante : « Le péché me déplaît bien, et je suis
marri d'offenser Dieu; mais le plaisir me plaît...
.le vous confesse que je voudrois que Dieu prînt
aussi grand plaisir à nos plaisirs comme je fais,
car je lui donnerois souvent matière de se ré-
jouir. »
Pendant ce temps, Louise de Savoie restait
obscurément à Cognac ; elle y passa toute l'année
1513, loin des événements et des nouvelles l.
Au seuil de cette année 1513, année terrible,
1 Journal de Louise de Savoie.
328 LES PREMIÈRES 4RMES Dl DUC DE VALOIS
étrange, où L'Europe entière parut se ruer sur la
France, où l'implacable condottiere Jules II, vaincu
par la mort plutôt que terrassé, laissa la place au
représentant de la nouvelle école, Léon X, où sur
le trône d'Angleterre monta un autre chef de la
môme génération, Henri VIII, le jeune François de
Valois se voyait également, en France, porté vers
le pouvoir par les impressions populaires.
Louis XII, qui était toujours enclin à tenir grand
compte de l'opinion, crut en conséquence ne
plus devoir se séparer de son jeune cousin '; il
l'emmenait partout et lui laissait prendre au Con-
seil la première place. Faute de premier ministre
et de chancelier, le secrétaire Rohertet et Etienne
Poncher en faisaient office, au jour le jour 2, et
l'influence du cardinal de Bayeux, le vieil ami du
roi, ne passait plus elle-même qu'après celle du
duc de Valois 3. On eût dit que la campagne de
Guyenne avait sacré François homme d'Etat.
Et pourtant elle s'achevait bien misérablement,
cette campagne, et sans mériter les éloges qu'on
lui décernait 4. On ne reprit pas Pampelune, el
tout le monde rentra maigrement en France, y
i K K. 240, f° 1 10 v".
- A', not. la dépèche de l'ambassadeur vénitien Dandolo,
28 déc. 1513. Archives de Venise.
•'• Dép. de l'ambassadeur Dandolo, 18 déc. 1513. Archives de
Venise.
4 Guill. Piellei, De Anglorum ex Galliis fuga et Rispanorum ex
Xnriirru expulsione, grand poème envers latins, imp. parA.Bon-
nemère.
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 329
compris le roi de Navarre, dépouillé pour toujours
de ses Elats d'Espagne ]. Lautrec reçut, au com-
mencement de février, des pouvoirs pour une
trêve :. Comme il ne savait ni le latin ni l'espagnol,
ii recourut, pour ses rapports avec le plénipoten-
tiaire espagnol, à un érudit bayonnais, homme très
soigneux, habile à embrouiller les choses les plus
claires ; si bien qu'on signa péniblement une
trêve le 1er avril3: après les signatures 4, les deux
commissaires essayèrent de causer et se deman-
dèrent des nouvelles. Détail curieux et qui peint
la situation, un seul des deux savait la mort du
pape, aucun ne put dire si le duc de Ferrare vivait
encore 5.
Longue ville, à son retour, mourut de fatigue
et d'ennui. Le duc de Valois ne manqua point
d'assister aux obsèques, le 28 février, dans l'église
de Cléry G, et se fit donner le gouvernement de
Guyenne avec un droit exceptionnel, et véritable-
ment « dictatorial », de régler à la frontière l'ex-
portation ou l'importation des vivres en temps de
1 Chronique de Bazas, dans les Archives liistoiiques de lu,
Gironde, XV, 54. Cf. Boissonade, p. 389.
2 8 févr. K. 1639, d. 3.
:; Orig. K. 1639, d. 3, n" 33.
* K. 1639. d. 3. Ratification par Louis XII. 6 avril. — Pat. du
3 juin 1313. K. 1639, d. 3: lettre de Ferdinand, 27 mai 1513:
K. HS2.
•r' Rapp. de l'évêque de Lerida, K. 1 i82.
6 Où étaient enterrés les deux premiers comtes de Dunois
(IV. 20077. f° 31). Cf. IV. 2037!». f"* 146, 147.
330 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
guerre, et de juger sommairement les délinquants,
sans procédure '.
A ce moment, François avait établi sa vie sur
un pied de faste royal : son énorme maison com-
prenait cinquante-huit chambellans et officiers
supérieurs, cent vingt-neuf autres officiers et gens
de tout grade, six veneurs, dix secrétaires et gens
des comptes, un médecin, nommé François d'Alès,
quatre préposés à la chapelle ; il pensionnait un
peintre, que nous avons déjà nommé, Barthélémy
Guety, dit Guyot2, Antoine de Just, « ymagier », le
célèbre sculpteur, d'origine italienne, et quatre
joueurs de viole, un tabourin. un fifre et un
rebec 3.
Il avait dix-neuf ans, sa fiancée quatorze ; tous
deux dépassaient donc l'âge réglementaire, et
cependant personne ne parlait plus de leur mariage
définitif. Évidemment, la vie désordonnée, les gas-
pillages, l'état de santé de François semblaient
autant d'obstacles, et la reine, bien que hors de
combat, ne négligeait rien pour alimenter les dif-
ficultés ou pour en créer. Depuis le traité de Cam-
brai, elle se maintenait en rapports particuliers
1 A. de Brezetz cl .1. Delpit, Chronique du parlement de Bor-
deaux, de J. Métivier, p. L39.
2 Nous n'avons qu'une copie de ce rôle, faite par les soins de
Gaignières, et celte copie porte : « Berthelemy Buet. » Mais dans
le rôle de 1316, également transcrit par Gaignières (fr. 21449), le
même artiste se nomme « Barthélémy Guety, dit Guyot».
3 Fr. 21478. f" 39.
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 331
avec la régente des Pays-Bas l, tutrice de l'archi-
duc ; elle écrivit directement au roi et à la reine
d'Aragon, pour leur proposer une paix solide,
garantie par le mariage de l'infant Ferdinand avec
sa seconde fille, Renée, à qui on assurerait la suc-
cession du duché de Milan -, espérant bien ainsi
amener la scission avec le duc de Valois, qui se
prétendait, comme on sait, héritier personnel du
Milanais...
L'année 1513 continua en une véritable tour-
mente. L'armée française subit à Novarre un
désastre épouvantable. La Marck et ses lansquenets
seuls tinrent tête jusqu'au bout, moyennant la
perte de moitié de leur effectif et de vingt-deux
pièces de canon. Fleuranges, l'ancien compagnon
du duc de Valois, capitaine de lansquenets depuis
1510, resta pour mort sur le champ de bataille,
littéralement criblé de quarante-six blessures,
et ce fut un bienheureux hasard que son père pût
le retrouver, le ramasser et lui rendre un souftle de
vie. L'héroïque blessé ne voulut pas quitter l'ar-
mée et se fit porter en litière jusqu'à la rentrée
en France 3.
M. de Piennes, chargé, au nord, de débloquer
Thérouanne. qu'enserrait l'armée anglo-allemande,
groupa alors les forces disponibles, avec l'ancienne
1 Bibl. Jacob, Louis XII et Anne de Bretagne, p. ."173.
2 Dépèche de Ferdinand à Gabr. de Orti, 2.'S mai 1513. K. 1482.
3 Mémoires de Fleuranges.
332 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
armée de Guyenne, et les restes des lansquenets.
pour tenter un grand coup: autour de lui se réunit
la fleur de la chevalerie française: l'indomptable
Fleuranges1, Adrien de Brimeu, un brave par excel-
lence, dont l'audace avait enthousiasmé François
en Guyenne-, Bayard, Louis de Longueville, les
capitaines Bonnivet, Fontrailles, Béarn, de Prie,
mille autres. Ces intrépides jeunes gens, dédai-
gneux de science stratégique, marchaient à l'ennemi
comme des chevaliers en quête d'aventures. Un
jour qu'ils revenaient d'une reconnaissance, ils se
débandèrent, malgré les instructions formelles du
commandant en chef ; les uns coururent en éclai-
rcurs ; les autres, suffoqués par la chaleur, otèrent
leurs casques, abandonnèrent aux pages leurs che-
vaux de bataille et se mirent à trotter tranquille-
ment sur des bidets, la bouteille en main. Tout à
coup, au passage d'un gué, une colonne anglaise de
17,000 hommes et de huit pièces d'artillerie fon-
dit sur eux : désarmés, sans défense, ils donnèrent
de l'éperon... On les poursuivit, et presque tous
tombèrent aux mains de l'ennemi, notamment le
lieutenant du duc de Valois, Longueville, Bon-
nivet, La Palisse 3. De là, le nom ironique de
« Journée des Eperons '* ». On jouait de malheur !
1 Mémoires de Fleuranges.
- Pat. du 15 janvier 1515; tit. Brimeu. 26.
3 Capitaine des cent gentilshommes de La garde du roi (K. 502,
n ... — * Mcin. de Martin Du Bellay: Et. Dolet, Sommaire recueil
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 333
Louis XII. perclus de goutte, était resté, depuis
la fin de mai, à travailler, avec MM. de Valois el
de Bourbon, à Vincennes ', d'où il ne sortit que
pour aller à Saint-Denis fonder, dans son acca-
blement, un service quotidien pour lui, pour
la reine et leurs enfants, pour la paix'2; il
expédia François vers le nord, et lui-même se
rendit enfin, non sans difficultés, à Beauvais,
où il s'arrêta un peu, pour aviser 3 : rassuré
du coté de Thérouanne, il penchait à renvoyer
Bourbon en Guyenne, et François à Lyon vers la
frontière4; il se résolut à continuer sa route
au nord, précédé des deux princes. Il donna à
François le titre de lieutenant général du roi '.
Il resta à Amiens, des premiers jours d'août à la
fin d'octobre 6, et c'est là qu'il apprit la Journée
des Éperons. En toute hâte ~, François et Bourbon
des faietz el gestes du nu/ Françoys premier de ce nom..., éd. de
1543, p. 16.
1 TU. Rocque, n° 9 (Paris, 7 juin 1513). etc. Le roi se rendit à.
Orléans, le 13 niai, et y passa quelques jours; lareine y arriva le
22 (Archives municip. d'Orléans, c. c. 566) ; la tristesse du roi
était telle qu'on interdit par justice de sonner des pins, ou de
passer dans les mes avec une sonnette pour annoncer les morts,
comme c'était l'usage [id., 11 et 18 mai 1513). Cf. Marchegay,
Notices et documents historiques, 1857, p. 410.
2 K 79, 11.
3 Itinéraire manuscrit.
4 29 juillet 1513. Le Glay, Négociations, I, 531.
5 Ace moment, « Monseigneur» l'ait présent d'un cheval au roi ;
le capitaine Bayard également (fr. 26113, 1348). François licencia
les pages de Longueville (K K. 2i0, f° 141).
6 Itinéraire manuscrit.
' K K. 240, (•' 129 v".
:::{4 les premières armes du duc de valois
courureiil vers Le lieu du désastre avec quatre cents
lances, afin de rallier, s'il se pouvait, quelques
épaves '. Inutile de chercher à sauver Thérouanne :
la brave garnison n'avait plus qu'à se rendre
avec les honneurs de la guerre ; elle sortit « la
lance sur la cuisse », et l'ennemi se vengea sur la
ville, qui fut complètement rasée, à l'exception de
L'église et d'une maison ; belle opération qui coûta
trois semaines de travail ~.
Nous renonçons à dépeindre l'anéantissement du
roi. Sa jovialité même avait disparu ; si un mi-
racle autrefois l'avait sauvé d'assauts tout phy-
siques, il en fallait bien un autre aujourd'hui
pour lui faire supporter, dans son état, un
pareil faix de soucis et de tribulations : mais
personne ne s'en apercevait plus, parce que les
temps étaient mauvais. Battu dans le nord, sans
défense, Louis apprenait, pour comble, que les
Suisses menaçaient ouvertement les frontières de
l'Est. Dans une crise aussi aiguë, il devenait néces-
saire, urgent, de sentir vibrer avec soi le cœur,
l'âme du pays ; au contraire, selon la tradition, le
vide se faisait visiblement près du roi. au risque
d'augmenter sa faiblesse ou son découragement.
Comme l'écrivait l'ambassadeur de Venise, « on ne
change pas de caractère. Ici (en France), dans la
1 Le Glay, Négociations, 1, 537 (19 août).
Mém. de Fleuranses.
LES PREMIERES ARMES DU DEC DE VALOIS 335
prospérité, on se croit au ciel, mais, si les choses
ne tournent pas bien, on s'abaisse soi-même dans
les dernières profondeurs. Le roi, quoique sage et
habile, se voit peu aimé ; il aperçoit des méconten-
tements... C'est un état d'esprit spécial, dont il
faut tenir compte '. »
L'armée anglaise se replia vers Tournai, ville
très française, mais que ses anciens privilèges dis-
pensaient de garnison. Le duc de Valois lui en
offrit une; les bourgeois répondirent par des bons
mots: « Tournay n'avoit jamais tourné et encore
ne tournera ; et si les Anglais venoient. ils trouve-
roient à qui parler 2. » Les Anglais trouvèrent à qui
parler, si bien que, trois jours après leur appari-
tion, le 23 septembre, la ville capitulait3. Mar-
guerite d'Autriche vint y parader avec l'empereur
et le roi d'Angleterre, elle, la soi-disant alliée de la
France 4. On s'en offensa. Pourquoi? Pouvait-on
la considérer comme un" amie véritable, depuis le
mariage de Claude? En tout cas, François agissait
en sens contraire ; il venait d'échanger avec elle,
peu de jours auparavant, à propos d'une question
de frontières, une correspondance plus que froide".
1 Dépèche d'Amiens, 25 août 1513. Arch. rie Venise.
2 Méui. rie Fleurantes.
3 J. '.Mi.;. Le poète Laurent des Moulins écrivit, à ce sujet, une
satire: Le depucellar/e de la ville de Tournai/, arec les pleur* et
lamentations obstanl sa défloration. Plaq. contemp. de .s 11'., s.
1. n d.
4 Fleuranges. — •'• Lell. de Louis XII. IV, p. :j.
336 ij:s premières mîmes du duc de valois
Nourri d<>s rêves d'Empire, là, il débutait sur son
terrain ; il aurait pu singulièrement s'instruire.
A ce moment, les catastrophes ne se relayèrent
même plus, elles frappèrent à la fois. On appre-
nait que, le 9 septembre, les Ecossais, écrasés à
Flodden-Field, y avaient perdu leur roi ; que, le
même jour, a Dijon, La Trémoïlle s'était vu cer-
ner par un flot de Suisses, puis que, le 13 sep-
tembre, dans l'impossibilité de se défendre, il avait
souscrit un traité d'après lequel la France devait
abandonner Milan et Asti '.
Dans cette débâcle, le gouvernement tint ferme.
Louis XII voulut que les nouvelles parvinssent de
suite à ses sujets; des guetteurs spéciaux reçurent
l'ordre de hâter les postes 2 ; la reine envoya elle-
même un de ses pages annoncer à Orléans la chute
de Thérouanne 3. Si, comme alliée, on perdait
l'Ecosse, Venise restait indomptable 4. On mit sur
pied toute la flotte, une escadre nouvelle s'équipa
à Honlleur ~° ; Louis XII refusa sa ratification au
pacte de La Trémoïlle. Et, le nom de Milan se
trouvant prononcé, on eut assez de présence d'es-
prit pour tirer de la crise la solution d'un vieux dé-
bat. Comme la maison d'Angoulème persistait à se
dire héritière de la branche aînée, et prenait le nom
1 Fr. 2917, 23.
'-' Archives mun. d'Orléans. C C. 566. — s Id.
4 Dépêche du 12 sept. 1513, à Dandolo. Areh. de Venise.
a K. 79, 12, 13, 14.
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 3:57
« d'Orléans ' », que François d'Orléans, duc de
Valois, arborait sur son écu la guivre des Vis-
conti -, le roi. par un acle authentique du 13 no-
vembre 1513, abandonna à la jeune Renée ses
droits en Italie, avec substitution, en cas de décès,
à Claude et, seulement en troisième ligne, à Fran-
çois :!. Cet acte couronnait les plans de la reine.
Dans les derniers jours d'une année si féconde
en agitations de toute sorte, François partit pour
Cognac. Sa mère y menait une vie bien restreinte,
troublée seulement par les nouvelles de la guerre,
qui arrivaient en trois ou quatre jours4. Nul inci-
dent notable, parmi tant de journées maussades
et obscures, sinon une indisposition, qui empêcha
Louise d'aller, selon sa promesse, à Barbezieux,
Je 3 septembre, tenir sur les fonts baptismaux un
enfant de François de la Rochefoucauld. Elle avait
■chez elle sa lille et son gendre ; quoique éloigné
des risques militaires, le duc d'Alençon trouva
moyen de se démettre l'épaule, le 30 décembre, en
tombant de cheval. Le 31, François arriva en poste
1 .Iran d'Anton, à partir de 1506, appelle François << François
d'Orléans » (t. IV, p. 71, 164). Antoine Du Prat lui donne ce titre,
dès 1506, dans un discours officiel (ibid., p. 66). Cf. « Marguerite
d'Orléans », titre ajouté, fr. 2444 : fr. 421, i'g 4 r° (dédicace du Saint
Jérôme).
- Exemplaire de Boccace, ms.fr. 231 ; du Chapelet de Vertus, ms.
fr. 1892.
3 Orig. J. 910, 7 ; J. 506, 18, 18 bis el ter ; Corps de Dumont,
IV. I. 177 ; Léonard.
1 Journal de Louise de Savoie.
22
338 LES PREMIÈRES \KMES DU DUC DE VALOIS
avec Robertet, pour passer le jour de l'an 1 ; dans
son souci d'exactitude filiale, c'est à peine s'il
avait repris haleine à Châtellerault 2.
Il se trouvait encore là, quand arriva une très
grande nouvelle : subitement, la reine venait de
succomber à une crise de sa maladie, le 9 jan-
vier 1514, au château de Blois. Rien ne faisait pré-
voir cette catastrophe; l'été précédent, Anne de
Bretagne avait pu encore se déplacer, et l'activité
croissante de sa bonté au milieu des malheurs
publics lui valait même une popularité jusque-là
inconnue \ L'annonce de sa mort parvint dès le
lendemain, 10 janvier 4, à Cognac; la joie éclata
sans vergogne 5. Le 11, la petite cour partit gaî-
ment pour Angoulème : Louise voyageait en
litière, François l'escortait à pied. On coucha à
Jarnac, chez les Chabot, et le lendemain on exé-
cuta à Angoulème une entrée d'apparat. Le 14, on
revint à Cognac. Là encore, François s'était fait
préparer une réception solennelle, sans avoir
égard à ce que ces démonstrations anormales, et
presque puériles, présentaient de choquant, dans
le deuil du royaume; pour mieux mettre son fils
en évidence, Louise l'attendit au château, avec le
duc d'Alençon, qui gardait la chambre, tandis que
Marguerite, toujours bonne sœur, s'en allait dans
1 Journal de Louise de Savoie.
-' K k. 240, f° 121.
:; Arch. munie. d'Orléans, CC. o(>G.
4 Journal de Louise de Savoie. — •'' Fleurantes.
LES PREMIÈRES ARMES DU DUf: DE VALOIS 339
les faubourgs, avec Mme de Coétivy, donner le
signal des applaudissements '.
L'inconvenance parut d'autant plus que la
pauvre reine, en se voyant mourir, venait de se
résoudre à une grande et magnanime démarche :
bien convaincue que rien désormais n'empêcherait
plus sa fille bien-aimée d'appartenir à François
de Valois, elle confiait à Louise de Savoie, par son
testament, cette fille et sa fortune.
La reine Anne laissa des regrets, dont témoignent
nombre de rondeaux et d'épi taphes 2: la France,
dit un contemporain en son énergique langage,
ne pouvait « se saouler de pleurer3 ».
Quant au malheureux roi, accablé, fini, il ne
demandait plus qu'à mourir: on ne tirait de lui
que des larmes4 : « Allez, dit-il, et faictes le caveau
et le lieu ou doibt estre ma femme, assez grant
pour elle et pour moy, car, devant que soit l'an
passé, je seray avec elle et lui tiendray compai-
gnie 5. » Son état justifiait la prédiction.
Le premier moment de joie passé. François se fit
confectionner à Cognac un pourpoint de satin noir
et un chaperon de deuil 6 ; il revint, distribua une
1 Journal de Louise de Savoie. Cf. K.K. 2 40, f" 23.
* Mèm. de Bretagne, II, l">79, 920-922; Ravisius Textor. De
memorabilibus et claris mulieribus (Paris, 1521, f°), p. 177 et suiv.
3 Leroux de Lincy, II, 200 et suiv.
4 Le loyal serviteur, p. 367.
5 A. de la Vigne. Cf. Brantôme. VII, 328, 329.
6 KK. 240, 90..
340 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
livrée de deuil à sa maison 1 et commanda à Saint-
Florentin d'Amboise une messe de requiem ~.
Les obsèques commencèrent à Blois, le 3 lé-
vrier 1514, par le transport solennel du corps de Ja
reine a la chapelle : François, drapé dans le grand
manteau officiel avec une queue de trois aunes,
occupait naturellement le premier rang du cortège
avec M. d'Alençon ; M. et Mm' de Bourbon se char-
gèrent d'organiser la longue procession funèbre de
Blois à Saint-Denis, avec des théories de pauvres,
un dais de velours noir et de damas blanc dans
les villes3, les réceptions des échevins Beaucoup
de Bretons accoururent dire adieu à leur duchesse,
avant qu'elle ne vînt dormir du dernier sommeil
parmi les rois de France 4.
La reine possédait une très grande fortune,
puisque son douaire seul lui valait par an de 80 à
100,000 livres, et elle la gérait fort bien, enjoignant
à une grande magnificence une certaine économie.
Sa vaisselle et l'argent comptant qu'on trouva dans
ses tiroirs représentaient plus d'un million d'écus.
Claude de France hérita donc d'une bonne somme,
outre le duché de Bretagne : elle devenait le plus
> KR. 290, 62, 61. — 2 !</., 67.
:: Arch. munie. d'Orléans, CC. 566.
4 Le trespas de l'hermine regrettée : Alain Bouchard : relation
de Pierre Chocque ; fr. i:il7, i.3, 68 : K. 79, 16; Merlet et de Com-
bret, Récit des funérailles d'Anne de Bretagne, Paris. 18.">8, in-
12 : fr. 18537, 1339, '.:UI, etc. etc.
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 341
beau parti d'Europe. Louis XII, comme père et
tuteur, se réserva l'administration des biens et
du duché de sa tille, jusqu'au moment de son
mariage. Maintenant le mariage ne pouvait tarder:
il ne rencontrait plus d'obstacles, et le duc de
Valois se trouvait, sans conteste, l'héritier du
t rône ' .
La mort de la reine produisit comme une com-
motion électrique autour de François. C'était à qui
se tournerait vers l'heureux prince, la bouche
pleine de louanges. Enfin, on pouvait s'épanouir !
parler! célébrer son avènement imminent ! le trai-
ter, sans circonlocution, de dauphin-! Seulement,
les termes manquaient pour chanter sa race et l'il-
lustre maison de Savoie1. C'était l'heure psychologi-
que des habiles, de ceux qui connaissent l'importance
de l'escompte, car, lorsqu'un roi a été dûment pro-
clamé, sacré, couronné, quand il sort de Saint-Denis,
le beau mérite que le zèle, et à quoi mènerait-il?
1 Desjardins, Négociations, II, 597.
- « A monseigneur vostre filz qui est aujourduy le daulfin de
France, très beau jeune et vertueux prince» (Saint-Jérôme, dédié
il Louise de Sa\ nie,.
3 « Gomme vostre très humble serviteur, prestre indigne, consi-
dérant que mes parens, père, mère et frères ont esté nourriz en la
noble maison d'Orléans et d'EngoIesme, qui est une maison la
plus noble de tout le royaulme de France, après la maison de la
royalle majesté qui est la principalle, et aussi que vous estes
yssue de la très haulte et très noble maison de Savoye, de
laquelle sont sortiz tant et en si grant nombre de grants et ver-
I ueux princes et princesses et alliez eu si haultz lieux que les
nombrer et leurs vertuz seroit à moy très difficille » (.Même ms.,
dédicace, 1'° i r").
342 LES PREMIÈRES ARMÉS DU DUC DE VALOIS
L'auteur do la Vie Nostre-Dame montrait Louise
de Savoie déjà illustre par son fils,
« Tenant du Hz la branche souveraine,
Pour parvenir au hault tillre royal1. »
Le poète personnel et attitré d'Anne de Bretagne,
Jean Marot, ne tardait pas à se joindre au chœur
général et à recevoir une pension 2.
Quant au duc de Valois, il n'hésitait pas davantage
à trancher du souverain, et il se mit, avec une facilité
parfaite, à recevoir les ambassadeurs en audiences
particulières, à inaugurer une politique personnelle.
Plusieurs ambassadeurs posèrent là de bons jalons.
François lit, adresser à Léon X ses assurances de
dévouement, pour le jour où il parviendrait « au
degré où il peut parvenir 3 ».
Le bon Louis XII, afin de donner subtilement pâ-
ture à ce besoin de parade, chargea, le 12 mars,
son « très cher et très amé iilz » de signer la trêve
avec l'Espagne4, ce qui eut lieu dès le lendemain ".
Le roi la ratiiia le 2 avril G.
Malgré tant de graves occupations, malgré la
situation, malgré le deuil de la cour, François
n'éprouva point la tentation de modiiier ses habi-
tudes joyeuses. Au moment du carnaval, on le vit
« Fr. 985.
2 Rondeau et ballade de Jean Marot, fr. 12't90, f° 15(5 ; Leroux
de Lincy, Citants historiques français, II, 50, .52.
3 Desjardins, Négociations, II, 605-606.
4 K. L639, d. 3; K. 1482. — •*- K. 1639, d. 3. — « K. 1(539, d. 3.
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 343
courir les rues de Paris en masque et dans les
tenues les plus excentriques, en robes vertes et
en robes blanches l.
Riche, indépendant, gonflé de jeunesse, enivré
d'avenir, il lâcha les rênes. Ses énormes pensions
ne lui suffisant plus, il escompta pratiquement,
lui aussi, les événements. Les généraux des
finances durent lui avancer des sommes considé-
rables ; le seul Thomas Bohier lui prêta, sans date
fixe de remboursement, 10,000 livres, dont le rece-
veur général de François, Séraphin du Tillet, remit
quittance, avec hypothèque sur la royauté future;
François souscrivit personnellement cette quittance
singulière 2.
Les trois généraux des finances, c'est-à-dire les
gérants de la fortune de la France, se virent
obligés d'emprunter 40,000 écus d'or aux banques
florentines de Lyon, sous la garantie de François,
qui y obligea sa parole de prince 3.
Le luxe de François était inouï pour l'époque et
même pour celle qui suivit, car Brantôme lui-même
s'en scandalise rétrospectivement4; à vrai dire, il
était un peu factice, clinquant, matériel, et tout en
dehors, avec un léger vernis de parvenu ou de petit-
maître5; mais pouvait-on raisonnablement s'at-
■ RK. 250, f" 6, 60. — - Fr. 20381, 38 ; 20379, p. 74.
3 Le bibliophile Jacob, Louis XII et Anne de Bretagne.
* III, 122.
'•> François garda toujours cette disposition. V. Claude Cote-
reau, de Tours, Hisioria Francisai /, ms. lat. 5976, f" 29.
344 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC I>E VALOIS
Lendre à ce que François empruntai de l'argent
pour des tableaux, ou dos poésies académiques? Il
était jeune, vigoureux, il voulait s'amuser et paraître.
Il n'avait même pas le goût des chevaux, si habituel
aux gens élégants1, mais il adorait les breloques.
Tout était or ou argent, sur lui. autour de lui : il
ne portait que des éperons d'or2 ou d'argent \ il
se servait de miroirs4 d'argent ; il avait les doigts
couverts de bagues, de diamants, de rubis5, les
vêtements criblés de boutons d'or, d'agrafes d'or
mi d'émail '■: il montait une mule couverte d'un
filet d'or et d'une housse garnie d'or de Chypre7,
avec nue bride de soie plaquée d'or, à boutons
d'or sur les houppes8. Bien entendu, ses chande-
liers'•'. sa vaisselle, même de cuisine10, ses objets
usuels, les flacons de pharmacie ".le rebec dont il
jouait et le pupitre de ce rebec 12, les sceaux et
contre-sceaux ,:;. l'encrier l4, étaient au moins
d'argent ; à peine pouvait-on trouver chez lui un
autre encrier, en velours et satin blanc et noir ' •"'.
Les plus délicats parfums imprégnaient son lit et
son linge10 ; il n'admettait, pour sa toilette, qu'une
lingerie absolument fine 1: ; pour ses mouchoirs.
' Kk. 240, not. 121. — 2 Ici.. S. — s /,/.. n v°, 18 v°. — i Id . i-
— * Id., 16, Ki v", 15.
«Id., 3 v, 10, 18, 15 v". Il achète, en une seule fois, quatre-vingt-
quatorze boutons d'or et deux douzaines d'émaux.
r /^., 5 v°. — 8 y,/., .', y. _ v /,/.. (i v. 1. 1 i v.— i" ]</.. Il v°.
— " Id., 7. — •- hl.. :\ v". — 13 ht.. 20 V. 15. — i* Id.. 4. —
>•'■ Id., 27. — "; Id., --'S v\ 29. — '" Id.. 115 v.
LES PREMIERES ARMES DU DUC DE VALOIS 345
pour sos draps, que la line toile de Hollande '. Un
étui de maroquin 2 conservai! respectueusement
ses chemises, brodées de soie noire :;. Sa garde-
robe, bien tendue de toile noire '.contenait un bel
assortiment d'habits, l'un à la mode d'Allemagne,
l'autre à la mode d'Italie5, toute sorte d'habitsd'or
ou d'argent, brodé, frisé, ou profilé 6, avec des
martres, des zibelines, des peaux de Lombardie ::
ici, un bonnet de toile d'argent, à franges de soie8,
une épée à fourreau de velours blanc 9 ; là, le col-
let de chasse en maroquin 10. Bref, en 1544, nous
voyons solder au tailleur une note de 15,600 livres.
qui ne comprenait ni les équipements de tournoi,
ni les dépenses spéciales du deuil de la reine" :
simplement le budget de l'élégance. Le prince ne
tenait aux traditions chevaleresques que par son lit :
il couchait à la dure, sur un lit de camp, ou sur une
simple paillasse; deux de ses officiers, Villaines.
et Pontbriant, l'ancien adversaire du maréchal de
Gié, partageaient un autre lit dans sa chambre 12.
Le mobilier ressemblait au vêtement: beaucoup
de dorure ! François possédait deux petits modèles
de navires, à ses armes, avec la salamandre ; il
eut soin de les faire bien dorer'3. Il aimait, autour
de lui comme sur sa personne, l'orfèvrerie, les
i KK. 249, 112. — 9- Id., 117 v. — "• Id., 28. — * id.. L13 v
— » Id., 92, — 6 Id.,6 v°, :i, 9, v. 24. — • Id., 106. 105. -
s Id., 3 v\ — 9 Id., 125 v". — i" Id., 83 v. — h Id., 24 v.
!-' Id.. 87 v. — 13 Id., 7. 8 Y".
346 LES PREMIÈRES ARMES DU DL'C DE VALOIS
émaux. Un seul orfèvre de Blois, Geoffroy Jacquet,
lui fournit, pendant l'année, dix-neuf pièces, telles
que croix, anneau, garnitures de livres '... Sa
chapelle même reçut de l'argenterie à foison,
notamment une garniture d'autel en argent 2.
Les gens de sa maison, tous en luxueux cos-
tumes de velours ou de satin 3, formaient un per-
sonnel de plus en plus considérable. Parmi ses
chambellans, nous retrouvons l'ami de sa sœur,
Bonnivet, Artns Gouflier, et divers chevaliers fa-
meux, tels que Bavard, Galiot de Genouilhac, le
bâtard René de Savoie, MM. de Gamaches, de Saint-
Séverin4... A L'imitation du roi, il possédait,
pour sa garde personnelle, une compagnie de vingt-
cinq gentilshommes, parmi lesquels ses anciens
compagnons, Montmorency et Brion, MM. de Jarnac,
de Marrafin, ainsi que M. de Bourdeille, père et ins-
pirateur du fameux Brantôme '. Le nombre des
pages, variable comme chez le roi, s'élevait à vingt-
quatre, en janvier 1514; le prince leur distribuait
des souliers et des chemises °. Le reste du per-
sonnel comprenait un très grand nombre d'échan-
sons, d'écuyers, d'employés de toute sorte, un
barbier, un tailleur, le personnel culinaire 7, le
i Id., 14 ; cf. 10, 15 v°. — "- Id., 24 v°, 87 v», 113 V, li V, 19, 9.
— 3/(|„ 14 et s. — * Id., Cl v, 60.
5 Id., (il v". (52. C'est pourquoi Brantôme est très bien informé
ries détails de la jeunesse de François I'r. Sa tante aussi était au
service de la reine (Brantôme, X, 53, 52 et s.). — 6/rf.,79, 118, 109.
7 Un verdurier, un garde de vaisselle, un pâtissier, trois offi-
ciers de fruiterie et un individu nommé Le More, une lavandière.
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DU VALOIS 347
personnel administratif 1,. trois fifres, des laquais ~.
Ajoutons encore une garde spéciale de vingt-
trois archers, sans parler de la compagnie royale
commandée par le prince, où figurait de rechef
François de Bourdeille, avec le bâtard Charles
d'Alençon, Guy de Laval, etc. 3.
Quoique musicien et dessinateur4, le duc de Valois
fit peu de place à l'art dans cette organisation légère
et théâtrale. Il entretenait un peintre en titre, nommé
« Le Mathelot 3 », illustre inconnu, auquel les amis
de l'art doivent peut-être le bon portrait qui fait
heureusement partie des trésors de Chantilly6. En
fait de littérature, nous voyons éclore, à cette cour,
des poésies, mais mauvaises 7, et on ne se ris-
quait pas à des poésies morales, comme auprès de
Charles de Bourbon 8; Crétin nous instruit du lan-
1 Trois clercs d'office, un argentier, un commis, un président,
un trésorier, un contrôleur, trois secrétaires, deux huissiers de
salle {Id., 03 r, 04).
2 F" 88 v°, 120. — 3 Ms. Clairamb. 2 12. f- 693.
4 Lomazzo, Trattato, éd. do Rome, 1844, I. 28.
5 K R. 240. f°> 62-63. Peut-être le sobriquet de Mathelot s'ap-
plique-t-il à Barthélémy Guety, dit Guyot, que nous avons vu
inscrit peintre dans la maison du prince (IV. 21478. 1" 41). Guety
resta au service île François I" ; on le retrouve dans les deux
rôles de 1516 et de 1517 comme peintre de In cour, avec Perréal,
Bourdichon, « Nicolas Belin, de Modène », et Jamet Clouet, et
avec le sculpteur Antoine de Juste, avec le poète Jean Marot
(tous aux appointements de 180 livres par an. Ms. fr. 21 149 .
6 Reproduit en tète de notre volume. Notre éminent ami M. La-
fenestre l'a très finement apprécié dans ses Maîtres anciens, p. 210.
7 Peut-être François inspira-t-il le long et détestable roman en
vers de Bourgoine, Lespinette du jeune prince conquérant le
royaulme de bonne renommée, imp. chez Lenoir, le 30 octobre 1514.
8 V. Le Conseil de l'air, imp. par Guill. Eustace, à Paris, s. d.
348 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
gage convenable, dans une très humble épître où
il vunlc L'affabilité du prince, et ne sollicite pour
son œuvre que cette syllabe, ce mot: « bille est
passable '. » François avait gardé un ancien secré-
taire de sa mère, François Charbonnier 2, amateur
de poésies salées :\ et personnellement auteur de
mauvais vers ; ce Charbonnier, de même que
son camarade de versification, nommé La Jaille 4,
antre inconnu, ne tirait certes pas à conséquence
en tant que poète, et se vantait môme de
mettre « la plume au vent » comme l'épée, « sans
tauldiz ni haulbert » ; Crétin s'incline profondé-
ment devant ces personnages, auxquels il écrit:
De jeunes ans cueilleray les fleurettes,
Qui tumberont de voz riches escrins 5.
En somme, la cour du duc de Valois ne semble
pas (comme dirait Crétin) un jardin d'art et de pu-
dicité. On y dépense énormément, on aime le faste
et le rire : mais de « père du peuple » ou de « père
des lettres », il n'est pas question; on en parlera
plus tard. Tout compte princier renferme un
chapitre suggestif, où on juge l'homme, c'est le
i Fr. 1711, f" L6. - 2 Fr. 2141?, I" 39.
;! Ms. fr. 1711 (qui lui a appartenu), f° 2 v°.
* Peut-être Honnorat de la Jaille, qui prenait le titre d' « amy
.•spirituel des seurs de saincte Groys d'Alençon » (K K. 88, f° 159).
L'a Mathurin de la Jaille recevait des aumônes du roi même rég.).
Il ur s'agit certainement pas de François de la Jaille, seigneur de
Durtal, chassé d'Amboise par Louise de Savoie.
•'• Fr. U711, I'" épître.
LES PREMIERES ARMES DU DUC DE VALOIS 34«J
paragraphe des cadeaux : François ne se perd
pas dans les souterrains de la charité ; il fait de
beaux présents à Artus Gouffier, au duc de Bour-
bon ; nous sommes bien aise de lui voir offrir à son
ami, « le capitaine Bayard », une chamarre de
satin blanc, fourrée de martre... Hélas! le compte
nous apprend que, dans cette maison où l'or coû-
tait peu, le cadeau pour Bavarda été fabriqué avec
les débris d'une vieille robe. Parmi le personnel
inférieur, nous ne trouvons comme favorisés, en
dehors des pourboires habituels ', qu'un fifre
suisse 2, et Triboulet, auquel François donne tan-
tôt des chausses, tantôt un bonnet blanc, tantôt
un pourpoint multicolore 3. En réalité. François
donne peu et reçoit peu '*. 11 offre à sa jeune
fiancée. Claude, une robe '. 11 donne, à un enfant
inconnu, un berceau, et lui distribue divers présents:
des poupées rouges, un petit tournoi, une cuisine
de poupée en argent, un hochet d'argent, un cof-
fret d'ivoire (i...
Pendant l'année 1514, les dépenses du duc de
Valois, pour sa maison, dépassent 140,000 livres,
environ 3,600,000 francs de valeur actuelle, et
nous ne comptons pas dans ce chiffre les charges,
considérables, de trésorerie, pour l'administration
1 KK. -1 tu. f" 65, 66 v°, !» v". — -' F°s III. 120. — " I-'- !)6, :ii M
v.# _ i po 123 v. — ■"• F<" 13 v". :i'. ri v, 36, 1 ().. v.
6 p» <t y; un pourrail rapporter rps libéralités ;'i lienée de
France, ou à un accouchement inconnu.
:t:;o les premières armes du dlt. de valois
des domaines, ni les sommes enregistrées comme
menus plaisirs, ni les dettes, dont le prince était
criblé 1. Les draps d'or et d'argent engloutissaient
presque la moitié de la somme totale, et l'orfèvrerie
une partie importante du reste (17,500 livres).
Avec un pareil budget, en face d'un roi économe,
la popularité devait venir. Il n'était bruit que de
« la gaillardise et bonne grâce » du duc 2.
Le roi seul n'admirait pas. Partageait-il, à l'égard
de son futur gendre, les douloureux pressentiments
de sa femme et ses dégoûts sur certains points 3?
Yoyait-il un danger à séparer de nouveau la Bre-
tagne pour la remettre à des mains inexpérimen-
tées? Toujours est-il que, probablement pour ces
divers motifs, il se pressait peu, lui aussi, de ma-
rier sa fille. Les désordres financiers de François le
scandalisaient horriblement et le peinaient: quand il
apprit l'escompte pratiqué dans les finances de
l'État avec la complicité des généraux des finances,
il éprouva une vive émotion ; il fit venir François,
pour le réprimander avec bonté, et, tout en lui
donnant 45,000 livres sur les aides du Languedoc 4,
et en lui promettant de payer les dettes sur sa
cassette, il essaya de le chapitrer. 11 lui raconta
un apologue de sa vie, un jour qu'il se croyait ar-
1 Au reste, le compte des dépenses de sa maison pour 1513 ne
fut arrêté, parait-il. que le 28 décembre 1514, lorscpie Louis XII
était moribond (fr. 21478, f° 39).
* Brantôme, III. 135-136. - •" 1>1.} VIII. 106, 101, 32'J. — * K K.
240 (actif).
LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS 354
rivé à une ville, parce qu'il apercevait le clocher,
et qu'en marchant le clocher paraissait toujours
s'éloigner ' ...
François sentit, par cet apologue, la nécessité
d'arriver de suite au premier clocher, qui était la
dot de Claude 2: un envoyé du pape survint à la
cour ; cela suffit pour répandre habilement le bruit
que le pape envoyait les dispenses3. Le roi, cepen-
dant, différait toujours: comme il ne pouvait plus
quitter son lit, il avait une bonne excuse. Robertet,
Artus Gouftier, les aftidés, se mirent à le pousser4.
En attendant, François utilisa la faiblesse physique
du souverain, pour se lancer dans des intrigues
assez sérieuses. Peu partisan de la prudence et de
la politique expectante qu'une rude expérience con-
seillait, il mûrissait, à l'insu du Conseil, un plan
personnel, qui consistait à lier partie avec les Véni-
tiens pour une nouvelle guerre en Milanais. Les
récits amoureux de Bonnivet lui avaient tourné la
tête, à ce que prétend Brantôme ; il rêvait de Milan,
à cause des Milanaises. Nous le voyons, le 18 avril,
parler à l'ambassadeur de Venise en homme qui
dirige tout, et l'assurer de sa sympathie". Il se
charge aussi de recevoir les ambassadeurs suisses,
qui venaient négocier en sens contraire. Entre
1 V. Saint-Gelais : Duhaillan ; J. dlvry, Les Faits et Gestes de
M. le légat.
- Brantôme, VIII, 100.
3 13 avril 1514. Dép. de Dandolo. Arch. de Venise.
4 Fleuranges. — ;' Dépêche de Dandolo.
352 LES PREMIÈRES ARMES DU DLT. DE VALOIS
temps, il passait l'habit gris du chasseur et h'
bonnet blanc, pour aller courre quelques cerfs à Virt-
cennes près du roi '. 11 donne un tournoi, où il pa-
raît, selon son usage, en costume de toile d'argent
et de velours blanc '-.
Son attitude excita, cependant, les suspicions du
Conseil, fort peu soucieux de lancer la France
dans de nouvelles aventures, et finalement, sans
refuser absolument le mariage, le roi parla de le
célébrer plus tard, ailleurs qu'à Vincenncs.
Louis XII revint à Paris, le 18 avril3, par une
journée assez froide, et une recrudescence de dou-
leurs l'obligea à consigner sa porte4; l'ambassa-
deur vénitien pénétra seul, deux jours plus tard,
pour annoncer une victoire, et il reçut les chaudes
félicitations du duc de Valois '.
François, qui croyait tout savoir et se jugeait
bien de taille à tout diriger, n'arriva pas à péné-
trer la pensée intime du gouvernement. Tout en
restant fidèle à l'alliance vénitienne, le Conseil
voulait mettre un terme formel à la guerre, et,
dans ce but, ses trois principaux membres, Ro-
bertet, l'évêque de Paris, du Bouchage, suivaient
soigneusement les négociations avec l'Espagne.
L'ambassadeur vénitien devina quelque chose et
i RK. 240, '.M. 91 v". — * K K. 240, 116.
3 Le récil d'Alain Bouchard à ci' sujel n'es! pas fort exact.
* Dépêche de Dandolo, lii avril. — •'• Dépêche de Dandolo,
21 avril.
LES PREMIERES ARMES Kl DUC DE VALOIS 333
tenta un coup d'audace: il alla voir François,
pour lui proposer personnellement le Milanais.
On s'entendit très vite. François protesta avec
chaleur de ses droits sur le Milanais, comme des-
cendant de Valentine de Milan: les deux interlo-
cuteurs échangèrent, séance tenante, les engage-
ments les plus étroits. Le prince engagea à Venise
w sa personne et sa vie » en toute circonstance, et
le pouvoir ({lie lui donnerait un jour la Providence.
Le lendemain matin, on reprit la conférence dans
l'intimité. François, pour mieux afficher la pri-
vauté. garda sa robe de chambre. 11 hésita un peu
à répondre aux questions que lui posait l'ambassa-
deur sur les négociations d'Espagne, où l'on
parlait, parait-il, de Renée de France et de Milan :
c'était des secrets d'Etat. Tout à coup, il éclata:
Oui, il était irrité, et non sans motifs! Oui, la
trêve, qu'on lui avait fait signera lui-même, à lui1,
allait avoir pour résultats, si l'Allemagne et l'An-
gleterre la ratifiaient, de donner au roi de Castille,
Charles, la jeune Renée et le duché de Milan, et,
bien plus encore, de marier Louis XII à la sieur de
l'archiduc ! Oui, la France abandonnait ou plutôt
usurpait Milan sur lui. l'héritier des Visconti ! Oui,
certaines gens. Robertet en tète, se mêlaient de
remarier le roi, pour lui donner un fils !... Dans
ce beau transport, François «ardait son sansr-froid:
1 Pour plus de sûreté, Claude (levai! môme faire ratifier ces
arrangements IV. 3087, ('■■ v.i .
23
354 LES PREMIÈRES ARMES DU DUC DE VALOIS
(i Après tout, ajouta-t-il un peu radouci, j'admets
que le roi fasse la folie de se remarier, il vivra
peu : qu'il ait un fils, ce fils sera un enfant, il fau-
dra une régence, et, d'après l'ordre du royaume, le
régent, c'est moi. » 11 déclarait, au surplus, se
tenir à l'écart de ces négociations, où on lui avait
fait jouer, au début, un rùle si ridicule. Ravi, l'am-
bassadeur se hâta d'écrire à Venise qu'il allait
cultiver son nouvel ami '.
Il est vrai que. depuis quelque temps déjà, les
conseillers de Louis XII s'attachaient à l'idée d'ob-
tenir un autre dauphin que le duc de Valois. La dif-
ficulté, malheureusement, venait du roi lui-même :
le pauvre prince voulait bien se dévouer, certes,
mais le pouvait-il? Voilà le problème. A cinquante-
trois ans, c'était un vieillard, plus qu'un vieillard,
décharné, épuisé, chaque jour plus endolori, privé
de l'usage de ses mains, obligé de se faire porter
de son lit à son fauteuil, condamné, tous les deux
ou trois mois, à une attaque de goutte qui le
torturait pendant une quinzaine de jours. Que
faire en cet état, et quel fiancé, môme pour
une fille de roi ! Cependant, on se mit d'accord
pour tenter l'aventure du côté de l'Espagne,
afin de liquider honorablement les désastreuses
affaires d'Italie; en tout cas, Louis XII comptait
assurer ainsi à sa seconde fille, Kenée, la couronne
1 Dépêche du 24 avril.
LES PREMIERES ARMES DU DUC DE VALOIS 355
de Castille, sinon celles de Naplcs et Milan1. Cette
politique, bien que sensée, avait le don de dé-
plaire à l'ambassadeur de Venise et au duc de
Valois. François jugea sévèrement Robertet et, pour
le faire rentrer dans l'ordre, affecta de ne plus lui
parler, à moins d'absolue nécessité.
* Dépêche du 28 avril.
MARIAGE ET AVEXEMEXT DE FRAXÇ01S
Pour bien éclairer sa voie. François s'appliqua
à travailler avec le roi : il soutint gravement le
poids de longues conférences, il libellait avec zèle
les projets de dépêches. Il travailla ainsi aux négo-
ciations avec le pape, dont il désirait vivement le
succès, pour anéantir toute trame du côté de l'Es-
pagne ; il donna même tant d'accent à la rédaction
de certaine dépêche, que le roi refusa sa signature.
II se délassait ensuite, en s'épanchant dans le sein
de l'ambassadeur de Venise, auquel il racontait
ses efforts, et à qui il remit des copies de documents
confidentiels1.
Enfin, le roi, un peu ravivé par le printemps, se
décida à partir pour Saint-Germain, dans l'espoir
d'y trouver, avec un air pur, la solitude et le calme
nécessaires à son chagrin -'. C'était le signal du
1 Dépêche de Dandolo. du 12 mai.
- ln dépêche cl 2e dépêche du S mai.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
mariage. François obtint que la princesse Claude
quittât lilois. Louis XII partit le 8 mai. François
disparut le même jour, sous prétexte de pèlerinage,
et ne revint que le 12; cotte fois, il frémissait
d'impatience. Il se promena avec son ami, le véni-
tien : « Vous avez raison de désirer mon mariage,
lui dit-il; sitùt consommé, vous verrez changer
bien des choses. •> Dans ces derniers jours, des
bruits très singuliers, venus on ne sait d'où, se
répandaient : décidément Claude épousait l'ar-
chiduc, Renée le frère de l'archiduc, et le roi
leur sœur, pour « incorporer toute la masse > ; l'ar-
chiduc devenait duc de Bretagne, et le duc de
Valois rien. Il y avait contre François une opposi-
tion cachée, terriblement tenace!... Ou encore les
dispenses de la cour de Rome pour le mariage,
attendues d'un jour à l'autre, n'arrivaient pas '...
On comprend si le prince se sentait aiguillonné. Il
communiqua au vénitien, avec un certain air de
satisfaction, une nouvelle qu'il savait couper court
à tous les projets espagnols :, mais dont il ne
connaissait pas le détail : Bohier, général de
Normandie, venait de partir secrètement pour
l'Angleterre, négocier un arrangement et la libé-
ration du duc de Longueville 2. Le lendemain,
13 mai, le mariage fut annoncé, d'ailleurs sans
1 Elles rlaieiil signées depuis le 30 mars -I. 9'.ï\ .
- Ses instructions, ms. IV. 1ÎJ870, W Ï2 ; fr. 17840, f" 131-13
L37-1 in.
58 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
enthousiasme1. Le roi, qui habitait Saint-Germain
tout seul, et qui avait relégué à Poissy le corps
diplomatique et son Conseil, désirait que la célé-
bration eût lieu dans la plus stricte intimité, à
cause du deuil-.
Conformément à ce programme, François arriva
de Paris, le 18 mai, apportant un lit, un traversin
et une couverture. Sa femme offrait un ciel de lit
et des rideaux en damas blanc enrubanné 3. Bien
fin. celui qui eût deviné les apprêts d'un des plus
grands mariages de la chrétienté ! Le jeune duc se
présenta à l'autel, en simple robe noire de damas,
bordée de velours; Claude ne quitta pas le grand
deuil 4. non plus que les rares assistants. Pas d'in-
vités, à peine quelques amis du marié : « Ni trom-
pettes, ni clairons, ni tabourins, ni ménétriers;
pas de joutes ni de tournois, pas l'ombre de drap
d'or ou de soie, de satin ni de velours 5, » écrit un
témoin. Après la messe et le dîner, le roi s'en alla
chasser comme les autres jours 6, et ce fut tout.
Il fallut aux amis de François une certaine dose
d'optimisme pour estimer, ou. tout au moins, pour
proclamer cette cérémonie admirable 7, sous pré-
texte qu'elle faisait de François « ung gros prince ».
' Dépêche de Dandolo du 13 mai. et suiv.
-' Toute la cour portait le deuil, et le roi n'admettait un
ambassadeur que vêtu de noir.
" K R. 240, L09 v . 22 v. — 4 K K. 240, 91. — s A. de la Vigne,
p. t. — c a. de la Vigne, p. 1. — '• Fleuranges.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 359
On se contenta, en général, d'exprimer, très froi-
dement, la satisfaction de voir la Bretagne acquise
à un prince français '.
Louise de Savoie ne parut pas à la noce ; en re-
vanche, l'ombre d'Anne de Bretagne y semblait
conviée. Le roi venait encore de fonder à Saint-
Denis un service à sa mémoire2; dans les groupes
des assistants, on ne parlai! que de la feue reine :
« Elle voulait un autre gendre, elle n'aurait pas
laissé les choses en arriver là. elle n'avait jamais
pu s'habituer à Louise de Savoie 3. »
Quant au roi, sombre, préoccupé, à peine si à sa
fille chérie il donna quelques bijoux4. On eût dit
Abraham, immolant de ses propres mains la chair
de sa chair, après avoir longtemps sondé les pro-
fondeurs du ciel, sans y apercevoir l'ange libéra-
teur. Vraiment, il voyait déjà, de ses yeux, sa fille
succomber aux mauvais traitements, il entendait
par avance le cri ému de Jean Marot :
Esprit lasse de vivre en peine et dueil.
Que veux-tu plus faire en ces basses terres ?
Assez y as vescu en pleurs et guerres !
Va vivre en paix au ciel resplendissant !
Immédiatement. François prit le titre de duc de
i Dép. de Dandolo, 18 mai. — 2 Fr. 20600, 98.
s Martin du Bellay; Brantôme, VIII, 100.
4 Dét). de Dandolo, du i janvier 1515.
3C0 mariage ri événement de François
Bretagne '. cl ne songea plus qu'à ses affaires ; il
se buttail à L'idée <le conquérir Le Milanais, pai
point d'honneur, parce que c'était son bien
propre2, et, dès son avènement, il arracha à Claude
une donation, sous prétexte que les reines ne dé-
pendent pas des lois dans leurs affaires, et que
l'argent déjà dépensé en Milanais obligeait à y re-
tourner3: doux raisonnements discutables!
Le surlendemain de son mariage. Le 20 mai.
François apparut transformé à L'ambassadeur vé-
nitien, dans une longue promenade en barque :
plus Je précautions, ni de mystère; il parlai!
liant. Il dit que Venise pouvait se réjouir de
la consommation de son mariage; il voulait entre-
tenir avec elle une amitié intime, de cœur : « Dé-
sormais, je serai au courant de tout; il n'en résul-
tera que du bien; je parlerai franchement au roiT
je vous promets, comme je n'ai pas encore osé h
faire 4. »
Il passa quelques jours à Saint-Germain, et. tout
en chassant, en se promenant, il s'en donna à
cœur joie de causer avec son compère des secrets
de chancellerie, de ceux notamment qu'il pouvait
surprendre au bureau du chiffre ■'. Il mesura alors
l'étendue des dangers auxquels il venait d'échap-
per, le retard de son mariage jusqu'à l'avortement
1 [•>. 26113, 1304. — - Brantôme, VIII, LOT. — 3 J. -A)'. 3S
l.'il.'i . — 4 Dép. du 20 mai. — 5 Dép. du 26 mai.
mariage 1:1 \\ i:ni:mi:\ i de François 3G1
uvt'i'r des négociations avec L'Espagne, et l'utilité
de la maladie du roi comme paravent.
Vainement, réclama-t-il la délivrance effective et
immédiate du duché de Bretagne; il se heurta à
une grande force d'inertie.
Nous n'avons pas besoin de dire qu'il ne prit pas
personnellement très au sérieux les liens que lui
créait sa nouvelle situation: au bout de quelques
jours, la jeune Claude regagna Blois; le roi resta
à Saint-Germain pour y passer l'été, et Fran-
çois rentra à Paris, dans le feu de ses plaisirs
et de ses ambitions. Sa liaison avec M'" Disomme
se trouvait alors au paroxysme puisqu'elle sub-
sistait encore L'année suivante1. Au mois de juin,
le prince fit cependant une excursion de quelques
jours à Etampes, et probablement à Marcoussis
On lui représenta avec tant de force la nécessité
de vivre un peu avec sa femme, qu'au mois de
juillet il se résolut aussi à lui faire une visite de
quinze jours '-.
Le 1 i juillet, nous nous apercevons qu'il tire de
Thomas Bohier un nouvel emprunt de 10,000 livres,
gagé sur ses biens présents et futurs . Sa pen-
sion, ses revenu-, se- émoluments de toute
sorte, les libéralités Aw roi ne suftisaient plus à
1 Paulin Paris, ouvr. cité.
- !),•[,. de Diiurtolo, des r . 10, 18 ji
3 Contresigné par Artus de Boisy (Gouffier] ri Du Till
fr. 20381. 39: l'r. 20379,13.
162 MARIAGE ET AVENEMENT DE FRANÇOIS
combler le gouffre ! Il ne pensait plus qu'au luxe,
au plaisir, aux rêves politiques. Comme l'ambas-
sadeur vénitien le complimentait encore de son
mariage: «Vous avez raison, riposta le jeune
mari, me voilà héritier de 5,000 ducats de revenu ;
tant mieux pour vous ' ! »
La personne de Louise de Savoie acquérait, par
voie de conséquence, une grande importance. La
veuve de César Borgia, qui mourut alors, ne pensa
pouvoir mieux faire que de léguer à sa puissante
amie le soin de sa fille et de ses biens 2. Louise
se crut obligée d'aller passer quelques jours à
Blois, près de sa belle-fille. Elle y resta peu, tant
elle se trouvait mal à Taise dans ce château amè-
rement détesté. Pour comble, le plafond de la
chambre qu'elle y occupait s'écroula; prévenue à
temps, elle en fut quitte pour une peur rétrospec-
tive, mais dans son Journal elle lance l'anathème
à ces murs : « Je crois qu'il falloit que toute cette
maison fût reclinée sur moy ! »
Quelques jours après, dans son voyage de retour,
elle éprouva encore une impression pénible :
une sorte de frisson, assez sérieux, l'obligea, le
10 juillet, à arrêter sa litière près de Charroux et
à entrer dans une chaumière pour s'y réchauffer :;.
Les incidents de ce genre l'émotionnaient sensi-
1 Dépêche de Dandolo du 1er juillet.
- Bonnaffé, Inventaire de CharlMe d'Albrel, n. C.
a Journal.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS :tG3
blement : la moindre de ses coliques est consignée
dans son Journal avec un respect religieux.
En ce moment, Louise était nerveuse, impres-
sionnable. L'étoile de son fils, quoique brillante,
lui semblait toujours prête à pâlir. A la fin de mai,
François croyait avoir arraché la promesse de
commander en Italie unegrandc armée de trois mille
gens d'armes, de vingt-cinq ou trente mille hommes
de pied1, et voilà qu'en approchant du moment
décisif, le roi refusait absolument d'entendre parler
d'un autre chef que du duc de Bourbon 2. Encore
fort jeune, Charles de Bourbon révélait déjà des
talents militaires de premier ordre : les troupes
l'idolâtraient, on le proclamait le premier capi-
taine de France 3. François ne put obtenir qu'un
rôle sans conséquence : le roi l'institua, le 7 août,
un des « conservateurs de la paix » en Guyenne 4.
Outre cette rivalité avec le duc de Bourbon, un
autre événement, majeur celui-là, vint encore
bouleverser les projets de François. Les pour-
parlers activement suivis avec l'Angleterre avaient
démontré un désir réciproque de paix; le rappro-
chement qui en résulta reposait sur un projet de
marier Louis XII à la sœur de Henri VIII, Marie,
jusque-là fiancée de l'archiduc. François eut vent
de la chose et en fit part très secrètement, le
1er juillet, à l'ambassadeur vénitien : pour mé-
1 Desjardins, II, 623. — 2 Dépêche de Dandolo du 13 septembre.
— 3 Dépêche du même, 15 décembre 1513. — 4 Dumont.
364 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
nager son prestige, il contint habilement son
dépit, et il alla jusqu'à se vanter d'avoir concouru
au succès du projet anglais, en faisant repousser
le projet espagnol, qu'il tenait pour dangereux ;
allégation singulière, puisqu'un jour il devait
épouser cette même Léonore d'Autriche, dont il
déclarai! l'alliance si détestable! A cette pénible
confidence, il ajouta des rodomontades relatives à
la concurrence que lui faisait Charles de Bourbon:
« Le duc de Bourbon, dit-il, a demandé le com-
mandement de l'expédition d'Italie, qu'il ambi-
tionne très vivement : je l'ai avisé de ne pas
insister, car je veux ce commandement, moi. Le
duc s'est incliné et a dit qu'alors il briguerait la
seconde place ; pour ceci, j'accepte, car c'est un
homme de premier ordre, il faudra que le roi me
donne dix-huit mille lansquenets et deux mille
lances; je n'irai pas à moins. Avec ces forces, la
victoire sera l'affaire d'une semaine. » L'ambas-
sadeur parut émerveillé; il écrivit aussitôt à son
gouvernement d'accréditer un ambassadeur spécial
près de François, dont l'influence pesait autrement
que celle de La Trémoïlle et Tri vu! ce ', les deux
têtes militaires du Conseil.
La négociation avec l'Angleterre marcha vite ~.
1 Dépêche de Dandolo du lor juillet.
'- h/., dépêches des 10. 15, 18, 26 juillet. V. aussi A. Desjardins,
Louis XII et l'alliance anglaise en 1514, Douai, 1866, ki-8° ; Mémoires
de l'Académie des Inscriptions, XLIII, [>. 485 ri s., le mémoire île.
Bréquigny sur Marie d'Angleterre.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 365
Louis de Longueville, marquis de-Rothelin, encore
prisonnier, reçut pouvoir de conclure, le 29 juil-
let1. Le 7 août, il signa la paix. le contrat de ma-
riage 2, et, séance tenante, il épousa Marie d'An-
gleterre au nom de son souverain3.
Louis XII, déjà un peu repos»' par la tournure
meilleure des événements, prit en définitive avec
bonne humeur cette agréable solution. Le comte
le Worcester, en venant arrêter les dernières dis-
positions, lui appoi'ta un billet autographe de sa
nouvelle femme ,J. Comme Marie passait pour
remarquablement jolie, le vieux roi crut habile,
dit-on, «renvoyer le peintre Jean de Paris faire
son portrait, afin de désarmer l'opposition "', car,
rnalgn'1 ce gage de paix et l'évident abandon des
vieilles querelles, le nom de l'Angleterre avait
toujours le privilège d'exciter en France des ré-
pulsions très patriotiques, sinon très judicieuses0.
On juge si la nouvelle aigrit Louise de Savoie
et son fils. L'aigreur, poison subtil, comme on sait.
varie beaucoup ses phénomènes selon les tempé-
raments : chez Louise, il se tourna presque en
une sorte de délire.
Cette exaltation, a-l-on dit, se compliquait d'une
i .1. (i-2(i. I : Dépêche du 26 juillet. — 2 .1. 920, 2. •'!. 7.
3 )),,,, par le i"i de 9,500 livres à Longueville, 30 nov. 1514;
r. 26113, 1341.
4 Fr. 2960, 1 : cf. n° 9.
& Fasciculus temporum , cité par M. Delisle, Société de l'histoire
de Paris, 13 oct. 1885.
6 ,|. de Terra Itiibea, oavr. cité, I 13, c. 2.
3G6 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
passion malheureuse pour le jeune duc de Bourbon,
coin me pour Lautrec, et le dédain de l'idole du
jour pour des appas, déjà sur le retour, aurait
allumé une nouvelle rancune, dont la France paya
plus tard les conséquences. Nous ignorons sur
quoi se fonde cette histoire. Mais l'état exalté de
Louise est indéniable. Elle se promenait, le soir
du 28 août 1514, dans le parc de Romorantin
avec ses femmes, Regnault du Refuge et l'impo-
tent sire de Rochefort, juché sur un mulet1 : tout
d'un coup, elle crut apercevoir au ciel ce qu'elle
appelle « une terrible impression, en forme de
comète. Ce ne fut pas sans avoir grand peur. »
Elle montra l'apparition à ses compagnons, en
criant d'une voix étranglée : « Suisses ! Suisses ! »
Elle pronostiqua aussitôt pour son fils quelque
mauvaise affaire avec les Suisses -.
Quant à François, il devint un peu maussade.
Son intimité avec Venise s'en ressentit; d'ailleurs,
depuis qu'il savait l'expédition commandée par
Bourbon, loin d'y pousser, il ne cherchait qu'à y
mettre obstacle : il aurait voulu la renvoyer au prin-
temps, pour avoir le temps de supplanter son rival.
Dans l'intimité, il avouait que les noces pro-
chaines du roi lui « perçaient le cœur ». La cou-
i 11 s'agit probablement ici de François de Rochefort, que les
Suisses avaienl très durement mis à la question, comme otage
du traité de Dijon.
2 Journal.
MARIAGE ET AVÈNEMENT J>K FRANÇOIS 36"
ronne allait-elle donc lui échapper? 111e craignait...
énigme cruelle ! El cependant il avait la pru-
dence d'étaler au dehors quelque joie. Des joutes
devaient naturellement figurer au programme ; il
résolut d'y briller au premier rang, et prit
d'avance ses mesures ; en costumes, en réceptions,
il se promit d'y dépenser au moins 60,000 écus...
L'élan était général : « Tout est suspendu, écrit
l'ambassadeur de Venise, la politique comme le
reste; on ne parle plus que de fêtes. Voilà bien les
Français ! Ils se croient toujours suis de réussir ce
qu'ils désirent. Ce mariage a réussi ; ils se croient
déjà réinstallés à Milan. On ne craignait que l'An-
gleterre, et ce fantôme est écarté. Le roi répèle à
tout bout de champ qu'il perdra la vie ou qu'il
reprendra Milan... Malheureusement, personne ne
pense à un obstacle qui m'épouvante, et qui peut
parfaitement surgir. S'amuser avec une femme de
dix-huit ans, une des belles princesses d'Europe, au
dire unanime, c'est, pour le roi, un changement
notable, et très dangereux dans son état de santé.
Là est le point noir effrayant. Tout le reste va à
merveille l. »
Chose rare pour une femme si haut placée ,
Marie d'Angleterre méritait sa réputation, et, de
plus, elle ne l'ignorait pas. C'était une distinguée
personne de seize ans, blonde, sans rien de fade,
1 Dépêches du 10. du VJ0 septembre.
3C8 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
aux traits légèrement accentués, mais réguliers,
avec un air de grandeur et beaucoup d'élégance;
beauté toute anglaise, pétrie de roses. Une coiffe
noire, une robe de damas d'or, fourrée d'hermine
et fortement échanerée, un collier d'or enca-
draient à merveille ses charmes !. Élevée à la
mode nouvelle, elle aimait a outrance la toilette,
le plaisir; <• riens mélancolique, ains toute récréa-
tive2, » coquette, le cœur facile... Elle quitta son
frère à Douvres, et, au débarcadère de Boulogne,
elle trouva les ducs de Valois. d'Alençon, de
Bourbon, et autres grands seigneurs 3. Elle ame-
nait une suite éclatante, où Ton remarquait Mary
Bolein 4, sœur de la célèbre Anne, le marquis Dor-
set, le duc et la duchesse de Norfolk; mais per-
sonne n'attirait autant l'attention que Charles Bran-
don, duc de Suffolk5; ce lils d'une nourrice, cet
ancien veneur, et ancien pourvoyeur des plaisirs
intimes du roi d'Angleterre, était devenu un beau
et brillant cavalier, passion de toutes les femmes,
notamment de Marie, et son nouveau titre de duc
* Son portrail nous esl connu par des crayons e1 par un bois
en tête de VEpistola consolatoria de mûrir régis Francorum,
l'a ri >, l.'il.".. Mais un portrait original se trouve en tête du ms. 5104.
On a cru aussi reconnaître Marie dans un des personnages de la
uoee de Cana, de Véronèse, au Louvre.
- Le Glay, Négociations, CXVII, unie.
3 M. du Bellay. Fleuranges donne une version différente.
■'• The English historical Review, 1893, p. '63: Mary and Anne
Boleyn, par .lames Gairdner.
•"■ Du Bellay; Fleuranges.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 369
de Sufîolk, illustré depuis deux siècles par la
grande famille des Pôle, le rapprochait presque de
la maison royale... Marie voyagea en triomphe. Une
si belle personne, tout or el diamants, plut fort au
duc de Valois. Elle arriva à Abbeville, le 8 octobre.
Louis XII, à qui son antipathie pour son héri-
tier ' semblait, selon les mauvaises langues, infu-
se]' une jeunesse de circonstance, s'était mis en
frais de grâce et même de somptuosité. « Le roy,
fort antique et débile, sortit de Paris pour aller
au-devant de sa jeune femme, » écrit Louise de
Savoie avec une ironie concentrée, à propos de ces
« amoureuses nopces ». Il était arrivé la veille,
assez gaillardement, sur un beau coursier, suivi
de treize grandes caisses de bagages, et de cinq
chevaux tout caparaçonnés d'or et de soie; sa
monture portait un tilet d'or et d'ivoire, et une
bride retenue par un bouton d'or, gros comme un
œuf2. Sa maison était équipée à neuf: en toques
d'écarlate ou en chapeaux jaunes '■'. Au fond, il
n'était pas gai ; que la beauté de sa femme ne
pût l'impressionner profondément, on le savait
bien: mais il désirait si ardemment un lils et
un successeur qu'il voulait « y mettre bonne
payne 4 ». On le comparait au pélican ■"■, ou peut-
i A. de la Vigne, p. c. — - Fr. 26113, 1338. — 3 Fr. 26113, 1342.
4 « A laquelle chose mis) si bonne payne comme il est vraysem-
blable que mal luy en pris!. En cuydant faire ung (Hz, il deffit
ung homme. » (A. de la Vigne, p. 13,]
■' Le loyal serviteur, p. 368.
24
370 MARIAGE ET AVENEMENT DE FRANÇOIS
être à ce vieillard d'une épigramme du temps,
<|iii. « pour épouser Sulpicie, épouse son sup-
plice * ».
IJ s'en alla au-devant, jusqu'à une lieue d'Abbe-
ville, sans manteau, comme un jeune homme, en
simple sat/o/i de velours rouge, à haut collet, et à
garnitures d'or frisé, monté sur un haut genêt d'Es-
pagne, fort sage, qu'il avait grand soin de faire
sauter et panader. Quand sa femme parut, il s'op-
posa à ce qu'elle mît pied à terre; il l'embrassa
sans descendre de cheval, il lit trois ou quatre fois
sauter sa monture à coups d'éperons, et rentra
chez lui.
La route semblait une constellation d'or.
La reine chevauchait lentement, sur une belle
haquenée blanche harnachée d'or; elle portait une
robe blanche rayée d'or, taillée à l'anglaise et
relevée par des pierres précieuses. Quatre person-
nages à pied soutenaient, sur sa tête, un baldaquin
blanc semé de porcs-épics et de roses en broderie
d'or. A ses cotés caracolait « Monseigneur » (le
duc de Valois), vêtu moitié d'or, moitié d'ar-
gent, avec un manteau de damas blanc échiqueté.
Mmes de Longueville et d'Aumont2 suivaient, ainsi
qu'une cinquantaine de demoiselles magnifiques,
1 « Pilleus uxorem tandem cum ducere vellet,
Sulpiciam duxit, supplicium potius. >> (Fr. L717, !" 93 v.)
2 Sa dame d'honneur, M™0 d'Aumont, était une ancienne dame
tlo Jeanne de France, son mari était gouverneur de Bourgogne
(dis. Moreau, 774).
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS Ti 1
les unes à haquenée, les autres < I.ni > des cha-
riots tendus d'or et de velours. Une d'elles,
habillée à l'allemande, les cheveux encadrés d'un
bonnet de velours, obtint un succès prodigieux.
Deux compagnies anglaises fermaient la marche.
En avant, se développait un cortège très digne :
d'abord la garde royale, les gens de la ville cl
divers grands officiers, puis une foule de gentils-
hommes anglais, vêtus d'or et de velours, mêlés fra-
ternellement aux français ; huit trompettes anglais
confondus avec les musiciens de la cour de France,
des hérauts, les ambassadeurs anglais qui avaient
négocié le mariage, le duc d'Àlençon en or et en ve-
lours, des cardinaux, des archevêques, des évoques.
Le lendemain matin, 9 octobre, la jeune reine,
en belle robe d'or fourrée d'hermine, se rendit
pompeusement à la chapelle du roi; elle traversa
la cour à pied, au milieu de la garde royale ; le roi,
également en robe d'or fourrée, l'attendait. Le car-
dinal de Prie bénit leur union. Après la messe, trom-
pettes, clairons, hautbois et instruments de toute
sorte éclatèrent, et on ne pensa plus qu'à faire bonne
chère. Le roi prit en croupe sur sa mule Mme de Lon-
gueville, qu'il emmenait dîner par amitié; la reine
dîna de son coté. Pour le souper solennel, la reine
parut en robe à la française, ce qui, au dire de tous
les courtisans, convenait infiniment à ses grâces1.
1 La Bibliothèque nationale de Paris possède deux petites pla-
quettes contemporaines, contenant le récit de cet événement,
372 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
Nous nous étendons avec quelque complaisance
sur ces pittoresques détails, parce que l'honneur
de leur direction revient en partie au duc de Valois.
Dès le premier jour, sur l'invitation du roi. c'est
François qui avait pris le haut bout des cérémonies.
Le 14 septembre, lors de la publication du mariage
dans l'église des Célestins de Paris, il avait été pre-
mier témoin1, et il avait reçu du roi, comme cadeau
de noces, un don financier fort important '. A Ab-
beville le soir de l'entrée, c'est lui qui présida au
repas pantagruélique de l'escorte anglaise3. Il lit
très bon visage, sauf un moment d'impatience : les
Anglais l'appelaient « Monsieur le duc » ; il leur
demanda pourquoi ce titre. « puisqu'il y a tant de
ducs par le monde et que vous l'êtes tous » : ses
interlocuteurs ne comprirent pas (ou ce fut de
sous forme de lettre « à Monseigneur », une plaq. île 4 ff.,
s. 1.. n. il., ni nom d'imprimeur, en grands caractères gothiques,
« Lentrée île la Royne île france faicte à Abeville le neufiesme
jour Doctobre » ; l'autre, de 4 ff. également, en caractères ronds
plus fins, s.! , n. il., ni nom d'imprimeur : « Lentrée de la Royne
à Abbeville » ; en tête, une vignette de buis représentant cette
entrée, et, à la fin, rentrée du roi : au v° du dernier I'., le roi et la
reine assistant à un tournoi. Y. Entrées de Marie d'Angleterre... à
Abbeville cl à Paris, par Hip.Cocheris. Paris, Aubry, 1859; Ledieu,
Dépenses d' Abbeville à propos dit deuxième mariage de Louis XII,
dans le Bulletin du Comité des travaux historiques, sect. d'ar-
chéologie, n" .'i.
1 Dumont, Corps diplomatique, IV. p. 1. p. 195.
- Le roi lui accorda, par ordonnance du 18 septembre, le droit de
créer \\\\ maître de chaque métier dans toutes les villes, c'est-à-
dire un moyen de battre monnaie (Fr. l"JI7, 23).
3 Cf. les comptes de cuisine de Marie d'Angleterre à Abbeville,
dans W. Jerdan, Rutlani papers, London, 1841, in-i", p. 26.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 373
môme) que, premier prince du sang jusqu'à nouvel
ordre, il voulait du « Monseigneur » tout court; ils
ripostèrent avec une politesse légèrement ironique
qu'ils l'appelaient duc comme prince du plus beau
duché de la chrétienté, la Bretagne
A la messe, François tint le poêle avec le duc
d'Alençon, il servit l'offrande au roi ; sa femme
Claude, malgré une affreuse douleur, servit la
reine.
Le lendemain du mariage, le roi se déclara fort
vaillant1, et tout le monde se dirigea sur Saint-
Denis, au milieu d'ovations sans lin.
Louise de Savoie arriva à Paris, le matin du
3 novembre; on lui conseilla d'aller aussitôt saluer
la reine ; elle se rendit donc à Saint-Denis en belle
escorte de gentilshommes2. Le couronnement eut
lieu le 5, et la reine fit le lendemain son entrée
à Paris. Nous ne dépeindrons pas la foule bigarrée,
multicolore, qui servait de mise classique à ces
cérémonies; les panaches des archers, les robes
des religieux, les velours, les ors, les costumes
de toute sorte dont chacun prétendait spéciale-
ment incarner « Paris sans per ». Les princes et
princesses, accompagnés d'une foule de seigneurs
et de dames, vinrent attendre la souveraine à La
Chapelle; parmi elles, se trouvaient Mme Claude,
Louise de Savoie, Mme d'Alençon. La reine, en robe
1 Fleurantes. — - Journal.
374 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
d'or couverte de pierreries, les doigts chargés de
diamants, le cou orné d'un carcan d'une valeur
inestimable, s'avançait dans une litière magni-
fique, prèsde laquelle chevauchait « Monseigneur1»,
lui aussi tout or et diamants et en brillante compa-
gnie. Dans les rues tendues de tapisseries, île brode-
ries, de feuillages, une foule de représentations
n'attendaient qu'un signal : dès que la reine parut,
d'un bout à l'autre de la ville ces tréteaux com-
mencèrent à s'agiter; le lys classique, entouré de
vertus ou d'emblèmes, en défrayait plusieurs; les
(litres présentaient une extrême variété, suivant
la fantaisie individuelle ou l'imagination des or-
ganisateurs : Bacchus gesticulait à côté du roi
David et de la reine de Saba, voisins eux-mêmes
de Dieu le père; la Justice et l'Etoile de la mer,
dans ces vieilles rues de bois, toutes grouillantes
de foule, faisaient écho à Minerve, à Diane, à Phé-
bus, à l'ange Gabriel saluant la Vierge Marie dans
le verser de France". Et, au-dessus de cet immense
•ourdonnement de la gaîté populaire, glapissaient
diversement les cloches de la ville. Çà et là, tel
corps constitué recevait la nouvelle reine dans un
lieu et selon un rite fixés par d'antiques et im-
muables coutumes. C'est ainsi que la reine dut
' K.K. 250, f° 9.
'- Vu Châtelet de Paris on représenta un mystère, expressément
commandé, pour la circonstance, au grand faiseur, Pierre Grin-
goire [Emile Uadel, Pierre Orvu/oire, Nancy, 1892, p. 72).
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 375
entrer au Palais de justice et s'asseoir, entre
Claude et Louise de Savoie, à la fameuse table de
marbre; au reste, impossible de reconnaître le
siège de la justice, tant il s'était galammenl trans-
formé : les fables portaient des plats de viande,
les dressoirs des argenteries étincelantes. les murs
des tapisseries et des broderies; dans les coins.
une foule de trompettes, clairons, hautbois, jouaient
à qui mieux mieux.
La journée se termina par un banquet, où un
ar1 raffiné fit défiler des entremets fort savants : un
phénix qui battait des ailes et allumait lui-même
le feu pour se brûler, un saint Georges à cheval
guidant la pucelle d'Orléans contre les Anglais
(allusion singulière en la circonstance), les quatre
fi 1 s Aymon, le combat d'un coq contre un lièvre.
un mouton...
La reine donna « un navire d'argent » aux hérauts
et aux musiciens, puis on alla enfin se coucher.
Dès le lendemain, l'imprimerie se mettait à
l'œuvre pour répandre le récit de ces somptuo-
sités l.
Le duc de Valois se chargea plus spécialement
d'organiser les joutes, et. pour que nul n'en igno-
rât, il confia au roi d'armes Montjoye la mission
de transmettre à la postérité le récit officiel de son
œuvre mémorable.
1 Plaquettes, ù la Bibliothèque nationale île Paris, à la biblio-
U i que de M. le prince Trivulce à Milan.
376 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
Au nom du duc de Valois, Montjoye invita
solennellement tous les braves à un pas d'armes,
dans la rue Saint- Antoine K Conformément aux
traditions les [tins pures, le programme offrait au
choix cinq emprises, personnifiées par des écus de-
couleurs différentes : les premières consistaient en
courses à cheval, à fer émoulu ou à coups d'épée
sans nombre ; la troisième, en une lutte à pied
à coups d'épée sans nombre ; la quatrième, en une
autre lutte à pied, d'abord avec une lance, puis
avec l'épée à deux mains ; la cinquième compor-
tait la défense d'un bastion contre tout venant. Ce
programme fut publié dans toute la France et à
Londres, avec un appel aux plus beaux souvenirs
de la chevalerie.
François montra son génie dans l'organisation
matérielle. Par ses soins, on établit la lice près
du palais des Tourne! les, sur un terrain qu'on put
isoler en indemnisant un voisin. On édifia en
i Plaquette .lu temps : « Lordre des ioustes faictes a Paris m
Ientrée de la royne. I-'' pas des armes de lare triumphal nu tout
honneur est enclos tenu a Ientrée de la Royne a Paris en la rue
simri Anthoine près 1rs tournelles Par puissant seignr monsei-
gneur le due de Vallois et de bretaigne on tous nobles homes
doivent prendre leur adresse pour acquérir loz honneur et gloire
militaire. Rédigé et mis par escript par montioye roy darmes
selon les compaignies et iournées ainsi comme le tout a esté fail ».
Il en existe une copie manuscrite contemporaine intitulée : « Ce
sont les jouxtes qui furent faictes a Paris a, Ientrée de la Royne
marie dangleterre » (Cf. ms. fr. 5103. <:<• manuscrit porte la men-
tion : « Ce livre est a madame la duchesse de Bourbon, connes-
t aille de France ». Cf. fr. 24450).
MARIAGE ET AVENEMENT DE FRANÇOIS 37 i
maçonnerie 1' « arc triomphal » d'entrée H un
petit bastion; le reste se composait d'échafau-
dages en bois, fabriqués au Louvre ; on sabla
avec soin l'arène et 1rs abords : toutes choses
fort simples en apparence, mais que des pluies
torrentielles contrarièrent beaucoup '. Le prince se
préoccupa particulièrement du décor, de la mise
en scène, de l'outillage, des costumes, des harnais.
Les peintres du roi peignirent les écus 2 et les ban-
nières 3; on trouva chez les armuriers quatorze
cents lances et cinquante-neuf grandes épées à
deux mains 4. Bientôt, comme on pouvait le pré-
voir, les préparatifs indiquèrent une véritable dé-
bauche d'or et d'argent ; on fabriqua pour les che-
vaux des housses admirables, en drap d'or, en salin
cramoisi ; pour François et ses onze tenants, un
costume de drap d'or recouvert de drap d'argenl :
pour le personnel, des paquets de vêtements plus
dorés, plus argentés, plus brodés en bosse les uns
que les autres. Les pages et l'orchestre de trente-
six musiciens reçurent une tenue semblable ".
François lit aussi de riches présents ; il offrit à
Suffolk un pourpoint de drap d'or. Un seul de ses
mémoires de tailleur dépasse 38,000 livres.
• RK. 240, 132, 136-137, lii : cf. 131 v\
- Alain Bouchard.
s KK. 240, 23 (« Jean Baudichon », peintre). — 4 ta., 11, lil v", 1 12.
h ta., 14 v. 15 v", 16 et s..:. Il v. 54, 57, 10 v°, 11. 13, 143 v", 135.
On prit mesure à François pour son armure à Chàteauneuf-sur-
Loire. /</., 133.
378 MARIAGE El AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
Pour remédier à l'insuffisance de ses écuries, il
emprunta des chevaux, notamment un « courteau »
de M. de la Rochefoucauld l. Il en reçut de fort
loin, par le maréchal Trivulce, alors à Embrun,
par le lieutenant de Théodore Trivulce, dans le
fond du Languedoc 2.
Il ne négligea pas non plus son installation per-
sonnelle au palais royal. Il lit tendre entièrement
son appartement avec des verdures et avec sept
tapisseries de haute lice, qu'il voulut choisir lui-
même, et qui représentaient les vents, les mois.
le zodiaque, l'arbre de discorde3; les Filles re-
penties lui confectionnèrent un grand tapis de lin.
Pour la salle à manger, il se contenta de louer
une tenture complète de tapisserie4. Il lit tendre
de même les chambres réservées à Claude et à
Marguerite. Les deux dames vinrent en prendre
possession vers le 1er novembre ' ; quant à Louise
de Savoie, retournée, fort anxieuse, à Romorantin,
elle se tenait de là-bas en rapports constants avec-
son fils. François lui envoya une parure de dia-
1 François de la Rochefoucauld, dont les deux fils aînés, François
et Antoine, étaient officiers de la Maison (compte de 1513; IV. 21 178,
f 39;. Les lettres patentes d'érection du duché-pairie de La Ro-
chefoucauld (avril 1622) déclarent que Louis XII avail confié à
François de La Rochefoucauld le « gouvernement de la personne
cl la direction des biens de François, lors comte d'Angoulesme,
depuis I" de ce nom ».
- KK. 240, 130 v.
3 Les premières à i livre- lo sous l'aune, les autres à 70 ou à
40 sous l'aune [Ici., 103, 103 V).
4 A raison de 6 sous par jour. Ici., 102, 103, 104. — :' Ici., 102.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 379
niants de 2 à 3,000 livres et des caisses de tapis-
series: elle lui expédia des habits1.
Tant, de soucis n'empêchèrent pas le due de
songera ses intérêts; il obtint, à la fin d'octobre.
la délivrance du duché de Bretagne 2. Les plus
simples sentiments de convenance auraient dû lui
montrer la nécessité d'aller lui-même on prendre
possession; mais, les apprêts des joutes ne lui en
laissant pas le loisir, il délégua Antoine Du Prat.
Enfin, se leva le jour suprême ! Le lundi 13 no-
vembre 1514, François de Valois, ivre de joie,
entra en lice à deux heures de l'après-midi, avec
ses tenants et une foule de trompettes, d'écuyers,
de rois d'armes ou hérauts royaux ou princiers. La
tribune regorgeait de monde; au premier rang, le
roi. la reine. « Madame » (c'est-à-dire Claude),
Mm" de Bourbon '. Louise de Savoie, Marguerite
d'Alençon, Mme de Nevers, puis toutes les daines
et demoiselles. Le surplus de la cour, mêlé au
public, remplissait l'hémicycle. Gomment décrire
des exploits qui remplirent sept jours entiers ?
Comment nommer tous ceux qui y brillèrent ? Le
premier jour, on vit comparaître Lautrec, Suffolk, le
duc d'Alençon, Bavard, Bonnivet, Montmorency...,
les gens connus; François exécuta trois passes.
i K.K. 240, 19 v, 13 v", 103. — 2 A. de la Vigne, p. 7.
s Suzanne de Bourbon avail dans sa bibliothèque un exemplaire
des Joutes de 1514 actuellenienl ms. IV. 3103) et un exemplaire
iiu discours de May du Breul à Marie d'Angleterre (ms. IV. 5104).
380 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
Le quatrième, un flot d'inconnus se présenta pour
conquérir de la gloire. Le sixième, François, dans
une joute contre M. de Créquy Pontdormi, reçut
an petit doigt une égratignure, qui suffit à l'arrêter l.
François de Bourdeille se distingua dans la der-
nière séance 2.
Chaque fois, François faisait une entrée superbe
et très martiale, dans des costumes voyants, qui
variaient sans cesse : un jour, c'était du drap d'or
recouvert de satins multicolores, le lendemain un
costume tout blanc ; ses tenants et ses musiciens
l'escortaient toujours en costumes identiques. La
troupe, agitant ses hauts panaches, commençait
par faire deux fois le tour du cirque ; après la
représentation, elle faisait encore une fois la tour-
née, pour les applaudissements.
La joute obtint un succès prodigieux et laissa
comme une traînée d'honneur3; là prirent nais-
sance certaines réputations durables, par exemple
celle d'Adrien de Gamaches 4. D'autres divertisse-
ments s'y mêlèrent : tel le long discours prononcé,
le 26 novembre, par May du lireul, professeur en
Sorbonne, pour comparer les roses et les vertus ',
1 Journal de Louise de Savoie
2 Brantôme dil aussi qu'il avait jouté souvent contre François
(X, 53).
3 Bouchet, Epistres familières, ép. 14.
* Wulson de la Colombière, Le vrai Théâtre d'honneur et de
chevalerie.
5 Fr. 5104 exemplaire de M'"° de Bourbon
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 381
ou encore les vers, très plats, offerts par Valerand
de la Varanne1. Bref, tout le inonde s'amusa.
Grâce à l'entraînement, on ne se préoccupait
plus de l'avenir. La naissance du lils du roi,
la descente en Italie, la conquête, tout cela
paraissait simple et fait. L'expédition, dont per-
sonne ne voulait plus entendre parler six mois
plus tôt, excitait l'enthousiasme. On portait aux
nues Bourbon, son futur commandant : après
le roi, personne ne jouissait d'une popularité pa-
reille, aussi indiscutée 2 ; il semblait l'appui de la
monarchie, le second roi, qui sait ? peut-être un
régent éventuel; il y avait foule près de lui, l'am-
bassadeur de Venise en tète 3.
Il advint ainsi qu'après tant de travaux, après
un mois entier de fêtes 4, François se trouvait
en définitive relégué à un rang subalterne. Pour
comble de malheur, il lui arriva une aventure
assez désagréable. Des contlits surgirent en Bre-
tagne 3, et sept délégués bretons vinrent exposer
leurs doléances en plein parlement de Paris, qui
leur lit les honneurs d'une audience solennelle,
sous la présidence personnelle du roi ; M. de La-
1 E. Prarond, Trois poèmes de Valerand de la Varanne. Paris,
1889.
2 Di'p. de l'ambassadeur de Venise, 7 novembre 1514. — 3 /(/.,
14 novembre. — 4 I</., 19 novembre.
■'• Le bibl. Jacob, Louis XII et Anne de Bretagne. François vou-
lait tirer de l'argent de la Bretagne. Il réussit à en extraire
15,000 livres le 24 décembre (KK. 240).
382 MARIAGE ET AVENEMENT DE FRANÇOIS
val, un d'entre ces gêneurs, prit la parole et s'ex-
prima en termes extrêmement désobligeants : il
prononça un vif éloge de la reine Anne de Bre-
tagne, il se plaignit des traitements infligés, sui-
vant lui, à un pays qu'on devait, toujours suivant
lui, se trouver heureux de posséder l.
Le duc de Valois resta un peu à l'écart. Sa com-
pagnie ne figura pas parmi les belles et martiales
bandes désignées pour aller une fois de plus fou-
ler le sol de la Lombardie 2. Bourbon travaillait
avec le roi, et obtint une augmentation de l'effec-
tif de l'armée expéditionnaire3. Les grandes déci-
sions se prenaient entre le roi et lui ; il eut môme
le tort de s'en vanter et de dire que ni Robertet ni
le duc de Valois n'y pouvaient rien4.
On s'imagine probablement que François trahis-
sait son mécontentement par des boutades. Ce serait
bien mal le connaître. Avec ses formes expansives,
il n'était pas de ces hommes qui se laissent gou-
verner par des sentiments, ni que leur langue
entraîne : il sortait d'une trop bonne école. Un
moment, au début, il voua franchement à l'exécra-
tion Rothelin, le grand coupable du mariage, mais il
1 Fr. 26113, 1338. D'après les historiens du chancelier Du Pr.it,
Du Prnt, après sa mission malheureuse en Bretagne, se serait
retire à Cognac, prés de Louise de Savoie (Jacqueton, La Poli-
tique extérieure de Louise de Savoie, p. 14).
2 Liste annexée à la dépêche de Dandolo, du 14 novembre.
3 Fr. 2960, 10.
4 Dépêche de Dandolo.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 383
se ravisa vite, pour dissimuler ses calculs, comme
d'habitude, sous une allure évaporée. Des Abbeville,
il exprimait à son ami Fleuranges une vive joie,
« la plus grande qu'il eût eue depuis vingt ans ' >>,
car « je suis seur, ou on m'a bien fort menti, qu'il
est impossible que le Roy et la Revue puissent
avoir enfans 2 ». Cependant Louis XII montrait
une grande satisfaction. En excellents rapports ;i\ ec
son beau-frère, Henri VIII, il lui envoya un beau
genêt d'Espagne, caparaçonné d'or, et lui écrivit
sa joie ; Henri répondit affectueusement: il espé-
rait bien, disait-il, que l'esprit un peu capricieux
de sa sœur ne nuirait pas aux rapports conjugaux,
« et ainsi lui donnâmes avisement et conseil avant
son département, ajoutait-il, et ne faisons aucun
doute, l'un jour plus que l'autre, ne la trouvez
telle que doit être envers vous et faire toutes
choses qui vous peuvent venir à gré, plaisir ou
contentement 3 ».
Evidemment, Marie ne devait pas s'éprendre de
Louis XII ; le danger venait moins de là que de
ce qu'on la croyait abordable et résolue à donner
enfin à la France un héritier. Un s'apercevait
qu'elle accordait à Suffolk des marques d'amitié
très particulières'1 ; François organisa une surveil-
lance draconienne : sous un prétexte quelconque,
il enjoignit à Mme Claude de ne jamais sortir de la
' Il avail vingt ans. — 2 Fleuranges. — :; 20 octobre 1314.
Fr. 2960, 11" 10, — ; l-'leuranges.
384 MARIAGE ET AVÈNEMENT DP. FRANÇOIS
chambre de la reine pendant la journée; la nuit,
Mme d'Aumont, en qualité de dame d'honneur, y
couchait '.
Or, voilà que Marie, à force de voir le beau
François chamarré d'or dans son escorte ou dans
des joutes, s'avisa de le trouver à son goût, et le
prince, malgré sa fidélité à Mme Disomme, n'eut
pas fort à faire pour donner dans le piège. Il y
don ua même complètement ; c'était la première
t'ois que l'amour lui jouait un tour aussi machia-
vélique : encore un peu « et le mystère s'en allait
jouer », comme dit Brantôme. Un courtisan, d'ha-
bitude facétieux, mais qui se trouva très sérieux
ce jour-là, Grignols, vit le péril et n'hésita pas à
faire son devoir ; il prit le prince à part, et lui
adressa un sermon, que nous demandons à ne pas
reproduire; il s'agissait, en substance, de savoir
si le prince renonçait à la couronne et préférait
avoir à s'incliner un jour devant son bâtard. Les
tableaux les plus énergiques n'y tirent rien: Fran-
çois, tout à fait hors de lui. ne raisonnait plus,
n'entendait plus, il n'avait plus d'yeux que pour
sa nouvelle conquête, une conquête délectable, pas
banale. Il fallut d'urgence mettre le fer dans la
plaie : Grignols alla trouver Louise de Savoie, et,
bon gré, mal gré, François lâcha la proie'7. Evi-
1 Fleuranges.
- Peut-être est-ce à ce moment que remontent ses rapports
avec M'"0 de Châteaubriant.
MARIAGE i;i AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 38o
demment une de ses plus fortes objections, c'est
qu'on voulait lui imposer un sacrifice en pure
perle: nous reconnaissons bien là sou espritavisé.
La crise prit «loue une tournure salutaire; il en
résulta tout un règlement. On négocia avec Sut-
folk, devenu, à L'étonnement général, ambassadeur
d'Angleterre ' ; Suffolk voulu! bien comprendre
les choses, et, en échange, il fallut tout simple-
ment lui promettre la reine en noces officielles '.
Marie d'Angleterre, gaie comme un oiseau, fri-
vole, mondaine, légère, bouleversa immédiate-
ment la cour. Ce n'était autour d'elle que galan-
teries 3. On ne reconnaissait [dus Louis Xli : le
pauvre homme devint prodigue4. Sa femme avait
apporté de Londres de fort beaux diamants; il y
ajouta tous les diamants de la couronne5, tous ceux
de sa maison G, et ce don satisfit à peine la reine,
qui, dès son veuvage, trouva encore moyen de
réclamer un gros diamant, nommé le Miroir de
Naples, une couronne et des rubis, des émeraudes,
des perles7. Le roi se transforma en homme mon-
dain et galant: lui qui. depuis des années, vivait
d'un régime sévère et de précautions, il se coucha
à minuit au lieu de six heures du soir, il lit « du
gentil compaignon avec sa femme8»; il restai I
1 Fleuranges. — 2 Brantôme. -- 3 Bouchet, ép. 14. — ' ht. —
6 K. si). 5.
6 Dép. de Dandolo, 4 janvier 15-15. A. de Venise.
7 J. SJ20, 8, — s Le loyal serviteur.
386 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
le matin au lit avec elle, en propos charmants,
Au lici d'amoureuse alliance...
Soubz le drap d'or couvert d'orfebvrerie
Qui reluysoit en fine pierrerie 1 ;
il déjeuna à midi, au lieu de huit heures du ma-
tin... Aussi le voyait-on dépérira vue d'oui. Tout
le monde s'apercevait de sa décadence et en au-
gurait bien mal : le roi d'Angleterre, clamait la
bazoche à gorge déployée, a donné là au roi de
France « une haquenée pour le porter plus vite
et plus doucement en Enfer ou au Paradis ».
Louis n'était pas raisonnable ; le dévouement,
même admirable comme celui-là, a ses limites.
Qui veut aller loin, ménage sa monture, a dit le
Fabuliste.
Depuis le 8 octobre, le bon prince se voyait sou-
vent réduit à garder le lit des journées entières.
La jeune reine alors, saisissant sa guitare, chan-
tait des romances, à la grande délectation du
pauvre malade. Les médecins finirent par s'in-
surger et par parler très sérieusement. Rien ne lit;
Louis, dans son zèle, courait à sa perte, avec une
ferveur de néophyte.
Un mois et demi après son mariage, un mois
après les joutes, vers la fin de décembre, il reprit
le lit ; on crut généralement à une nouvelle crise
1 Bouchet, ép. lï.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS 387
comme les autres, encore quelque passée de fai-
blesse. Le roi, au contraire, ne se lit aucune
illusion ; il se jugea perdu, manda François
à son chevet et le lui dit. 11 se confessa, com-
munia pieusement , et , selon sa prédiction,
quelques jours après, l'agonie se déclarait. Elle
fut longue. Ce corps si fatigué possédait encore un
ressort extraordinaire; « il list à la mort tout plein
de mines ». Le soir du 1" janvier 1515, par une
nuit de tempête épouvantable, quelques fidèles
amis, Rothelin, La Trémoïllc, Mme de Bourbon,
plusieurs prélats, le confesseur Guillaume Parvi,
des officiers, entouraient le lit funèbre ; quelques
Anglais représentaient la reine. Le roi expira vers
minuit1.
Le duc de Valois avait eu soin, dans la journée,
de toucher ses émoluments de gouverneur de
Blaye :. En pleine nuit, il vit sa chambre envahie
par une foule empressée3... 11 témoigna une joie
sans mélange : «Les belles ('trémies! s'écrie son
ami Fleuranges, et que le jour de l'an lui était
propice ! Né un jour de l'an '\ il avait perdu
son père un jour de Tan, il perdait Louis XII
un jour de l'an. »
i Fleuranges; Du Bellay; Journal de Louise de Savoie; Le
loyal serviteur ; D'Achery, Spicilegium, [11,852.
- Archives historiques de la Gironde, X, 236.
3 A. de la Vigne.
4 C'est une erreur ; il était né le 1:2 septembre L494.
388 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
Marie d'Angleterre n'apprit son veuvage que le
lendemain; d'après le poêle Bouchot, elle se pâma
si bien qu'il fallut lui apporter des sels '.
Louise de Savoie reçut également la nouvelle.
le 2, et, le 3, en toute hâte, elle quittait Romoranlin.
Elle régnait enfin, enfin !
L'économe Louis XII avait dépensé 52,000 livres
pourlelonget solennel enterrement de Charles VIII,
auquel si peu de souvenirs le rattachaient; le fas-
tueux François IC1 ne dépensa pas 13,000 livres
pour enterrer son beau-père. On ne perdit pas
de temps. Le corps fut transporté à Notre-Dame
dès le 3 janvier, et à Saint-Denis le 4. François
annonça son avènement par des lettres datées
du 2 janvier *.
Le Ciel réservait encore une épreuve. Marie
d'Angleterre se déclara grosse. Là-dessus, Bran-
tôme part d'un bon éclat de rire; selon lui, Marie,
qui avait pris goût à la couronne, était prête à tout
pour la conserver et préparait simplement quelque
tour de sa façon ; mais Louise de Savoie, qui ne se
piquait pas de naïveté, s'adressa à des médecins
et exigea immédiatement des preuves 'J. Du Bellay
présente les choses dans une pénombre plus
douce : il excuse l'erreur de la reine, et, à l'en
croire, Marie elle-même s'empressa ensuite de la
■ Kpitre 11".
2 Miguel, Rivalité de François I ' et de Charles-Quint, I, p. G2.
■: I\'; 641.
MARIAGE ET AVENEMENT DE FRANÇOIS 389
démentir1. Les éléments nous manquent pour opter
entre ces deux versions.
Marie d'Angleterre reçut aussitôt un beau
douaire de 55,000 livres de rente2. Pour que le
comique ne perdît pas ses droits, un prélat, italien
et diplomate, crut extrêmement opportun de lui
adresser un long dithyrambe trilingue, italien,
espagnol et latin, afin de calmer sa douleur. L'au-
teur de cet innocent factura aborde sans sourciller
les points délicats ; il salue, dans la jeune veuve,
une Lucrèce, une Pénélope, une inconsolable; il
l'exhorte à ne pas se remarier, à jouir en paix de
son goût pour les lettres et de la conversation des
lettrés : il lui met dans la bouche des déclarations
attendries, et entame avec elle un colloque plato-
nicien extrêmement élevé :i.
François Ie' s'en tira plus spirituellement. Il
tint sa parole, et autorisa Suffolk à épouser Marie,
sans lui faire perdre le titre de reine et le douaire.
Il faut ajouter que cette union souleva un cer-
tain dégoût, d'abord chez Henri VIII, qui voulait
bien d'un Brandon dans les bonnes grâces de sa
sieur, mais non dans sa famille (c'était le goût du
temps), et puis \\ la cour de France, où Ton gémit
i M. .In Bellay; A. de la Vigne.
- Compose de La Saintonge, avec La Rochelle et Saint-Jean-d'An-
gely, Rochefort,Chinon,LoudunetlecomtédePézenas(J.922, ir 12).
3 Epistola consolatoria de morte Ludovici XII, régis Francorum,
imp. par Henri Estienne, le 22 avrillDlu, plaq. de IG il'. Cf. lat.
6206. Cf, Hugoni Ambertani, Silvse celebratissimse ; in-S", 1616.
390 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
de voir dégrader le titre de reine de France. Fran-
çois Ier lui-même, se rappelant le piège impardon-
nable d'où sa mère l'avait tiré, écrivit ceci sous
un portrait de Marie : « Plus sale que reyne1... »
Quant au reste, il arriva ce qu'on pouvait faci-
lement prévoir : la vie la plus misérable pour
Claude de France; pour Renée, l'état de duchesse
de Ferrare. Lautrec devint gouverneur de Guyenne,
Bourbon connétable, Louise de Savoie duchesse
d'Anjou2, Pontbriantun favori, Alexandre de Saint-
Gelais un ami3, Mellin de Saint-Gelais le premier
des poètes, Charles de Saint-Gelais grand aumô-
nier de Louise 4. Le vieux peintre Robinet Tes-
tard resta en pension5. François Ier affecta aussi de
garder bon souvenir d'Amboise : dès les premiers
jours, il confirma à la ville ses privilèges6, mais le
bailli Raymond de Désest dut donner immédiate-
ment sa démission7.
i Rouard, François I" chez il/me de Boisy, planche VIII.
2 Chronique de Dupent. Son fils lui conféra le droit royal de
faire grâce; mais, sur 1rs représentations du parlement, il dut le
lui retirer le 9 mars (IV. 3911, f° 42).
s Alexandre de Saint-Gelais, seigneur de Lansac. entré sous
Louis XII au service du roi de Navarre, devint ambassadeur de
France; il sert de témoin lors de la transaction concl ntre
Lucien Grimaldi et le bâtard René de Savoie, à Romorantin, dès
le S juillet 1515 (Saige, Doc. rel. à Monaco, 11, 152): après sa.
mort, sa veuve recul une pension [Titres Saint-Gelais, '.'<).
* 11 donna sa traduction du livre des Machabées en 1514, 1518,
1556, et La politicque de la chose publicque (attribuée aussi à
l'évêque d'Uzès). CI', le Catal. de la biblioth. de François I°r, par
Michelant, p. 47.
5 Fr. 3054, f" 28, 28 v\
fi GhevaMer, hiventaire des arch. d'Amboise, p. 8. — 7 Id., p. 316.
MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS H91
On commanda à Gaston de Foix un tombeau
charmant, où Apollon, Jupiter, Bucéphale... enca-
drèrent les plus beaux exploits '.
Louise de Savoie tire la morale de l'histoire avec
sa modestie habituelle : « Mon iils, dit-elle, fut oint
et sacré... Pour ce, suis-je bien tenue et obligée à
la divine miséricorde, par laquelle j'ay esté ample-
ment récompensée de toutes les adversités et incon-
véniensqui m'estoient advenus eu mes premiers ans
et en la fleur de ma jeunesse. Humilité m'a tenu
compagnie, et Patience ne m'a jamais abandonnée. »
Que dire de plus ?
Louise louchait à l'avenir si durement préparé,
au fruit de vingt-cinq ans de labeur et d'ambi-
tions. Désormais, elle voudra en jouir, ce qui est
le fait des sages. On ne parlera plus que d'Amour
et d'Empire. Pour aborder la duchesse d'Anjou, il
conviendra de l'appeler « très excellente et ver-
tueuse perle resplendissant en Occident, très su-
blime, auguste et de puissance incompréhensible
Princesse : »... Elle va tout diriger, son iils et
les amours de son iils : mais avec quelle piété !
Dans sa bibliothèque, cherchons maintenant le
Chapelet de vertuz :'\ le Triomphe des vertus, les
i Projet du tombeau de Gaston de Foix par le Bambaja, dessin
de South KensingtoD Muséum, repr. par Muntz, llist. de l'art, lin-
lie, âge d'or, 3 18.
- Fr. 2286.
3 Fr. 1892. Le chappellet des vertus, et les vices contraires a
ycelles, imprimé par Philippe Le Noir, libraire, à l'enseigne de
la Roze blanche, vers 151b, pet. in-4° j:ofh. de .'JÛ ff.
392 MARIAGE ET AVÈNEMENT DE FRANÇOIS
Rondeaux des vertus l, la Vie de saint Jérôme,
dont la première miniature représente une vierge
offrant le livre à une Louise de Savoie épaissie '-' ;
des copies de sermons3; « un discours sur le zèle que
doivent avoir les princes à l'estat de l'Eglize 4 » ; la
Généalogie de Bourbon, qui consacre Louise fille
de saint Louis 5 ; la Vie de Blanche de Castille,
où la régente, admirablement peinte sous les
traits de Blanche de Castille, tient le gouvernail
de l'Etat 6. Elle va, comme on sait, faire, avec
douceur, exiler, pendre ou brûler quelques objets
de ses rancunes, et montrer une grande intel-
ligence politique, rendre de très importants ser-
vices, car l'art politique et la perfection morale
ne se ressemblent pas ".
1 Musée de Cluny. — - Fr. 121. -- 3 Fr. 2449. — l Fr. 950. —
•"• Fr. 5719. — '; Fr. 5715.
7 Pour la carrière politique de Louise de Savoie, on peut voir
l'ouvrage, selon nous un peu optimiste, de .M. P. Paris, Études sur
François I", roi de France, sur sa vie privée et son règne. Paris.
1885, 2 vol. in-8", et l'œuvre claire, savante, malgré d'inévitables
erreurs de détail, de M. G. Jacqueton, La Politique extérieure de
Louise de Savoie, Paris. 1892, 1 vol. iii-S° (Bibliothèque de l'École
des Hautes Etudes).
FIN
TABLE DES MATIERES
Pages.
Avant-propos
Les parents de François I" 9
Le veuvage de Louise de Savoie ;j1
L'idée du Beau • . • ■ (i<>
Louis XII et l'installation d'Amboise 100
Le régime d'Amboise '--
Libération de Louise de Savoie 135
Éducation et mariage des enfants de Louise de Savoie..... l9o
Le dur de Valois à la cour. 248
Les premières armes du duc de Valois 307
Mariage et avènement de François . 356
DU MÊME AUTEUR
Histoire de Louis XII : 1" partie, Louis d'Orléans, 3 vol. in-8".
Paris, Ernest Leroux.
La Diplomatie au temps de Machiavel, •') vol. in-8". Paris, Ernest
Leroux.
Les origines de la Révolution française au XVI siècle. La veille
de la Réforme, 1 vol. in-8". Paris, Ernesl Leroux.
Jeanne de France, duchesse d'Orléans et de Berry, 1 vol. in-8".
Paris, II. Champion.
Procédures politiques du règne de Louis XII, 1 vol. in-4". Paris,
Imprimerie nationale [Collection îles Documents inédits relatifs
à l'Histoire de France .
Œuvres de Jean de la Taille, seigneur de Bondaroy, '< vol. in-16.
Paris, Willem.
Gilles de Rais, dit Barbe-bleue (on collaboration avec M. Bossard),
1 vol in-S". Paris, Champion.
Étude sur la condition forestière de l'Orléanais, 1 vol. in-8".
Orléans, [Ierluison.
La conquête du canton du Tessin par les Suisses, 1 vol. in-8".
Torino, Bocca.
Chroniques de Louis XII par Jean d'Auton, i vol. in-8- (publications
de la Société de l'Histoire de France .
Rapports du Secrétaire général de la Société d'Histoire diploma-
tique, années 1887-1894.
Un essai d'Exposition internationale en 1470 (Comptes rendus de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1889 .
Une vieille ville Normande, Caudebec-en-Caux, 1 vol. in-8°. Paris,
Champion.
Les Juifs dans les États français du Saint-Siège, 1 vol. in-8".
Paris, Champion.
L'entrevue de Savone, 1507, broch. in-8", Paris. Leroux.
TOURS
IMPRIMERIE DESLIS FRERES
6, rue Gambelta. U
; iggn
DC Maulde Le, Claviere, Mairie
113 Alphonse René de
M3V Louise de Savoie et
François Ier
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UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY